La Peste (3)

Chapitre 1

1

On l’appelait Valentin. Ce n’est que plus tard que son surnom « Le Pèlerin » remplaça ses nom et prénom.

Si dans cet immense institut de lavage des cerveaux, dans cette « université » de toutes les connaissances du monde où il termina son éducation, on ne lui avait rappelé de temps en temps et même assez régulièrement, ses nom et prénom, il n’aurait gardé en tête que son surnom « Le Pèlerin » ou « Le Pèl », comme disaient ses amis.

D’habitude c’est à « l’université » (la prison) qu’on reçoit de ses « compagnons de cours » un surnom correspondant à tel ou tel trait de caractère. Mais lui, c’est sa mère qui le lui avait donné. Depuis sa plus tendre enfance il faisait l’école buissonnière préférant « plonger » dans l’océan de la vraie vie. Au début il ne « plongeait » pas profond. Il restait près du bord. Ses parents allaient le chercher, des inconnus le ramenaient et parfois c’était la police. Et c’est pour ça que sa mère prit l’habitude de demander : « alors, il est où notre pèlerin» ?» – « qu’est-ce que tu fais le vagabond ? ». Mais le mot « vagabond » ne lui plaisait pas s’agissant de son fils. Le mot « pèlerin » sonnait mieux. Et la rue aussi adopta ce surnom car en fin de compte il lui allait bien.

Comme il l’a lui même raconté, ses sorties devinrent plus sérieuses en 1926 quand son père fut tué dans un accident de voiture. Il connaissait mal son père. Il savait de lui qu’il travaillait comme copiste. Il resta donc seul avec sa mère et ses deux sœurs et cette ambiance féminine lui tapa très vite sur les nerfs. Un vieux bolchevik, ami de son père, venait les voir à Marina Rochtcha1 mais il était évident qu’il recherchait plutôt la présence des femmes.

Sa mère s’appelait Tonia2 et travaillait au buffet du cinéma « Troud », près du marché de Minaevsk. Le vieux bolchévik était utile : il rapportait des repas gratuits pour les enfants.

Les « pèlerinages » du jeune Valentin ne dépassaient guère les limites du quartier, qui représentait pour lui et pour d’autres aussi, un monde à part. C’était « son » quartier et c’était aussi le quartier d’autres vagabonds, avec ses usages propres et le respect de certaines lois.

A huit ans on l’envoya à l’école. Quand il parlait de cette époque de sa vie il parlait peu de la petite morveuse, appelée Varia. A quoi bon en parler, d’ailleurs. A cet age là toutes les petites filles sont des morveuses. Tous les gars le savent bien.

Bien sûr, si le Pélerin était né dans un autre quartier ou dans une autre ville et s’il s’était retrouvé ensuite à Marina Rochtcha tout ici lui aurait semblé bizarre voire même très dur à vivre. Mais maintenant rien de ce quartier ne lui semblait surprenant et surtout pas les voleurs qui vivaient ici et ne faisaient pas mystère de leur « statut social ». Ils en parlaient même ouvertement avec une fierté comparable à celle des meilleurs ouvriers de l’usine « Bolchevik » dont on affichait les portraits sur les tableaux d’honneur.

Les voleurs habitaient dans de vieilles maisons d’un étage, tellement vieilles qu’on disait qu’elles dataient de Pierre le Grand. Le Pèlerin essayait de savoir si la maison où il habitait au rez-de-chaussé avec sa mère et ses sœurs, existait à l’époque de Pierre le Grand. Mais personne ne pouvait lui dire. Son camarade Nicolas « Kolia » qui avait deux ans de plus, lui expliqua que seul le voleur Piotr Khanadeï pouvait le savoir et qu’il aurait fallu lui demander mais qu’il était soit en prison soit chez « le patron », parce que les voleurs ne doivent pas toujours vivre à Marina Rochtcha et doivent de temps en temps aller chez « le patron ». Qui était « le patron » , à cet âge la le Pèlerin ne le savait pas et il ne savait pas non plus pourquoi on appelait Piotr « Khanadeï ». Kolia lui expliqua :

- « Khana », tu sais ce que ça veut dire ? « Khana », c’est la fin et quand c’est « khana » c’est que c’est naze, tu comprends ? Alors voila, si quelqu’un emmerde Piotr, c’est « khana », c’est mort pour lui, parce que Piotr c’est un vrai, un voleur vrai de vrai. Tu piges ?

Nicolas n’allait pas à l’école, il racontait des histoires passionnantes sur vie : il racontait qu’il volait au marché, qu’il passait la nuit au cimetière avec des voleurs ; la nuit, il pouvait aller dans les refuges pour les sans-logis, mais il y avait des descentes de police, on vérifiait les papiers d’identité, et ceux qui n’en avaient pas on les emmenait au poste, et les enfants aussi, on les mettait en rang et on les emmenait au violon et le lendemain matin on les envoyait en maison de correction pour apprendre un métier.

Mais le Pèlerin, lui, il allait à l’école. A l’école on lui apprenait qu’il a pas longtemps, dix ans à peine, en Russie il y avait eu la révolution, qu’avant il y avait le tsar et que maintenant il n’y en avait plus. Qu’avant il y avait des barons, des princes, des propriétaires terriens, et que maintenant il n’y en avait plus. Et que là où avant il y avait le tsar, il y avait maintenant le camarade Staline. Et que là où avant il y avait les propriétaires terriens il y avait maintenant les présidents de kolkhozes. Et on lui expliqua aussi qu’avant ceux qui dirigeaient c’était des méchants et que partout c’était l’injustice et qu’il n’y avait pas de liberté alors que maintenant tout le monde était libre, tout le monde pouvait apprendre, pour qu’on ne soit pas comme avant mais pour qu’on soit différents, en un mot, pour qu’on soit nouveaux. Parce qu’avec les gens d’avant il est impossible de faire que la vie soit belle pour tout le monde et c’est pour ça qu’il faut des gens nouveaux.

Le Pèlerin décida que lui même ne pouvait pas être quelqu’un d’avant puisque ça ne faisait pas si longtemps que ça qu’il était né. Mais il ne supportait pas tout le fatras pour devenir nouveau et tout ce tralala avec les foulards de pionnier. A Marina Rochtcha on avait honte de porter ce foulard et de marcher au pas à la queue leu leu… Où elle était donc cette liberté ? On avait pourtant bien dit qu’on pouvait vivre libres comme on voulait et le Pèlerin ne voulait pas être pionnier – il avait soif de liberté. Il voulait vivre comme Nicolas dont le père était voleur et qui n’avait pas de mère.

1Un quartier populaire de Moscou, considéré comme un repaire de voleurs.

2Diminutif d’Antonina

A suivre

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