Les canailles imaginatives

Pour réussir les révolutions il faut des « canailles imaginatives », estime Léon Trotski. La « canaille imaginative » c’est Alexandre « Zander » Til, héros imaginaire de la fresque historique de Robert Littell « Requiem pour une Révolution ».

Le souffle, la puissance d’évocation, le récit ciselé au millimètre : même si l’on n’ignore rien du talent de Robert Littell la lecture de ce livre permet de le redécouvrir et de s’en convaincre avec un plaisir inégalé et sans cesse renouvelé.

« Requiem pour une Révolution » est un chef d’œuvre. Il parvient à rivaliser – à son avantage – avec « Dix jours qui ébranlèrent le monde » de John Reed pour ce qui est de la force narrative, et même avec « L’Histoire de la révolution russe » de Trotski en ce qui concerne le contenu politique.

Zander Til n’est pas seulement la « canaille imaginative » que Trotski a repéré, c’est aussi un idéaliste. C’est pour changer le monde et la vie qu’il a quitté les Etats-Unis où son père, un juif russe, lui-même fils d’un révolutionnaire, s’est réfugié fuyant les « pogroms » de sa Russie natale.

Dès son arrivée Zander rencontre Joseph Staline, une autre « canaille imaginative » que Lénine, malade de la syphilis, contrôle tant bien que mal. Déjà le futur dictateur ne cache pas son mépris pour Trotski qu’il fera assassiner au Mexique près de 30 ans plus tard. « Je me torche le cul avec les articles écrits par des révolutionnaires de café comme Trotski. La moitié du temps, je ne comprends pas ce qu’il dit de toute façon », assure celui qu’on appelle encore de ses noms de guerre : « Soso » (diminutif géorgien de Joseph) ou « Koba ».

Une tragique erreur

Aux côtés de la princesse Lili Ioussoupova, la sœur sublime et exaltée du prince Felix Ioussoupov, assassin de Raspoutine, et du mercenaire russo-irlandais Atticus Tuohy qui fera carrière dans le KGB, Alexandre Til vit la révolution au quotidien avant d’en découvrir l’horreur et rompre avec ce qui n’est plus pour lui qu’une tragique erreur de jeunesse dont son ami, l’Allemand Otto Eppler, avait prévu l’évolution en reprenant un pronostic authentique de Léon Trotski.

« Une avant-garde auto désignée en est venue à se voir comme la classe ouvrière au nom de qui elle parle. Alors, le parti d’avant-garde se substitue d’abord à la classe ouvrière entière. Puis l’organisation du parti se substitue au parti entier. Puis le Comité central se substitue à l’organisation du parti. Tu vois où ça mène ? C’est inévitable ! Un jour un dictateur unique se substituera au Comité central. »

Littell a-t-il pris des libertés avec l’Histoire d’un pays qui « l’attire comme une flamme un papillon de nuit » ? Il s’en explique lui-même dans sa postface et précise qu’il n’a fait que privilégier certaines « rumeurs » jamais confirmées mais tout à fait vraisemblable comme par exemple la syphilis de Lénine qui pourrait parfaitement expliquer son humeur instable et les attaques cérébrales dont il a été victime à la fin de sa vie. Une autre « rumeur », tout aussi vraisemblable, devient l’une des clés de ce roman qu’on lira d’une traite en regrettant seulement qu’il s’achève aussi vite.

Requiem pour une révolution. Robert Littell. BakerStreet

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