L’express oriental : A travers la Russie avec Kim Jong-Il (1)

 

Nous publions des extraits du livre de Konstantin Poulikovski « L’express Oriental : à travers la Russie avec Kim Jong-Il ». (Восточный экспресс. По России с Ким Чен-Иром. Константин Пуликовский. Городец-издат. 2002.)

Konstantin Poulikovski, à l’époque représentant de Vladimir Poutine en Extrême-Orient, a accompagné le dictateur nord-coréen, Kim Jong-Il (mort en 2011, fils de Kim Il-sung et père de l’actuel despote Kim Jong-Un)  au cours de son périple à travers la Russie de la ville frontière de Khassan jusqu’à St Petersbourg du 26 juillet au 18 août 2001.

Le début du voyage

Je n’avais jamais imaginé qu’il me faudrait un jour traverser en train la Russie d’un bout à l’autre. J’avais, bien sûr, déjà « voyagé » dans les convois militaires qui a une époque sillonnaient la Tchétchénie. Mais c’étaient de courts trajets et je n’avais jamais pensé qu’il me faudrait passer 24 jours dans un train. Pourtant, c’est bien le temps que j’ai passé à accompagner – du 26 juillet au 18 août 2001 – le Président du Comité de Défense de la République démocratique populaire de Corée, Kim Jong-Il.

Il devait visiter la Russie à la fin du printemps ou au début de l’été 2001. La préparation de son voyage était presque terminée quand tout fut brusquement interrompu. Le leader nord-coréen avait une vision bien à lui de l’organisation des dialogues internationaux : il fallait absolument tout garder secret. Il considérait que l’on ne pourrait commenter la visite et en informer la presse qu’après que les leaders des deux pays se seraient rencontrés, que des décisions auraient été prises, que des résultats auraient été atteints. Même s’il lui arrive de faire des pronostics, il n’est pas pressé de les révéler de peur que ce qu’il espère ne se réalise pas. Les préparatifs doivent par conséquent se dérouler dans le plus grand secret. Kim Jong-Il fait preuve de la même prudence qu’il s’agisse des visites des chefs d’État en Corée du Nord que de ses propres visites à l’étranger.

Le cercle des personnes au courant de la visite du chef de la Corée du Nord en Russie était limité à quelques collaborateurs de l’Administration Présidentielle, du ministère des Affaires étrangères et du ministère des Transports de Russie. La date de l’arrivée de Kim Jong-Il était approximative : fin juillet – début août. On étudiait diverses variantes à propos des responsables qu’il pourrait rencontrer. Une seule chose était sûre : il franchirait la frontière russe à Khassan dans le Kraï de Primorié.

Avant la visite, le train de Kim Jong-Il avait été testé plusieurs fois de Toumangang en Corée du Nord, à Oussouriisk en Russie, via Khassan. Une distance de 238 km que le train couvrait en 6 heures, environ. Il fallait mettre au point le changement d’écartement des roues, les voies étant plus étroites en Corée du Nord qu’en Russie. Les essais requis avaient lieu de nuit et s’étaient déroulés sans problème mais dès que le train a commencé à rouler en Russie les essieux se sont mis à chauffer en raison sans doute d’un problème de lubrifiants. Ainsi, au début du voyage, il fallu faire quelques arrêts imprévus jusqu’à Blagovechtchensk le centre administratif de la région de l’Amour. On ne s’arrêtait pas au milieu de nulle part mais dans des gares où un contrôle technique était possible. L’horaire prévu était respecté car entre les arrêts le train roulait assez vite pour rattraper le retard.

A l’origine on avait prévu que différents représentants des autorités russes accompagneraient Kim Jong-Il pendant son voyage. Ainsi, je devais conduire le chef de la Corée du Nord jusqu’à Tchita où un collègue de la région de Sibérie m’aurait remplacé. Le 24 juillet je fus convoqué à Moscou où l’on m’informa que le président avait décidé qu’un seul fonctionnaire russe travaillerait aux côtés de l’invité de marque : Konstantin Poulikovski. Il aurait en effet été incorrect de faire se succéder les fonctionnaires russes auprès de Kim Jong-Il.

Lorsque j’appris qu’il me faudrait voyager pendant trois semaines dans un compartiment exigu de la frontière orientale de la Russie jusqu’à St Petersbourg et retour, j’étais loin d’être ravi. Bien sûr j’avais toujours rêvé de traverser en train notre immense pays mais je n’aurais jamais pensé avoir à le faire dans les deux sens. Mais j’avais reçu l’ordre du président, il me fallait donc l’accomplir.

Nous étions arrivé en hélicoptère à Khassan. Les autres, environ 80 personnes, chargées de la visite de Kim Jong-Il étaient venus en train depuis. Sept wagons avaient été attribués aux accompagnateurs de la délégation coréenne. Nous nous y installâmes mais la « pendaison de crémaillère » ne fut guère joyeuse : la chaleur, l’humidité et les moustiques nous persécutèrent toute la nuit. En plus, j’étais inquiet parce que c’était la première fois qu’il me faudrait accompagner un dignitaire aussi important et mystérieux que Kim Jong-Il.

La Russie et la Corée du Nord sont des pays voisins. Mais même nous qui habitons en Extrême-Orient, ne connaissons presque rien de la vie en Corée du Nord. A l’époque soviétique on ne tarissait pas d’éloges envers ce pays. Mais avec le début de la « perestroïka » en Urss les éloges ont, dans les médias, fait place aux critiques sans aucune analyse de ce qui se passait vraiment en Corée du Nord. J’avais maintenant l’occasion d’en apprendre sur ce pays par la voix de son chef.

La visite de Kim Jong-Il en Russie a commencé le 26 juillet 2001 à 08h00. Le train est arrivé au village de Khassan avec un retard de quelques minutes. Le quai de la gare était très bas et l’on avait pris soin d’installer des marchepieds en bois devant les portes de chaque wagon. Mais à l’arrivée, le train a raté son coup et les marchepieds se sont retrouvés au milieu des wagons et non face à chaque porte. Les cheminots ont rapidement mis les marchepieds à leurs places, en particulier celui recouvert d’un tapis rouge devant la porte du wagon de Kim Jong-Il. Les hommes de sa sécurité son sortis en premier puis le leader de la Corée du Nord a fait son apparition, saluant de la main ceux qui étaient venus l’accueillir. J’ai tendu la main à Kim Jong-Il et il me l’a serré fortement. Je remarquai alors qu’il avait de grandes mains et je pensai que ce devait être un homme assez fort.

Il était massif, trapu, avec un début d’embonpoint. Nous avions plus au moins la même corpulence en tenant compte de nos tailles respectives. Je mesure 1m80 et Kim Jong-Il était un peu plus petit.

Je l’avais déjà vu plusieurs fois en tant que membre de la délégation accompagnant Vladimir Vladimirovitch Poutine en juin 2000 à Pyongyang et je lui avais été présenté mais, en accord avec les règles du protocole, j’étais resté à l’écart. Maintenant je devais constamment être à ses côtés.

Le train, formé de cinq wagons coréens et sept wagons russes, est ensuite entré en Russie. Kim Jong-Il m’a proposé de nous rencontrer tous les jours au déjeuner ou au dîner. Chaque jour nous discutions 3 ou 4 heures. La première heure en tête-à-tête avec l’aide d’un interprète puis dans le wagon des entretiens, en présence des membres des deux délégations. Au début du voyage Kim Jong-Il ne manifestait aucune émotion et semblait un peu nerveux.

Les rencontres avaient lieu à l’initiative de Kim Jong-Il. En préparant sa visite nous nous étions demandé si nous pouvions inviter le chef de la Corée du Nord dans nos wagons. Mais nous avons décidé que mon rang de Représentant Plénipotentiaire du Président de la Fédération russe ne permettait pas de faire une telle invitation. Kim Jong-Il n’a d’ailleurs jamais manifesté le désir de visiter nos wagons.

À suivre…

Chapitre suivant : Le train blindé de Kim Jong-Il – un cadeau de Staline

 

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