La Peste (4)

La grande distraction c’était de courir dans les greniers et dans les caves avec ses copains Nicolas, Michou le Vantard et la Taupe.

Mais le Pèlerin n’aimait pas la Taupe car c’était un chamailleur un peu bête. Les autres n’aimaient pas la Taupe non plus, mais on le supportait car il n’y avait pas vraiment de raison de le virer de la bande. Sans même s’en rendre compte, les enfants essayaient de vivre selon les règles des voleurs adultes. Parfois Matioukha venaient avec eux. C’était un grand escogriffe, très décidé. Il avait deux ou trois ans de plus que le Pèlerin. Avec le Pèlerin il était un peu condescendant car il avait déjà bossé avec des adultes. Le Pèlerin ne l’aimait pas non plus : il soupçonnait cet adolescent tout en os d’être un peu peureux.

Le Pèlerin répondait de plus en plus à l’appel de la rue, et Tonia perdait son temps à essayer de le convaincre d’aller à l’école. Lui, il essayait de la persuader que bientôt il pourrait aller à l’usine parce qu’il voulait être ouvrier et que pour être ouvrier il n’avait pas besoin d’aller en classe. Il promettait de l’aider et que si cela lui faisait vraiment plaisir, il pourrait, comme beaucoup le faisaient, prendre des cours du soir. Le croyait-elle ? Sans doute pas. Mais elle avait envie de le croire.

Le Pèlerin finit par s’arracher de chez lui. Il était en 3e . C’était en 1931.

Une fois, il demanda à Nicolas s’il y avait déjà des voleurs du temps de Pierre le Grand.

- Des voleurs il y en toujours eu, même avant Pierre le Grand. T’as entendu parler d’Adam. C’était le premier homme sur terre et lui aussi c’était un voleur, expliqua Nicolas.

- Mais Jora le Géorgien a dit y a pas longtemps qu’Adam était Géorgien.

- Peu importe, dit Kolia, on s’en fiche de la nationalité. Il était peut-être Géorgien, mais de toute façon c’était un voleur.

- Mais si Adam était le premier homme, se demanda le Pèlerin, à qui donc il pouvait chouraver ?

- Au bon Dieu, bien sur. Le bon Dieu avait dit à Adam et à sa bonne femme : touchez à rien dans mon jardin, et eux ils ont chouravé un fruit et Dieu les a chopé.

Un beau jour, le Pèlerin traînait au marché de Marina Rochtcha près d’une boutique d’habits et de chaussures. Il repéra une marchande en tablier blanc qui portait un panier plein de petits pains. De l’argent dépassait de sa poche. Le Pèlerin en avait besoin pour se mettre au niveau de Nicolas et montrer à tous la voie qu’il avait choisi. En plus, comme tous les voleurs il avait des envies naturelles : bien s’habiller et bien manger.

La marchande avait posé son panier et se choisissait des chaussures. Un couple s’approcha et retint l’attention du vendeur. Le Pèlerin en profita. Il empoigna l’argent et s’enfuit à toutes jambes vers le cimetière où nuit et jour se retrouvaient toutes sortes de canailles et de voleurs. Il y avait là, outre les voleurs, des ivrognes et de simples badauds, des joueurs de cartes et des receleurs et même des bandits, évadés de prison, venaient s’y réfugier.

Deux jeunes hommes étaient assis sur une tombe, deux voleurs à la tire, l’Etain et le Môme, que le Pèlerin avait déjà vu quelque part. Les deux voleurs remarquèrent son air un peu perdu et l’appelèrent.

-Eh, le gosse, vient ici !

Hésitant, le Pèlerin s’approche.

-Assis-toi. T’es d’où ?

-De Mezhevo, – répond le Pèlerin avec un peu plus d’assurance

- Et alors, t’as pas de parents ?

- Si, bien sur, dit le Pèlerin

- Et tu vis où maintenant ?

Les jeunes gens qui devaient avoir une vingtaine d’années regardent le Pèlerin avec intérêt.

- Au cimetière de Miiuosk.

-Tu veux boire ?

Le Pèlerin a plutôt faim mais il sait que si des voleurs offrent quelque chose, il faut accepter, car comparé à eux il n’est rien. Eux ce sont des vrais hommes. Il lui versent un verre de vodka qu’il avale cul sec.

-Mange un morceau, dit l’Etain en lui tendant du jambon. Les voleurs décident d’emmener le garçon avec eux.

Ils veulent l’habiller de neuf. Un peu ivre, le Pèlerin, leur dit qu’il a de l’argent parce qu’il vient de voler une marchande et il leur raconte comment ça s’est passé. Les voleurs, rigolent, le félicitent et lui disent qu’il est temps qu’il aille se coucher car il a trop bu.

Il y avait près du cimetière une cabane au plancher recouvert de paillassons, de vieux manteaux, de vielles couvertures avec même quelques coussins. C’est là que les voleurs emmenèrent le Pélerin.

Il ne se réveilla que le lendemain matin. Le soleil était déjà haut. Il faisait frais mais beau. On entendait des oiseaux chanter et le Pèlerin avait l’impression de vivre un conte de fée. Les voleurs dormaient à côté. Ils se réveillèrent à leur tour.

- On va aller au marché de la place Soukharevka et on t’achètera des vêtements, annonça l’Etain. Mais d’abord on va déjeuner.

Ils entrèrent dans un café et commandèrent une omelette au lard et de la vodka. Le garçon remarqua qu’il y avait un mineur avec eux et refusa de leur vendre. L’Etain finit par le convaincre mais le Pèlerin refusa d’en boire : il avait la gueule de bois.

Ils prirent un fiacre pour aller à la Soukharevka et décidèrent en chemin qu’ils ne « travailleraient » pas aujourd’hui et qu’ils se reposeraient le temps de dépenser leur argent.

Au marché de la Soukharevka ils achetèrent un costume pour le Pèlerin une casquette et des sandales car aucune chaussure n’était à sa taille.

Le Pèlerin se changea aux toilettes où il abandonna ses vieux habits. Puis il montèrent dans un tramway pour aller au Tsevtnoi boulevard. Là l’Etain et le Môme disparurent dans un magasin pour faire provision de vodka, de jambon, de conserves d’esturgeons à la tomate et de pain. Ils achetèrent des journaux pour envelopper les provisions puis sautèrent dans un autre tramway pour aller au cimetière de Marina Rochtcha où ils s’installèrent sur un tombe. A peine eurent-ils commencé leur festin que deux voleurs à tire s’approchèrent : le Renard Blond et Mitia Tarzan. Ils s’assirent à côté d’eux avec des provisions semblables aux leurs.

-D’où y vient le jeunot, demanda Tarzan

-De la Rochtcha, de Mezhaevo, c’est un bon petit, expliqua l’Etain, il va rester avec nous et apprendre quelques trucs pour devenir voleur.

Les voleurs trinquèrent et se mirent à parler affaires. Le Pèlerin n’y comprenait pas grand-chose, mais ça l’intéressait : il aimait cette nouvelle vie, incroyablement romantique. Et autour d’eux ça s’activait : assis sur les tombes, des voleurs déjeunaient, d’autres jouaient aux cartes, d’autres arrivaient avec leurs derniers butins et essayaient de les fourguer à des receleurs.

Tarzan et le Renard s’en allèrent et les voleurs ramenèrent le Pèlerin à la cabane.

-Qu’il se repose et nous on va aller voir des amis. Demain on « travaillera» sur la Bêbête (la ligne « B » du tramway).

A suivre

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