La Peste (11-der)

4

Les responsables de la zone N°9 du camp de Kraslag où étaient détenus des « voleurs dans la loi », avaient décidé d’envoyer une centaine d’entre eux à la zone N° 13, réservée aux « souki ». Les « voleurs dans la loi » ignoraient quelle serait leur nouvelle destination et essayaient de le savoir auprès de prisonniers autorisés à se déplacer d’une zone à l’autre sans être escortés par des soldats. Mais ils n’obtinrent aucune réponse. En arrivant près du camp ils se mirent à crier :

- Y a des « voleurs dans la loi » dans cette zone ?

- Ouais, y en a ! leur répondit-on.

Ils voulurent savoir si un voleur connu était détenu ici.

- Wolvérène est ici !, cria quelqu’un.

On ouvrit les portes du camp. Le directeur du camp était là ainsi que son adjoint mais aucun détenu n’était venu les accueillir. C’était plutôt inhabituel car des prisonniers appartenant à la « caste » des « voleurs dans la loi » auraient du venir à leur rencontre, les inviter dans leurs baraquements et leur proposer du « tchifir 1».

Le commandant du camp expliqua que les « voleurs » allaient venir mais qu’il fallait d’abord passer à la douche. Les nouveaux venus, conduits par « Knour » (le Sanglier), un « voleur dans la loi » très respecté, devinrent méfiants. Knour était accompagné d’un jeune voleur d’à peine 20 ans, surnommé « Patsan » (le Jeunot).

Mais déjà une centaine de « souki » s’approchaient discrètement des douches. Ils étaient armés de barres de fer, de couperets, de pics, de couteaux, de chaînes, de bâtons, de pelles, etc . Wolvérène,  ancien « voleur dans la loi » devenu « souka », un vrai mastodonte au visage plat et au regard de tueur, marchait en tête. Pour faire nombre et impressionner les « voleurs dans la loi », des « moujiks » corpulents les accompagnaient. Mais ce n’était pas indispensable car à eux seuls, les « souki » étaient trois fois plus nombreux que les «  voleurs dans la loi ». Ils avançaient à pas lents, en faisant le moins de bruit possible, retenant leur souffle, un rictus carnassier aux lèvres, prêts à tuer.

Mais pour les « souki » ce n’est pas la mort des « voleurs dans la loi » qui importe, c’est leur déchéance morale. Les « souki » veulent absolument les faire « plier », les contraindre à renier leur loi. Ils veulent que les voleurs renoncent à leur code d’honneur comme ils l’ont fait eux-mêmes. Et tous les voleurs qui refuseront de « plier » seront tués.

5

Les « souki » encerclèrent les voleurs qui comprirent enfin qu’ils étaient tombés dans un piège.

- Knour !, appela Wolvérène. Pour toi c’est la fin. Mais tu préfères peut-être une partie de carte ? Du « tchifir » ? , ajouta-t-il, une manière de proposer au chef des « voleurs dans la loi » de renier le code d’honneur.

Knour reniflait bruyamment, regardait tout autour de lui comme un sanglier pris au piège. Il évaluait la possibilité de sauter par dessus la barrière en barbelé. On lui tirerait dessus du haut de mirador mais il ne serait que blessé… on l’emporterait… Mais pour ça il lui fallait d’abord franchir le cordon des « souki ». Les voleurs s’étaient regroupés autour de Knour. Le Jeunot se tenait à côté de son ami la Fêlure.

-Non Wolvérène, répondit Knour.

Les deux se connaissaient bien du temps que Wolvérène était un « voleur dans la loi » respecté.

-Nos routes se séparent, ajouta Knour. Crève avec ta bande de putes !

Les « souki » se taisaient. Ils choisissaient leur victime. Avant d’entrer dans la zone, les voleurs avaient été fouillés. Ils étaient désarmés. Les « souki » n’avaient rien à craindre.

-A toi de voir Knour, dit Wolwérène. Vous les voleurs, ajouta-t-il en montrant l’espace à côté de lui, que ceux qui veulent vivre viennent ici..

Un silence pesant s’installa. Les voleurs se serraient autour de Knour mais brusquement la Fêlure marcha vers l’endroit que Wolwérène venait de désigner.

- Viens ici ! T’en a marre de vivre ?, lanca-t-il au Jeunot qui tremblait de tous ses membres, les larmes aux yeux.

- Tu n’es plus un voleur ? , demanda Wolvérène à la Fêlure. Alors dis le bien fort : « Je ne suis plus un voleur, je suis un « souka ».

- Je ne suis plus un voleur, je suis un « souka », répéta la Fêlure.

Alors, Wovérène présenta un poignard à la Felure et ordonna :

- Embrasse la lame en signe d’allégeance !

La Fêlure embrassa la lame. Un autre « souka » s’approcha de lui et lui mis un tisonnier dans la main :

- Tape sur cette ordure jusqu’à ce qu’il renonce, ordonna-t-il en montrant le Jeunot. T’as prêté serment sur le poignard d’un « souka ». Respecte ton serment ! Frappe !

- Frappe !, hurlaient les « souki ».

La Fêlure leva le tisonnier et frappa le Jeunot à l’épaule. Les voleurs se mirent à hurler mais quelques uns rejoignirent quand même l’endroit que Wolvérène avait indiqué.

Les « souki » pensaient que les voleurs étaient désarmés : ils s’étaient trompés. En fait ils avaient des couteaux que les soldats avaient laissé passer lors de la fouille qu’ils avaient apparement effectué en regardant ailleurs. Et le Jeunot avait un couteau.

- Ne me frappe pas, supplia le Jeunot, en se donnant lui même un coup de couteau dans le cœur. Peut-être avait-il été impressionné par des récits selon lesquels les voleurs préféraient se suicider plutôt que de se rendre.

Et le massacre commença. Déjà deux voleurs gisaient à terre. D’autres avaient été repoussés dans un coin et on les frappaient à coups de chaînes, à coups de pelle tant que subsistaient quelques signes de vie. On en attrapaient d’autres par les pieds ou les mains et on les lançaient en l’air pour qu’ils retombent le plus lourdement possible : on entendait les os se briser. On leur crevait les yeux, on leur tranchait les mains. On entendait des hurlements tandis qu’en haut des miradors les soldats fumaient tranquillement.

Knour réussit à éliminer un bon nombre de « souka » avant de recevoir un coup de pioche dans le ventre. Plusieurs « souki » se jetèrent sur lui et se mirent à le déchiqueter.

Peu à peu le combat cessa. Les « souki » l’avaient emporté. Devant les douches de la zone N°13 les cadavres jonchaient le sol imbibé de sang.

 

1En russe чифирь, un thé extrêmement concentré, bouilli pendant longtemps et qui peu avoir des effets hallucinogènes

Fin

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