La Peste (5)

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Les voleurs se sont réveillés un peu tard et doivent se dépêcher. Il boivent de la vodka pour se donner du courage et s’en vont faire quelques poches. Il est déjà 7h. Ils auraient du être « au boulot » depuis longtemps.

- Il faut quand même qu’on se fasse un ou deux larfeuils, déclare l’Etain.

Beaucoup de monde devant l’arrêt du tramway « B ». Tous ne pourront pas entrer et il faudra s’accrocher aux wagons. Les voleurs expliquent au Pèlerin que pour bien s’accrocher il faut avoir au moins un pied sur le marchepied.

-Si tu n’y arrives pas – attends le prochain. On sera au marché de la place Smolensk.

Le tramway arrive. La foule pousse le Pèlerin vers le marchepied mais il n’arrive pas à poser un pied. Il y a trop de monde. Accrochés les uns aux autres, les gens se marchent dessus. L’Etain et le Môme réussissent quand même à partir et le Pèlerin reste en plan. Il se demande s’il n’y a pas moyen d’éviter le tramway car vraiment ça ne lui plait pas. Il attend quand même le suivant mais n’arrive pas à monter et décide d’aller au marché de Marina Rochtcha pour essayer d’y voler quelque chose.

Au marché, il remarque une bonne femme en arrêt devant des tricots, s’approche et lui pique un porte-monnaies qui semble bien rempli. Ensuite, il file au cimetière.

Là, comme d’habitude, Tarzan et le Renard s’envoient des verres de vodka, assis sur une tombe. Le Pèlerin arrive, tout essoufflé.

-Qu’est-ce qui se passe ? Y a quelqu’un qui te court après ?

-Regardez ! , dit le Pèlerin en leur montrant le porte-monnaies.

-Fais voir.

Le Pèlerin l’ouvre : d’un côté des billets de trois et cinq roubles, de l’autre deux billets de 30 roubles.

- Ben toi, t’es un veinard ! – le félicite Tarzan. Mais où sont l’Etain et le Môme ?

Le Pèlerin leur explique qu’il devait les retrouver au marché de la place Smolensk mais qu’il n’a pas réussi à prendre le tram et qu’il est venu ici parce que de toute façon il n’aime pas voyager en tram.

-Ça, c’est ton affaire, tu fais comme tu veux, disent les voleurs.

Quant l’Etain et le Môme arrivent au cimetière on leur raconte que le Pèlerin est un vrai veinard.

-Il a un surnom ? – demande Tarzan, parce que s’il n’en a pas il faut l’appeler « Le Veinard ».

Au cimetière les voleurs sont chez eux. Ils discutent, boivent de la vodka, s’échangent leurs larcins. Ils vivent à leur manière.

-Tu vois, les « caves », tous les jours ils vont au travail. C’est ça leur bagne : ils se lèvent de bonne heure et vont travailler pour pouvoir vivre. Nous aussi on a notre bagne et pour nous aussi ça commence tôt et parfois on doit même bosser de nuit…

Sur une autre tombe Tarzan remarque deux cambrioleurs : Fedia le Clebs et Ivan Boutirski1. Récemment ils ont cambriolé une belle maison où il y avait de l’argent et même un peu d’or.

-Et si on allait au cinéma ? – propose l’Etain en regardant le Pèlerin. Au cinéma « Guigant » on passe un film de cow-boys avec William S. Hart.

A l’évidence l’Etain a décidé de faire plaisir au Pèlerin. Tarzan est d’accord. Le Môme est trop saoul.

Les adolescents de moins de 16 ans ne sont pas admis aux séances du soir sans leurs parents, remarque le Pèlerin.

- Et nous, on est qui ?, s’écrie Tarzan. C’est avec nous que tu vas entrer.

Dans le hall du cinéma un petit bonhomme d’homme joue au piano une musique lancinante. Il y a beaucoup de monde. La foule se presse à l’entrée de la salle. Les places ne sont pas numérotées et tout le monde se prépare à foncer dès l’ouverture des portes. On entend une sonnerie. La foule pousse. Les portes s’enfoncent un peu, mais résistent. A la deuxième sonnerie, les portes s’ouvrent et tout le monde se précipite à qui mieux mieux, dans les couloirs et par dessus les fauteuils. Çà crie, ça hurle, ça vocifère, on écrase quelqu’un, les injures volent, les fauteuils grincent.

Le film commence enfin. Un pianiste, installé au bas de l’écran accompagne la projection.

Deux bandits sont attablés dans un saloon. William S. Hart dans le rôle du gentil fait son apparition. Il commande un whisky. Un des deux bandits veut lui régler son compte. William l’étend aussitôt. D’autres bandits s’approchent. William les étend les uns après les autres. « Tue les tous », hurle quelqu’un dans la salle. D’autres sifflent. Les spectateurs participent à l’action. Sur l’écran la bagarre continue puis William réussit à s’enfuir à cheval.

Après le cinéma les voleurs achètent de la vodka et prennent un fiacre pour retourner au cimetière. Presque comme William S. Hart.

Le cimetière était le refuge des honorables voleurs. Et si un voleur était poursuivi, il suffisait qu’il entre au cimetière pour que le poursuivant rebrousse chemin. Il arrivait que la police organise des rafles. Mais les voleurs étaient prévenus à l’avance par leurs « indics » – des ivrognes ou des vagabonds. En plus il y avait, dans la clôture du cimetière, de nombreuses ouvertures, bien pratiques à certains moments,

Quand nos trois héros reviennent du cinéma, vers 10 h du soir, il y a encore pas mal de monde au cimetière. Les discussions sont animées. En cas de désaccord on se retrouve derrière le cimetière là où se tiennent les grandes réunions des voleurs de Moscou et d’autres villes.

Des voleurs s’approchent de l’Etain et du Môme, les prennent à l’écart et leur chuchotent quelque chose à l’oreille. Le Pèlerin ignore de quoi il en retourne mais il s’agit sans doute de régler un « conflit ». S’il est question de régler un problème entre voleurs adultes alors les mineurs ne sont pas conviés. A cette époque il n’y avaient pas encore de traîtres parmi les voleurs, les « conflits » étaient rares et on s’efforçait de les régler rapidement.

Les règles étaient sévères. Un voleur n’avaient pas le droit d’en offenser un autre ou de « l’envoyer se faire voir ». Certaines offenses étaient considérées comme très sérieuses quand par exemple un voleur disparaissait après en avoir offensé un autre. Celui qui se considérait offensé s’adressait aux autres voleurs et le conflit se réglait en l’absence de l’offenseur. S on l’avait condamné à mort c’était à l’offensé d’exécuter la sentence. Mais si l’offensé tentait de se dérober il risquait de perdre son titre de « voleur dans la loi 1». Par conséquent il devait absolument retrouver celui qui l’avait offensé. Parfois ça pouvait prendre des années mais la sentence était finalement exécutée.

Désormais, le Pèlerin rentrait rarement à la maison, uniquement pour apporter des cadeaux à sa mère et à ses sœurs. Elles comprenaient la voie qu’il avait choisi mais elles étaient trop pauvres pour refuser ses cadeaux. Sa mère le suppliait d’abandonner cette vie.

Les années passèrent et quand il voulu changer de vie il comprit que c’était tard. Mais malgré la bienveillance que les voleurs professaient à son égard il ne fut jamais vraiment des leurs et ne devint jamais un « voleur dans la loi ».

1Voleur qui respecte à la lettre le « code d’honneur » des voleurs

A suivre

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