Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

3. L’Ile aux Chiens

J’ignore ce qui est advenu de ceux qui avaient tout perdu dans l’incendie. Le lendemain ils étaient tous partis.
- On repart avec ce qu’on avait amené, plaisanta Voljaninov.
Le silence et l’ennui s’installèrent dans le monastère. Les enfants qui étaient restés, passèrent tout l’été à fouiller les cendres rapidement envahies de mauvaises herbes avec le vain espoir d’y retrouver une bague sertie d’un diamant qui aurait appartenu à une ancienne locataire. On retrouvait des boutons, du verre fondu. Après l’incendie il y eut une invasion de souris. Elles se mettaient  partout. Sur les étagères, les lits, elles piaillaient derrière le buffet, apparaissaient et disparaissent dans les fentes du parquet. Elles se reproduisaient.

Un jour la grand-mère qui cherchait un drap dans une valise trouva des souriceaux nichés dans le linge. Elle n’y voyait pas bien et décida que nous avions bel et bien cassé la poupée de porcelaine et en avions caché les morceaux quand brusquement les morceaux roses se mirent à bouger. La grand-mère se sentit mal. En ce qui nous concerne ces charmants petits êtres nus nous firent la meilleure impression. On attrapa les souriceaux pour les montrer à nos mères. La tante Lialia réagit calmement mais ma mère était prête à s’évanouir. A la différence de la grand-mère elle reconnu immédiatement ces créatures détestées, elle glapit et sauta sur une chaise. La tante Lialia  en était indignée. Elle lui fit la leçon en soulignant le caractère absolument inoffensif de ces créatures et s’approcha d’elle avec un exemplaire dans la paume de la main mais ma mère se mit à agiter les mains tout en glapissant encore plus fort tandis que nous maintenions la chaise qui menaçait de tomber. La grand-mère s’en mêla. Elle ordonna de jeter « cette abomination » aux ordures. On emporta les souriceaux et quelque temps plus tard ils connurent une mort tranquille.
On les mis dans une petite boîte recouverte d’un torchon blanc et on s’en alla voir le pope pour lui demander l’autoriser d’enterrer les défunts selon les règles de la chrétienté. Le pope  qui était long à la détente, réfléchit longtemps, les lunettes sur le front en regardant les souriceaux qu’il rattacha à la masse des créations divines mais il nous interdit de mettre une petite croix sur leur tombe.
Il nous conseilla de les enterrer et, si on en avait envie, de planter des fleurs à cet endroit.
Enchantés, on se mit alors à jouer à organiser des enterrements. Et on ne manquait pas de défunts ! On enterrait avec autant de solennité les chiots crevés que les chatons, ou les oiseaux abattus à coup de lances-pierres.
Il n’est pas facile de raconter en un récit structuré notre histoire à Antigone. J’étais vraiment très petite. Nous on jouait mais à côté de nous la vie était très différente. Il y avait le camp de Gallipoli où les gens vivaient dans une extrême pauvreté et où les femmes russes devaient se prostituer pour un morceau de pain. De ce point de vue ma mère et ma tante on eut de la chance. Elle n’ont pas cédé. Elle se sont maintenues au bord du précipice. La grand-mère était leur soutien moral, leur pivot dans l’ambiance trouble et glauque du restaurant mal famé.
Ma mère le détestait! Elle se sentait humiliée et malheureuse. N’importe quel vaurien saoul pouvait lui donner des claques sur les fesses ou la pincer sans qu’elle puisse se plaindre. Les femmes trop faibles ne pouvait supporter ce travail. Les plus belles années de la vie s’envolaient sans en profiter.
Les dons et les talent des personnes les plus intelligentes se fanaient et mourraient : personne n’en avait besoin. Seule la tante Lialia avait pu acquérir une très riche expérience dans les soins aux enfants sans cesse aux prises avec des rhumes, les oreillons ou la scarlatine. Des mères inquiètes venaient lui demander conseil et aussitôt elle leur venait en aide comme il sied à un médecin russe.
Les maladies infantiles ne sont pas les plus mauvais souvenirs d’Antigone. On était très attentifs aux malades. Le malade était toujours favorisé et personne ne protestait, même pas la petite Tatka.
L’île aux chiens  a laissé le plus mauvais souvenir.

Un beau jour un chien magnifique est apparu près de notre maison. Je me suis mise à le nourrir et je l’ai appelé Ksipsi en souvenir du petit chien que ma mère avait eu dans son enfance. C’était mon chien.
Ksipsi n’entrait jamais dans les chambres de sa propre initiative. Chaque matin il m’accueillait joyeusement à la porte. Il sautait, piaillait de joie ou tournait sur place en essaya d’attraper sa patte de derrière. Il était entièrement noir avec une tache blanche sur le front.
Parfois nous le faisions entrer dans la maison en secret pour que la grand-mère ne le sache pas et nous jouions à l’Arche de Noé. Il ne s’était pas lié d’amitié avec Minus. Il supportait la présence du chat car en tant qu’invité il ne voulait pas provoquer de scandale. Le chat s’en fichait royalement. Je pense que si l’on avait fait rentrer un crocodile il l’aurait également reniflé avec bienveillance et se serait assis à côté de lui en léchant sa patte arrière. Je crois que la grand-mère était au courant des visites du chien, mais elle faisait comme si de rien n’était. Et s’il lui restait un os elle m’appelait et disait :
- Tiens, donne le à ton pensionnaire.
En un an il grandit, son poil devint brillant, il était bien nourri et pris sur lui de surveiller la porte d’entrée et s’il commençait a aboyer méchamment, comme enroué, tout le monde savait qu’un inconnu venait d’entrer dans la cour.
Mais un beau jour mon petit chien disparu. On l’a cherché, on l’a appelé, sans résultat. Ksipsi avait sans doute été embarqué par la fourrière et envoyé sur l’Ile des Chiens.
J’imaginais cet endroit comme le plus terrible qui soit. C’était un rocher perdu en mer. Rien ni poussait, selon les récits de l’oncle Kostia. Des pierres, rien d’autre que des pierres, couvertes d’algues séchées. On y amenait tous les chiens perdus ou abandonnés et on les y laissait mourir de faim. Ils devenaient enragés et crevaient. J’imaginais que l’on transportait par bateaux les chiens empêtrés dans des filets. Je les entendait hurler à  la mort et dans leurs yeux horrifiés je voyais toute la tristesse de l’humanité. Une fois sur l’île je les voyais piétiner les cadavres de leurs semblables et hurler à la mort tandis que  s’éloignait le bateau qui les avait amenés.
Fortement impressionnée par ses visions j’en tombais presque malade. Petia essayait de me calmer.
- Si tu veux je t’en trouverai un autre. Un joli chiot, tout rouquin avec une gueule noire, me disait-il.
Mais je ne voulais pas d’un chiot à la gueule noire. Alors, il inventa toute une histoire. Ksipsi n’était pas mort. Il avait fait un trou dans le filet, sauté à l’eau et s’était enfui des chasseurs de chiens. Le courant l’avait emporté et il était arrivé sur une autre île où de braves gens l’avaient recueilli et où il vivait heureux.
Je faisais semblant de croire à cette histoire uniquement pour qu’il me laisse en paix.

Avec le recul je comprends nos parents. Leurs souvenirs d’Antigone étaient bien plus douloureux, même si rien de grave n’est jamais arrivé dans l’île. C’était au contraire une île magnifique et je n’ai vu nulle part ailleurs de couleurs aussi douces, aussi aériennes, lors de couchers de soleil qui se prolongeaient de manière surprenante. Nous avons vécu deux ans à Antigone, de 1920 à 1922.

En Turquie Kemal pacha est au pouvoir. La politique du gouvernement change et l’on essaie de faire partir tous les étrangers. Nous étions morts de peur comme les enfants grecs que nous taquinions bêtement alors que nous étions nous aussi des parias.
– Kemal pacha arrive et pour les Grecs c’est « koptchikefal » ce qui voulait dire qu’il leur coupera la tête.
Les enfants grecs, qui se sentaient traqués, se fâchaient et nous lançaient des pierres.
Je ne me souviens plus pourquoi mais l’oncle Kostia mit fin à sa carrière de pêcheur et retourna travailler au restaurant. Les allers-retours de l’île à la ville devenaient de plus en plus difficiles et pénibles. Les adultes décidèrent d’aller à Constantinople. Ils cherchèrent longtemps un gîte pour trouver finalement deux chambres dans ce que l’on appelait « le Septième foyer ».

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