La Peste (10)

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L’odeur le cloua sur place. Raide comme un piquet, le « Pèlerin » aspirait une espèce d’encens qui lui envahissait le nez et la bouche. Au bout de quelques minutes il eut des visions d’un autre monde. Il aperçut une quarantaine de créatures inhabituelles : une vache surnaturelle mugissait et hennissait en même temps tout en arrachant avec des pinces à écrevisses les sabots d’un sanglier qui grognait. Autour de la table un troupeau de macaques se tordait de rire, tandis qu’un orang-outan sautait sur la table en hurlant. Des créatures inconnues se traînaient par terre en sifflant, pleurant, grinçant, hurlant … Tout fini par se brouiller dans la tête du « Pèlerin » qui acquit soudain la certitude d’être devenu fou. Puis tout s’éclaira : l’air était en fait saturé de haschich.

(…)

Le lendemain commença le transfert du « Pèlerin » et d’une dizaine de zeks dans des wagons , appelé « wagonzak », spécialement prévus pour le transport de prisonniers et dans lesquels chaque compartiment est divisé en deux cellules, les soldats de l’escorte étant installés au milieu.

Le « Pèlerin » compris que ses compagnons de voyages étaient des « souki ». Il suffisait d’écouter leurs conversations pour s’en convaincre. Personne ne semblait s’intéresser à lui car ils l’avaient classé d’emblée comme « moujik » (cf note post précédent) dans la mesure ou il ne s’intéressait pas à eux ce qui était une attitude propre aux « moujiks ». Et puis il n’avait rien demandé en entrant dans la cellule alors qu’un « voleur dans la loi » comme un « souka » aurait forcément voulu savoir si les autres détenus correspondaient ou non à sa « caste » car c’était véritablement une question de vie ou de mort. Pour sa part, le Pèlerin préférait les « voleurs dans la loi » mais ce n’était vraiment pas le moment de s’en vanter.

Des « souki » faisaient des claquettes, soulevant des nuages de poussière, d’autres discutaient et passaient en revue les surnoms des « souki » renommés qu’ils supposaient pouvoir rencontrer là où le train les emmenait. Ils connaissaient la destination finale alors que le Pèlerin l’ignorait. Les soldats qui escortaient les prisonniers, jouaient aux cartes. La porte du compartiment s’ouvrit et l’on enferma un autre groupe de prisonniers dans la cellule d’en face. Un silence pesant les accueilli. Qui étaient-ils ? Des deux côtés on essayait de distinguer les visages à travers les barreaux.

- C’est qui ceux-là !, criaient les « souki ». On voit rien à travers ces « rideaux de tulle ».

- Nous non plus on voit pas vos gueules, répondit quelqu’un depuis la cellule d’en face. Où est-ce qu’on vous emmène ? Y a des voleurs parmi vous ?

- Ah, ah ! Les « souki » avaient compris : « Y a des voleurs parmi vous » – Ah, y veulent des voleurs ces salauds !

D’ailleurs il n’y avait guère que les voleurs pour révéler aussi ouvertement leur « caste ». Les autres étaient en général beaucoup plus discrets.

- Ah vous êtes des voleurs !, hurla un « souka » en ajoutant un trait d’humour – Vous êtes sans doute les derniers de votre espèce. Tous les autres ont les a plié en deux et maintenant c’est tous des putains !

Les voleurs comprirent enfin à qui ils avaient affaire! Quant aux soldats de l’escorte ils s’assirent plus confortablement, comme s’ils étaient au théâtre.

- Bande de p’tits pédés ! On vous emmène dans un camp de bonnes femmes !

Et les injures de chaque côté commencèrent à pleuvoir, les unes plus recherchées que les autres. Les aboiements de part et d’autre se prolongèrent au point de devenir monotones et les soldats de l’escorte en eurent assez.

-Fermez vos gueules bande de salauds, ordures, fumiers ! Fermez vos claque-merdes ! , hurla un soldat ce qui eut pour effet de relancer les bordées d’injures et cette fois tout le monde gueulait à qui mieux mieux : les voleurs, les « soukis » et les troufions.

Le train s’arrêta et l’on fit descendre les voleurs. Ils devaient continuer à pied. Ils étaient tous enroués à force d’avoir tant aboyer. Maintenant ils devaient traverser des zones marécageuses avant d’arriver jusqu’au camp à régime spécial qui leur était destiné, la zone N° 9 du Kraslag (le camp de Krasnoiarsk en Siberie). Parmi les « souki » certains la connaissaient. Ils y avaient été détenus quand ils étaient encore des « voleurs dans la loi » et en avaient gardé un souvenir impérissable.

(…)

Quant aux « souki » on les amena à la zone N° 13 du même camp où quelque temps auparavant un sanglant règlement de compte avait eu lieu entre leur « caste » et celle des « voleurs dans la loi »

Chapitre huit

1

(…)

Si les « voleurs dans la loi » ne doivent pas travailler, les « souki » le peuvent. Ainsi, dans les camps, les « voleurs dans la loi » refusaient de travailler et il ne forçait pas les « moujiks«  à le faire mais se débrouillaient pour que les « moujiks » travaillent volontairement pour eux. Les « souki » obligeaient les « moujiks » à travailler tandis qu’eux mêmes occupaient des fonctions dans l’administration des camps : brigadier, contremaître ou autre.

Le Pèlerin savait bien qu’avec les « souki » il ne pourrait conserver le salaire ou plutôt l’aumone misérable que les détenus recevaient. A la différence des « voleurs dans la loi » qui laissaient aux « moujiks » une partie de ce salaire ne serait-ce que pour qu’ils conservent un intérêt à travailler, les « souki » ne leur laissaient que leur ration de nourriture.

(…)

Les responsables des camps qui logiquement préféraient les « souki » aux « voleurs dans la loi » décidèrent de les favoriser dans la guerre entre les deux « castes ».

A suivre

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