Qui a tué Staline?

Par Arkadi Krassilchtchikov
Dans la journée du 13 janvier 1948 on informa le patron par téléphone que l’objectif avait été liquidé. Le camarade Staline sourit et raccrocha. Non, ce n’est pas ça : il a d’abord raccroché et souri ensuite. Le patron se permettait rarement de sourire devant des témoins. Et d’une certaine façon, l’informateur à l’autre bout du fil était un témoin.
Ce n’est pas l’exécution ponctuelle de son ordre qui avait fait sourire Staline mais l’emploi du mot « liquider ». Un mot court, précis qui permettait de rayer définitivement un problème, d’un trait de plume.
Le patron n’aimait pas résoudre les problèmes, il aimait les liquider. Puis, et cette fois sans sourire, les lèvres serrées, il se représenta le corps de cet homme étrange, écrasé sous les roues d’une poids-lourd. Sans difficulté il se représenta le tableau de ce meurtre nocturne : les os broyé, le visage écrasé de la victime, le sang sur la neige fraiche.
Ce n’est pas seulement d’assister aux supplices et aux tortures qui procurait à Iossif Vissarionovitch un authentique plaisir mais aussi de pouvoir les imaginer. Il était très imaginatif et pouvait facilement se représenter la mort atroce d’un seul homme, de douzaines d’hommes et même de millions d’êtres humains.
Puis il s’enfonça dans son fauteuil, et sa main trouva tout de suite la pipe bourrée avec le tabac sucré de ses cigarettes. Mais brusquement il n’eut plus du tout envie de fumer. Le camarade Staline se releva, noya l’amertume qu’il avait dans la bouche d’un verre d’eau minérale et pour s’arracher à la solitude qui le tourmentait, il alluma la radio.
Il s’attendait aux habituelles louanges à son adresse. Le patron considérait ces paroles emphatiques comme une prière obligatoire, et c’était aussi une drogue dont il ne pouvait plus se passer.
Mais cette fois le camarade Staline n’entendit aucune louange. La radio lui fit cadeau d’un concert pour piano et orchestre. La musique, simple, si pure qu’elle semblait transparente, ne le concernait en rien. Dieu l’avait dictée au compositeur et elle était destinée à Dieu. Mais de toute façon ni lui, le patron, ni l’objectif liquidé, ni le sang sur la neige, n’avaient aucun rapport avec cette musique la.

Elle semblait venir d’un espace sur lequel le camarade Staline n’avait aucune prise. Il se savait entouré d’un cordon de sécurité compact, pratiquement impénétrable. Mais brusquement il prit peur en se rendant compte que ce cordon de sécurité n’avait aucun sens s’il existait au monde une telle combinaison de sons.
Le patron aimait la musique, surtout les ballets de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Il pardonnait à ce compositeur son génie pour les lamentations, sa prière pour le pardon, ses larmes. Il comprenait la musique plaintive de Tchaïkovski. Elle ne portait pas atteinte au pouvoir du camarade Staline. Mais voila qu’on essayait de lui parler d’égal à égal. Et en plus malgré l’extrême légèreté de cette musique, elle le prenait de haut, avec condescendance.
Au début le patron fut pris d’un accès de colère. Tremblant de rage il voulu éteindre la radio mais quelque chose arrêta son geste. Son penchant mystique lui inspira avec horreur que ce qu’il entendait n’avait aucun rapport avec les ondes et que la petite boite aux lumières tremblotantes n’était pas la source de la soudaine attaque sonore sur son cerveau. Il était donc inutile d’éteindre la radio parce que la musique continuerait de jouer.
Le patron resta debout près de la radio même si tout à coup son cœur se mit à battre sur un rythme inhabituel, oublié depuis longtemps, lié non pas à l’art mais plutôt à l’amour physique. Le cœur repris rapidement un rythme normal mais il sentit une douleur dans la tempe. Il fut pris de vertige et eut même l’impression de tomber.
Le camarade Staline ne tomba pas, mais il ne parvint à s’éloigner de la radio que quand il entendit la voix impassible du présentateur. « Vous venez d’entendre le concerto N° 23 de Wolfgang Amadeus Mozart sous la direction d’Alexandre Gaouk. Au piano – Marie Ioudina. »
Le patron savait qu’avant de prendre une décision il fallait faire une pause. Mais il demanda sans attendre qu’on le mette immédiatement en relation avec la direction de la radio. Il fallait apprivoiser cette musique, la rendre ordinaire, habituelle, en faire un bruit de fond obéissant.
— Vous venez de diffuser un concerto, le compositeur était Mozart, dit-il. Un bon concerto. Envoyez-moi le disque, je voudrais l’écouter de nouveau.
A l’autre bout du fil on lui rapporta que le disque lui serait envoyé immédiatement.
— Immédiatement ce n’est pas la peine, grimaça le patron. Vous pouvez l’envoyer dans la matinée… demain.
Il raccrocha et oublia aussitôt ce soudain caprice, appela son secrétaire qui lui amena le courrier du jour et il s’occupa des problèmes administratifs et politique les plus urgents.
Le patron ne pouvait pas savoir que sa demande avait provoqué la panique au sein de la direction de la radio. En fait, il n’existait aucun disque de ce concerto de Mozart. C’était un concert en direct et il n’avait même pas été enregistré comme on le faisait généralement lors de la transmission d’une œuvre classique qui n’était pas soumise à la censure. Le directeur de la radio l’apprit du rédacteur en chef.
— Il me faut ce disque demain matin, déclara-t-il.
— C’est impossible, bredouilla le rédacteur en chef.
— Tu sais quel temps il fait en ce moment à Verkhoïansk ?, demanda le directeur.
— Je suppose qu’il fait froid, répondit le rédacteur en chef.
— A peu près moins 50 ; déclara le directeur en ajoutant après une pause éloquente : les oiseaux gèlent en plein vol.
Cette précision était inutile. Le rédacteur avait tout compris et entreprit rageusement de constituer un orchestre. Les violonistes, les trompettistes, les joueurs de tambour étaient eux aussi au courant du climat au delà du cercle polaire et aucun ne refusa. Mais on ne parvint pas à joindre l’alto Bronski ni le flutiste Pogossian.
Ces deux musiciens avaient bu un coup de trop au restaurant « Aragvi » et il était impossible de les remettre en état. Il fallait donc leur trouver des remplaçants. Ce qui fut fait sur le champ.
On n’eut aucun problème avec la pianiste Maria Veniaminovna Ioudina. Elle considéra comme un immense bonheur de pouvoir jouer une fois de plus l’œuvre géniale du magicien viennois. Elle arriva au studio dans les premiers et accueilli les autres musiciens avec un solide arpège tiré de l’introduction du concerto N° 23.
La soliste faisait tout son possible pour réduire la tension provoquée par cette convocation soudaine et par la responsabilité particulière qui en découlait. Elle n’y parvint que partiellement. Il faut dire que l’on du changer trois fois de chef d’orchestre au cours de la nuit. Incontestablement la qualité de l’enregistrement s’en ressentit, mais le talent de Maria Veniaminovna estompa grandement ce défaut d’autant que celui qui avait passé commande n’était pas mélomane au point de pourvoir remarquer les insignifiantes rugosités dans le jeu des musiciens mobilisés à l’occasion de cette veillée nocturne.
En fin de compte, vers neuf heures du matin le disque était prêt. On le présenta comme il faut. On le glissa dans une splendide enveloppe et on l’envoya à l’adresse indiqué par l’intermédiaire d’un coursier spécial qui s’était présenté à l’heure prévue à la direction de la radio.

Après avoir reçu l’enregistrement du concerto, le patron resté seul, le plaça aussitôt sur le tourne-disque… Au bout de dix minutes il comprit qu’il ne parviendrait jamais à apprivoiser Mozart, et il en ressentit un vague sentiment de respect envers ce compositeur, disparu depuis longtemps. Mozart ne savait pas se plaindre ni réclamer l’indulgence. Et cette fois le patron perdit son duel avec le concerto.
Le camarade Staline attendit les derniers accords et appela son secrétaire.
— Envoyez 10.000 roubles à la pianiste…Comment s’appelle-t-elle ?
— Ioudina, camarade Staline, rapporta le secrétaire.
— Envoyez à la pianiste Ioudina 20.000 roubles, dit le patron en rectifiant la somme.
Cet argent fut remis dans les plus brefs délais à Maria Veniaminovna et elle envoya à l’expéditeur la lettre de remerciements suivante. « Je vous remercie Iossif Vissarionovitch de votre aide. Je vais prier pour vous jour et nuit et demander au Seigneur qu’il pardonne vos offenses au peuple et au pays. Dieu est bienveillant, il pardonnera. L’argent je le donnerai pour réparer l’église où j’ai l’habitude d’aller.
Le patron lut la lettre et fut surpris.
— Quel seigneur, quel église ?, demanda-t-il. Elle est juive cette Ioudina.
— Elle s’est fait baptisée récemment, camarade Staline, informa le secrétaire.
— Un youpin baptisé, c’est un voleur pardonné, marmonna le patron en repoussant d’un air dégouté les remerciements de Ioudina.
— C’est bon, nous aussi nous lui pardonnerons.
On ne toucha pas à Maria Veniaminovna même aux pires moments de la lutte contre le cosmopolitisme et le sionisme. C’est elle et Mozart qui touchèrent le guide des peuples.
Dimitri Chostakovitch et d’autres ont été témoins que le patron écouta le disque du concerto N°23 dans la nuit qui lui fut fatale. Apparemment il n’était pas parvenu à dominer la musique de Mozart.
Vraisemblablement ça c’est passé ainsi : ce jour là les compagnons du guide lui annoncèrent que le procès contre les « blouses blanches » était pratiquement terminé et que l’on pourrait passer prochainement à la solution finale de « la question juive » en Urss.
«A la liquidation des empoisonneurs sionistes », précisa un des compagnons.
Le patron, comme à l’occasion de l’assassinat de Salomon Mikhoels, resta seul et sourit involontairement à ce mot décisif. Mais désormais il ne se rapportait plus à un seul homme, à un artiste hors pair, écrasé sous les roues d’un camion, mais à des centaines de milliers d’individus épouvantés et sans défense.
Il sourit à nouveau en se représentant l’agonie de ces gens liquidés sur son ordre, puis il se rappela le concerto de Mozart. Le disque était toujours là pour être écouté, mais ce n’était plus celui qui avait été gravé le soir de ce « sturm und drang » musical. Le premier disque était depuis longtemps hors d’usage.
Et exactement comme lors de ce fatal 13 janvier 1948, le magnétisme céleste de la musique s’empara du patron. Mozart et Ioudina le transportèrent dans une autre dimension où ce n’était plus lui qui s’occupait de la naissance et de la liquidation du genre humain, mais Dieu.
Et exactement comme lors de cette soirée d’hiver les battements de cœur du patron s’accélèrent, et un coup violent dans la tempe fit perdre connaissance au camarade Staline. Il était étendu sur le tapis baignant dans sa propre urine, agonisant, liquidé par une force Suprême et par le jugement de Dieu.
L’aiguille continuait de glisser sur le disque et résonnait la musique du triomphe et de la joie humaines. Le patron n’était pas digne d’un requiem.

Alors maintenant quand j’entends que Staline ne serait pas mort de sa belle mort mais aurait été assassiné, je refuse de discuter avec des partisans obtus de « la théorie du complot ». Je suis absolument certain que c’est Maria Veniaminovna et Wolfgang Amadeus Mozart qui ont tué le guide des peuples.

ЕВРЕЙСКОЕ СЛОВО, №37 (407), 2008 г http://www.e-slovo.ru

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