Le premier naufrage

Charles-Henri Sanson appartenait à une famille de bourreaux qui depuis cinq générations se transmettaient la charge de père en fils. Son tour venu, Charles-Henri a consciencieusement détaché les têtes des corps de nombreux révolutionnaires dont la chute avait été aussi fulgurante que l’ascension. « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine », lui avait crié le tribun Jacques Danton avant de poser lui aussi sa tête sous ce qu’on appelait alors « le rasoir national ».

Pourtant Charles-Henri Sanson détestait la guillotine. Sans doute parce qu’elle restait attaché dans son esprit à la mort de son fils Gabriel. Lui aussi avait péri sur l’échafaud : non pas sur l’ordre de son bourreau de père mais – ironie du sort et de l’Histoire – de manière tout à fait accidentelle. « On venait d’exécuter trois fabricants de faux assignats quand au moment de présenter la tête de l’un d’eux au public, comme l’exigeait le rituel, le jeune Gabriel s’approcha trop près du bord de la plate-forme, non protégée à l’époque, fit un pas en arrière et se fracassa le crâne en tombant sur le pavé . »

Cette histoire, parmi bien d’autres, est racontée par Pedro J. Ramirez dans un livre sur la révolution française. « Le coup d’Etat », publié aux éditions Vendémiaire, (« El pimer naufragio » (le premier naufrage) dans sa version espagnole), décrit, sur près de 1.000 pages, comment trois des principaux chefs de la révolution, Robespierre, Danton et Marat, réalisèrent en un peu mois de cinq mois après l’exécution de Louis XVI, un véritable coup d’Etat et devinrent les tyrans qui instaurèrent la Terreur.

Par leur faute, estime Pedro J. Ramirez, « le vaisseau de la Révolution qui tant de fois avait sillonné les océans de l’idéalisme et de la foi en un monde meilleur, tant de fois avait été fouetté par les tempêtes les plus furieuses, reflétées dans les discours passionnés et souvent métaphoriques des principaux orateurs de la Convention, s’est fracassé contre l’écueil d’une dictature émergente et moderne, camouflée dans la brume ».

La liberté trahie

Le coup d’Etat de Robespierre, Danton et Marat, a été selon dit Pedro J. Ramirez, « le premier naufrage de la démocratie » qui a annoncé « avec douze décennies d’avance le siècle des totalitarismes, l’ère des grands conducteurs d’homme, les paradis des idées fausses et les contrées infortunées de la liberté trahie ».

Ancien journaliste, fondateur du quotidien El Mundo, Pedro J. Ramirez nous livre un récit minutieux qui va des salons où les révolutionnaires se livrent des joutes enflammés aux camps de bataille des Flandres à la Vendée où l’avenir de la Révolution se joue les armes à la main.

Chaque personnage est replacé dans son contexte grâce à une multitudes de souvenirs, témoignages, articles de journaux de l’époque et transcriptions des sessions parlementaires. Celles ci sont édifiantes à plus d’un titre. On y découvre comment les révolutionnaires débattaient, s’interrompaient sans cesse, s’insultaient avant d’en venir parfois aux mains.

Une œuvre gigantesque que les historiens liront sans doute avec passion mais qui malheureusement, par son volume et l’excès de détails, risque de rebuter le lecteur non spécialiste. Disons le franchement : « Le coup d’Etat » ne se lit pas comme un roman. Il faut souvent louvoyer entre les longueurs et se référer, pour aller à l’essentiel, à un index, heureusement très complet.

Il n’en reste pas moins que la leçon d’histoire que nous prodigue l’écrivain espagnol mérite d’être retenue. Elle met en garde contre la menace que représentent les politiciens qui se croient providentiels, veulent – comme le disait Marat « sauver le peuple malgré lui » – et terminent en fin de compte par se mettre tout simplement au dessus des lois.

Pedro J. Ramirez. « Le Coup d’Etat ». Vendémiaire.

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