La Peste (7)

Vassia est amoureux. Sa vie est devenue intéressante, originale. C’est ça le romantisme que ni sa mère ni son père ne comprennent. Ses nouveaux amis savent prendre des risques, ils gagnent bien leur vie et de manière « honnête » si on les compare aux « voleurs officiels »1. Les filles ne sont pas de prostituées mais elles professent l’amour libre et vivent tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.

(…)

Vassia est devenu un vrai voleur et on lui a expliqué que pour l’être il devait respecter leur loi, voire même s’identifier à cette loi pour devenir un Voleur dans la Loi avec des majuscules. Il lui faut aussi respecter le principe intangible des voleurs qui consiste à verser une partie des gains dans le pot commun (obchtchak) qu’on appelle aussi « le chaudron »2 .

Vassia aimait à se convaincre que les voleurs n’étaient pas des hypocrites, qu’ils aimaient le risque, qu’ils n’avaient pas peur de tout perdre et qu’en plus ils n’avaient pas besoin d’apprendre « Le Capital » par cœur sans rien n’y comprendre parce qu’un voleur ne s’intéresse à un capital que s’il parvient à en tirer un quelconque bénéfice et parce que le seul texte qu’il doit connaître à fond c’est le code pénal.

Vassia continuait d’aller à l’école et c’était toujours un bon élève. Ses parents étaient contents de lui et suscitaient même l’envie d’autres parents. Et si Vassia n’était pas souvent chez lui, « c’est parce qu’il grandit », expliquaient ses parents.

Il allait parfois aux réunions des Jeunesses communistes mais c’était uniquement pour se persuader que Lialia avait raison de dire que ces réunions n’avaient en fait aucun intérêt.

Vassia est en terminale et ses parents envisagent son avenir. Son père voit en lui un haut-fonctionnaire, sa mère un savant renommé. Un an plus tard, alors que ses parents doivent décider dans quelle université il poursuivra ses études, ses mentors de la pègre l’emmènent à une réunion de voleurs3.

Dans le monde des « caves » seuls les membres du Parti communiste peuvent assister aux réunions du Parti et il en va de même pour les réunions des voleurs, ouvertes aux seuls voleurs. Mais ici il n’y a pas de président de séance : tous les voleurs sont égaux mêmes si certains se distinguent des autres en raison de leurs mérites et capacités professionnelles. Ainsi, les vieux voleurs ont plus d’autorité que les autres et on leur doit le respect. Mais ils n’ont pas pour autant un rôle dirigeant car ceux dont les paroles ont le plus de poids sont les voleurs dit « centraux »4

Un voleur devient « central » grâce à son intelligence, son habileté, ses qualités d’organisateurs. Tout comme un soldat rêve de devenir général, un voleur caresse l’espoir de devenir « central ».

Les réunions n’ont pas lieu dans des salles luxueuses, elles se déroulent dans des caves, des repaires de bandits, ou dans quelque terrain vague.

Lors de la réunion, les mentors de Vassia expliquent qu’il est fin prêt, en théorie comme en pratique : il sait utiliser une pince-monseigneur, il sait se comporter comme il sied à un voleur et il connaît les punitions prévues par le code des voleurs. Puis les mentors (au moins trois) déclinent toutes ses qualités et le recommandent oralement auprès des autres voleurs ce qui correspond aux trois recommandations écrites, indispensables pour entrer au Parti communiste.

Les voleurs doivent ensuite voter pour approuver l’admission de Vassia dans leurs rangs afin qu’il deviennent un fléau pour les citoyens un peu trop aisé, afin qu’il les déleste de leur larfeuils un peu trop remplis et leur rappelle qu’il ne sert à rien de bourrer leurs poches de sommes par trop considérables.

Si les « oui » l’emportent la question est réglée et un voleur disposant de l’autorité nécessaire peut alors lui donner sa bénédiction en déclarant : « Que dieu vienne à ta rencontre », une façon de lui dire : « bonne chance ».

On lui souhaite ensuite beaucoup de réussite et on lui dit : « Que la vie te soit douce. Que les flics soient courtois et les juges charitables. Que les barreaux des prisons ne soient pas trop gros, que les lits en planches (dans les camps) soient confortables, et que les punaises ne soient pas trop affamées. ».

Désormais Vassia n’est plus simplement Vassia, c’est un voleur avec un surnom. Le surnom correspond généralement  à certains traits physiques : l’Édenté, l’Oreille coupée, le Nez, le Boiteux, le Balafré, etc. Il arrive parfois qu’un voleur soit emprisonné avant même d’avoir reçu un surnom. Il le réclame alors à la cantonade et si un codétenu lui répond qu’il sera l’Imbécile, c’est ce surnom plutôt blessant qu’il devra porter.

Vassia a déjà un surnom et c’est celui que sa mère lui a donné : le Chaton.

Les parents de Vassia se sont trouvés devant un fait accompli : leur fils si bien éduqué, a bien changé même s’il ne s’est pas fait tatouer sur l’épaule : « je n’oublierai jamais ma chère mère ». Ce tatouage était une pratique ancienne de ceux qui venaient de devenir voleur dans la loi. Ils devaient quitter pour toujours leur famille ce qui explique pourquoi ils se faisaient tatouer cette phrase mélancolique. Quand Vassia est devenu voleur cette pratique avait quasiment disparue.

Désormais, Vassia est un voleur professionnel. Il doit « travailler » et ne pas vivre aux crochets des autres. Mais ce qui est appréciable c’est que son « travail » ne dépend absolument pas du plan quinquennal. On ne l’incite pas à travailler aujourd’hui plus qu’hier et il ne devra pas, comme on l’exige des honnêtes citoyens, prendre d’assaut les obstacles qui mènent à « l’avenir radieux ». Son « travail » n’en est pas moins angoissant : il ne cotisera pas pour sa retraite et son espérance de vie sera nettement inférieure à la moyenne.

1Les fonctionnaires et les membres du Parti Communiste

2 котел = kotiol

3 сходка = skhodka

4 центровые = tsentrovye

A suivre

 

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