Anatomie d’un tyran

Qui connait Mouammar Preziosi ? Pas grand monde, voire personne. C’est pourtant ce nom qu’aurait pu porter l’un des tyrans les plus sanguinaires de notre époque, Mouammar Kadhafi, chassé du pouvoir par une révolution et assassiné le 20 octobre 2011 – à la manière de Mussolini – par une foule déchaînée. Selon une rumeur tenace….

Albert Preziosi, était un aviateur corse qui avait rejoint Londres en juin 1940 pour intégrer les Forces aériennes françaises libres. Affecté au Moyen-Orient son avion s’est écrasé en Libye dans la région du Fezzan, celle où Kadhafi est né, pendant l’été 1941. Pendant un mois il n’a plus donné aucune nouvelle. Il aurait, selon la rumeur, mis ce laps de temps à profit pour filer le parfait avec une bédouine. Elle lui aurait donné en juin 1942 – les dates concordent- un fils, prénommé Mouammar et promis ultérieurement à un destin sans pareil mais que l’on ose espérer unique.

Cette histoire farfelue à la vie dure. Elle a été reprise en 2008 par le site Backchich.info puis par le Journal du Dimanche avec à l’appui des informations complémentaires, recueillies aux meilleures sources, à Vezzani, le village de Haute Corse où Albert Preziosi avait vu le jour le 25 juillet 1915. Ici, sur la façade de la maison communale, une plaque dorée rend un hommage éternel à la mémoire de l’aviateur intrépide tandis que récemment encore certains habitants de Vezzani savaient déceler « une ressemblance frappante » entre Albert Preziosi et son « fiston » Mouammar.

Dans son livre « Anatomie d’un tyran », publié chez Actes Sud, Alexandre Najjar ne manque pas de reprendre l’anecdote et s’il se garde bien de lui accorder un quelconque crédit, elle lui sert surtout d’entrée en matière pour camper ce personnage, totalement hors normes, car en fin de compte tout ce qui touche à Kadhafi est à la fois sinistre est farfelu.

Farfelu Kadhafi l’aura notamment été par ses incroyables costumes : ses burnous, ses capes de laines brune, ses costume blancs, ses uniformes de fantaisies bleus ciel ou noir de jais, bardé de décorations jusqu’à la ceinture, la casquette enfoncée au ras des lunettes soleil.

Il l’aura été aussi par ses invraisemblables discours qui ont souvent produit d’inoubliables « perles » de très gros calibre. Le mot « démocratie » est un vocable arabe, affirmera-t-il sans rire, en donnant même l’origine étymologique du terme, formé selon lui, à partir des mots arabes « demo » (la foule) et « crassi » (les sièges). Sans aucune hésitation il classera un jour Shakespeare parmi les écrivains arabes en affirmant le plus sérieusement du monde que son nom anglais n’était en fait qu’une déformation du nom arabe « Cheikh Zubayr ». De même selon Kadhafi, l’Amérique aurait été découverte par les Arabes et son nom viendrait d’un certain « Amir Ka ».

Une plantureuse infirmière

Ses lubies sont restées célèbres et notamment celle de ne jamais se déplacer à l’étranger sans sa grande tente de bédouin ou de s’entourer d’une garde constituée uniquement de femmes célibataires ou encore d’avoir toujours à sa disposition une « plantureuse » infirmière ukrainienne, blonde comme les blés de sa terre natale.

Ce genre d’extravagance a pu surprendre voire même faire sourire. Mais derrière le clown pitoyable s’est toujours caché le tortionnaire impitoyable.

Alexandre Najjar rappelle, entre autres, le massacre en juin 1996 à la prison d’Abou Salem à Tripoli de quelque 1.200 détenus, en majorité des islamistes mais aussi des libéraux, qui seront tous fusillés. Un massacre que les autorités libyennes ont longtemps camouflé si bien que pendant des années des parents des prisonniers continueront de se présenter à la prison pour leur transmettre de la nourriture sans rien savoir de leur disparition. C’est en souvenir de ce crime que les autorités libyennes n’ont reconnu qu’en 2004 qu’éclatera la révolution libyenne le 15 février 2011 qui sonnera le glas du régime de Kadhafi pour aboutir à la mort du tyran neuf mois plus tard.

La disparition de l’imam Moussa Sadr, la bombe contre une discothèque berlinoise en 1986, l’attentat de Lockerbie en Ecosse contre un avion de ligne américain en 1988, l’explosion d’un avion français, le vol UTA, reliant Brazzaville à Paris en 1989, l’épisode des infirmières bulgares venue en Libye pour travailler dans la pédiatrie et accusées d’avoir transmis le sida à des enfants libyens. La liste des méfaits de Kadhafi est longue comme l’est aussi celle des 35 opposants qui avaient fui la Libye et que Kadhafi a fait assassiner entre 1976 1996, les poursuivant sans relâche pendant une 20 aine d’années, preuve s’il en fallait une que sa rancune a toujours été tenace. N’avait-il pas annoncé qu’il traiterait ses opposants « comme on traite les cafards et les mouches » et qu’ils seraient éliminés comme « des vaches folles contagieuses » ?

« Comme Hitler, Mussolini, Staline ou Saddam, Kadhafi est un sociopathe, un manipulateur, un pervers narcissique doublé d’un mégalomane paranoïaque : centré sur lui-même, doté d’un égo surdimensionné, il n’a aucun respect pour autrui car, pour lui, l’autre n’existe pas », résume Alexandre Najjar.

Publié en mai 2011 cinq mois avant la mort de Kadhafi, le livre ne retrace donc pas la fin de l’histoire. Il s’arrête en fait au déclenchement de l’opération « Aube de l’odyssée », décidée par l’ONU sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son inattendu conseiller diplomatique, Bernard-Henri Levy, « lord Byron moderne » et « dandy haut en couleurs », selon Najjar.

Mais tout en étant incomplet, l’essai biographique passionnant de bout en bout et écrit d’une plume trempée dans le vitriol et acérée comme un poignard, reste, à bien des égards, prémonitoire. « Quelle transition espérer dans un pays dépourvu de Constitution et de parlement », se demandait déjà Alexandre Najjar en ajoutant : « A l’évidence la paix à venir sera difficile à gérer ». Sept mois après la mort de Kadhafi et le triomphe de la « révolution » libyenne on ne peut pas lui donner tort. En Libye rien n’est réglé et tout reste incertain alors que le nouveau gouvernement n’a pas réussi à asseoir son autorité face au pouvoir des clans et des tribus dont Kadhafi avait réussi tout au long de son règne à contenir les ambitions.

« Anatomie d’un tyran. Mouammar Kadhafi ». Alexandre Najjar. Actes Sud.

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