La Route Morte (1)

LA ROUTE MORTE

Par Alexandre Vologodski et Constantin Zavoïski

Preface de Vladimir Boukovski

Dans l’histoire de l’humanité toutes les grandes tyrannies ont voulu laisser, pour l’édification des générations suivantes, un symbole de leur grandeur, souvent un monument gigantesque, construit par leurs esclaves.

Mais, si les pyramides d’Égypte conservent jusqu’à présent les restes de pharaons, si durant des siècles les aqueducs romains ont fourni de l’eau aux populations, les monuments-symboles de l’époque du socialisme sont aussi stériles que l’idée même qui les a fait naître. Les canaux de l’époque stalinienne ne transportent aucune marchandise, les stations hydro-électriques et les gigantesques lacs de barrages ont détruit la nature, sans garantir la fourniture d’électricité, tandis que d’affligeants logements, empilés comme des boîtes, menacent de s’écrouler sur la tête de leurs habitants.

La route Salikhard-Igarka, le chantier 501 comme l’ont appelé des millions de zeks soviétiques, en est sans doute l’exemple le plus éclatant. Cette route, qui traverse la taïga et les marais mais ne mène nulle part, ne serait-elle pas cette fameuse voie, censée mener à « l’avenir radieux », que célébraient les poètes staliniens ? Tout ce qu’il en reste aujourd’hui ce sont des vestiges misérables de la vie des zeks, une nature défigurée et des amas de matériels rouillés. Ici rodent des descendants des chiens de garde qui ont heureusement perdus les réflexes de leurs ancêtres face aux prisonniers.

Des légendes subsistent. Même quand moi j’étais en camp, des zeks parlaient encore avec dégoût du chantier 501. Ils ne se plaignaient pas du froid, de la faim ou de la cruauté des gardiens qui étaient monnaie courante au GOULAG, mais de l’inutilité de leurs sacrifices car même l’esclave veut savoir à quoi sa vie a pu servir.

N’est-ce pas précisément ce à quoi nous pensons maintenant ? En voyant les ruines de cet ancien « grand » chantier du communisme on se demande involontairement : pourquoi tout ça ? A quoi bon ? Plusieurs générations de nos descendants chercheront sans doute la réponse.

25 juillet 1992.


Introduction

A travers les marais de la plaine de Sibérie orientale, les forêts chétives et la toundra, sur des centaines de kilomètres, s’étire une voie de chemin de fer oubliée, celle de Salekhard-Igarka. Ces lieux sont inhabités et l’activité humaine y est pratiquement nulle. Ceci explique sans doute que la « Route Morte » et tout ce qui s’y rapporte se soient conservés presque intacts. Aujourd’hui cette route représente donc un musée à ciel ouvert des dernières années du GOULAG stalinien. Elle témoigne des monstrueuses conditions de vie des prisonniers, de leur travail d’esclaves et de l’inefficacité du système communiste.

De tous les « grands chantiers » staliniens (le canal de la mer Blanche, le canal Don-Volga, la ligne ferroviaire Kotlas-Vorkouta, certains tronçons de la ligne Baïkal-Amour), l’épopée de la construction de la voie Salekhard-Igarka est la plus irréfléchie et la plus absurde. Commencée à la va-vite sur ordre de la direction de l’Urss, le chantier a été mal préparé aussi bien du point de vue technique qu’organisationnel. Le projet avait séduit les politiciens et les administrateurs staliniens irresponsables parce qu’il permettait de mettre en pratique un des prétendus avantages du socialisme, en l’occurrence la possibilité pour le parti communiste au pouvoir de priver un pays affamé et détruit par la guerre de moyens considérables et de les consacrer au règlement d’un problème sans autre bénéfice que politique.

On raconte que parmi les travailleurs volontaires il y eut d’authentiques enthousiastes, attirés par la dimension, l’audace, le caractère prodigieux, du défi qui était lancé. C’est possible, mais il est difficile de croire que de tels enthousiastes aient pu être nombreux. Le plus vraisemblable est qu’en raison du système stalinien de travail servile, des déportations de masse vers la Sibérie, du permis obligatoire de résidence et des salaires misérables, les fameux « enthousiastes » n’aient eu en fait que ce moyen la pour trouver du travail.

Il convient de noter que tous les participants volontaires au projet considéraient normal que la principale force de travail des « chantiers du communisme » soient des esclaves c’est-à-dire des prisonniers du GOULAG stalinien sur lesquels reposait tout le poids de la construction dans des conditions naturelles exceptionnellement dures même au vu des normes habituelles du grand nord sibérien. Les difficultés étaient en outre multipliées en raison du volontarisme inhumain des plus hauts responsables politiques de l’Urss, de la lâcheté et de la cruauté des responsables de la police politique (MVD).

L’énorme travail réalisé est à jamais perdu car le chantier est resté inachevé. Aucun tronçon de cette ligne ferroviaire n’est aujourd’hui exploité, et cette route est bien devenue celle de la mort pour des dizaines de milliers de prisonniers.

Aujourd’hui le bilan de ce projet stalinien grandiose nous semble parfaitement logique. La décision du gouvernement de l’Urss de construire la ligne Salekhard-Igarka et les méthodes mises en œuvre ne sont que la répétition à échelle réduite de la construction du socialisme soviétique, entrepris par les bolchéviks en 1917. Avec des résultats identiques.

A suivre

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