Éternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva.

5

Les Nôtres. – Le Monastère.

Le lendemain ils arrivèrent. Tout le monde était content. On s’extasiait, on s’embrassait. Pétia avait les cheveux courts, ses oreilles décollés se voyaient encore plus comme ses grands yeux. Il avait des tâches de rousseur sur le nez bien qu’il ne fut pas roux mais châtain clair.
Et Tatka  ! Elle avait les sourcils fins et arqués de sa mère et la même petite bouche rose. Elle avait perdu sa démarche maladroite et glissait constamment des mots de français ce qui avait le don d’éxasperer son frère.
« Pourquoi, pourquoi  ?  » Ah, tu parles d’une Française  !
Ils se mirent d’accord avec Mme Renée pour louer une chambre supplémentaire où il arrivèrent tant bien que mal à s’installer sans ouvrir leurs valises. A quoi bon les ouvrir si dès demain nous pourrons rentrer chez nous en Russie  ? Il y avait de l’excitation dans l’air et l’espoir un peu fou d’un prochain coup d’Etat au pays des Soviets.
Il n’y avait pas de place pour jouer. D’ailleurs s’en était terminé des jeux de notre enfance. Les poupées étaient cassées et le nounours avait perdu sa fourrure. Marina s’ennuiyait et s’asseyait dans un coin le regard sombre toujours à tirailler sa natte qui maintenant lui arrivait à la ceinture. Et à chaque fois qu’on lui demandait quelque chose elle répondait d’une voix trainante  :
- Mais j’en sais rien moi…
– Qu’est-ce qu’elle a  ? demandais-je à Pétia  ?
Tatka mit sa tête entre nous deux et murmura comme si c’était un grand secret  :
- Elle dessine. Elle dessine toute la journée. Mais ses peintures sont dans la valise et c’est pour ça qu’elle est en colère. Fais pas attention.

Je n’y comprenais rien. Pétia m’expliqua mais auparavant il ordonna à sa sœur de se taire parce que de toute façon elle ne comprenait rien. Tatka gonfla les joues et courut dans la chambre de sa mère pour se plaindre d’un frère qui la brimait et ne la laissait pas parler. Pétia lui jetta un regard noir et commença à raconter.
– Tu comprends, à Marseille on restait enfermé toute la journée. On avait absolument rien à faire. Et Marina se mit à dessiner.
Il se rejeta en arrière et déclara
– Sais-tu qui est Marina ? C’est une artiste ! Voila ce que nous avons découvert!
– Absolument pas, réagit Marina
On l’avait oublié. Elle était assise tranquillement dans son coin. Je me mis à harceler Marina  :
– Allez, montre, montre…

Au début elle refusa, puis apporta une boite avec ses dessins pliés. Elle dessinait surtout des paysages. La mer, la montagne, des arbres, des chateaux fantastiques. Tout était très clair  avec un mouvement imperceptible. Je trouvais ça très beau.

Sur une feuille elle avait dessiné Tatka en crinoline comme les portraits d’antan. Et elle avait réussi a rendre son regard de renard. Je regardais Marina avec respect et lui tendit mes crayons de couleur. Marina se réjouit et serra la boîte contre elle. Elle avait dans les yeux une étincelle de folie. Une minute plus tard elle était assise et griffonnait quelque chose à toute vitesse.
Le soir les adultes évoquèrent le don naissant de Marina. Mais l’oncle Kostia ne voulut pas en entendre parler disant que ce n’était vraiment pas le moment de s’occuper des caprices d’un enfant.

Une semaine plus tard on nous annonça une grande nouvelle. On allait nous mettre en pension. C’est la tante Lialia qui avait eu cette idée de génie. Elle, elle avait trouvé une organisation de bienfaisance très utile. Je peux me tromper mais je crois bien que c’était l’YMCA-UCJG (L’Union catholique des jeunes gens, soutenu par les Américains). On avait proposé à tante Lialia une aide bien réelle : envoyer les trois filles en pension dans un monastère catholique.
On se mit à nous convaincre  :
– C’est très bien là-bas. Il y a un jardin. Vous y respirerez le bon air
– On va très bien vous nourrir. Et vous en avez besoin, surtout Natacha après sa maladie
– Comprenez nous les filles on a du mal, c’est dur pour nous. On doit s’organiser, trouver du travail.
– Vous devez aller à l’école.
Marina et moi, complètement abattue, nous nous taisions tandis que Tatka essayait de s’opposer.
– Ce sera mieux pour vous. Mais pour nous ?
Mais aucune de nos prières n’aboutit et on nous envoya en pension. C’était indispensable. Tant qu’on ne savait pas ce qui se passait en Russie, et patati et patata, et on n’avait rien à manger.

Et le lundi tant redouté arriva. Il faisait beau et Paris s’animait. Et nous, on nous envoyait en pension. En fait de pension c’était un orphelinat tout simplement.>
– Ça, je ne leur pardonnerais jamais !, promis Tatka d’un air terrible.
Nos mères nous embrassèrent sur toutes les coutures et s’en allèrent les yeux humides. Et nous commençâmes à vivre chez les bonnes-sœurs. Elles portaient des cornettes blanches, amidonnées, des tabliers blancs tout aussi amidonnés et des longues robes bleues. Tatka les baptisa aussitôt les femmes-pingouins.

Les femmes-pingouins étaient gentilles et ne se fâchaient jamais. Elles nous demandaient gentiment de ne pas chahuter. Fines, sèches comme les fleurs d’un herbier, elles n’avaient pas d’âge. Mais il y en avait des plus jeunes. On aimait beaucoup sœur Thérèse, douce, aux yeux d’ange. Quand elle était de garde elle couchait les enfants et trouver le temps de s’approcher de chacune d’entre nous, la câliner et retaper son oreiller. Elle avait les gestes vifs. Les autres religieuses ne marchaient pas, elles semblaient flotter, se tenant bien droite avec un air suffisant. L’essentiel de leurs relations se passait en prières ou discussions a mi-voix auxquelles nous ne comprenions rien.

On nous nourrissait bien dans un grand réfectoire où à part les tables, les bancs, les crucifix et les tableaux aux murs représentants le Sacré Cœur il n’y avait rien d’intéressant.
Nous avions un uniforme. Les pensionnaires portaient des bas marrons et des brassières avec des bretelles élastiques, des shorts jusqu’au genoux et des chemises en toile de coton. Par dessus on enfilait une jupe. L’hiver on mettait une chemise en pilou, une robe aux chevilles, également en pilou, à col droit et manches longues. Par dessus on mettait un tablier en satin à manche longues, lui aussi. Et quand on nous emmenait à la chapelle il fallait mettre une pèlerine et un canotier en paille tenu par un élastique qui laissait une marque rouge sur le cou.

On nous demanda de nous habiller et on nous amena dans la cour. Nous restions groupées et nous ressemblions à de petits épouvantails. Des jeunes filles plus âgées, habillés exactement comme nous et qui semblaient toutes identiques, s’approchèrent et se mirent à nous examiner. Nous nous taisions – nous ne connaissions pas leur langue – et elles se taisaient, ne connaissant pas la nôtre. Puis elles en eurent assez de nous regarder et s’en allèrent.

Les moineaux avaient envahis les tilleuls et derrière un mur immense, crépis et recouvert de peinture ocre on entendait les voix joyeuses des citoyens libres de Paris. On regardait tristement la petite porte du portail, fermée à double tour et constamment surveillée.

Le jardin tant vanté du monastère se révéla tout petit et envahi de tilleuls. Au monastère tout était interdit. Il était interdit de parler à haute voix, de rire, de courir de sauter et bien entendu de boire l’eau du robinet. Mais nous, on la buvait. On allait dans la grande salle de bain d’un blanc éclatant et on se délectait en buvant du robinet dans nos mains. Pendant que l’une d’entre nous buvait les deux autres faisaient le guet.

En dehors de heures de prière nous devions rester sagement assises dans la cour autour de la longue table surveillée par la pingouin de service.
Les couloirs de la pension repeints en blanc étaient vides et résonnaient très fort. Des crucifix, pareils à celui du réfectoire, étaient accrochés dans les coins . Les dortoirs étaient au premier. La haut non plus il n’y avait rien de remarquable. Sept ou huit lits, un parquet sombre brillant et glissant, des murs blancs, des rideaux en toile et derrière les fenêtre on apercevait la cour asphaltée avec la grande table pour le travail manuel.

Une fois par semaine on allait aux bains-douches. C’était amusant. On n’avait pas le droit se doucher toutes nues. Voir le corps nu d’autrui était considéré comme péché très grave. A la dérobée, les fillettes de 7 à 14 ans, glissait sous leur chemises un gant de toilette savonneux, se frottaient puis s’aspergeaient d’eau. Il fallait s’essuyer et se rhabiller le plus vite possible pour que personne ne nous voit. Vu de loin ça ressemblait à un numéro de prestidigitateur.

L’automne arriva et on commença l’école. Toutes les trois dans la même classe. Cela n’avait aucune importance car de toute façon nous ne comprenions rien. Je ne me souviens me plus dans quelle classe nous étions. La 9è ou la 10e (en français on compte les classes à l’envers). Je n’ai aucun souvenir de cette école. Je me souviens qu’elle n’était pas dans le monastère. C’était une école communale tout à fait normale et les religieuses nous y conduisaient en rang

Dès le début Marina ne dormit pas avec nous mais dans le dortoir d’à côté et le soir nous ne nous voyions pas. Tatka avait l’habitude, aussitôt que la pingouin de garde nous eut souhaité bonne nuit et éteint la lumière, de traverser pieds nus le dortoir pour plonger sous mes draps. A coups de pieds elle me repoussait au bord du lit et emmitouflait dans les draps et déclarait invariablement  :
– J’en ai marre. On s’en va. Le dimanche quand ils nous emmèneront à l’église on se mettra derrière tout le monde et on s’enfuira. Et on ira droit devant nous, comme si l’on se promenait. Et on demandera la rue Mouffetard. On nous l’indiquera et nous iront chez nous.
– Et Marina  ?
– Elle a peur de tout. Elle dit qu’on nous attrapera et que le policier nous ramènera ici.
J’étais du même avis mais je n’arrivais pas à dissuader Tatka de son idée fixe. Alors je m’y prenais autrement.
– D’accord on s’en va. Et Marina  ? Elle va rester seule et se mettra à pleurer  ?
Alors Tatka se taisait et me sifflait dans l’oreille :
– Puisque c’est comme ça prions le Bon Dieu pour qu’il nous aide. Demandons lui qu’on nous rattrape.
Parfois elle s’endormait à côté de moi. Il me fallait la réveiller et la persuader de retourner dans son lit. J’avais peur qu’on nous dénonce et qu’on nous mette dans des dortoirs différents.

Pendant la semaine on nous emmenait à la chapelle et le dimanche à la cathédrale. Devant la cathédrale il y avait une petite place, entourée de maisons et d’acacias. La cathédrale était entourée d’une clôture en fonte à mi-hauteur. On montait un escalier et l’on passait sous une arche devant la statue de la Sainte Vierge.
La robe couleur cerise de la Vierge s’était écaillée en plusieurs endroits. Elle tenait dans les mains une guirlande poussiéreuse de fleurs en porcelaine. Nous nous asseyons sur des fauteuils en rotin. Pour nous trois qui étions orthodoxes c’était inhabituel et curieux de prier en restant assis.
Pendant la prière il convenait de temps en temps de se frapper la poitrine en disant  :«C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma trеs grande faute!». J’ignorais quelle était ma faute. Les fillettes catholiques l’ignoraient également et chahutaient. Elles se donnaient des grands coups dans la poitrine jusqu’à s’en faire mal et ricanaient à l’insu des religieuses.

On compris ensuite que le Dieu des pingouins n’étaient pas le notre et on se mit à prier à notre manière. On accrochait nos croix de baptême sur les fauteuils devant nous et on demandait à Dieu une seule chose  : qu’on nous emmène d’ici au plus vite. Mais Dieu restait sourd à nos prières.
Et c’est alors que le diable s’empara de Marina. Elle faisait des crises d’hystérie, tombait par terre et se cambrait. Les religieuses, en plein désarroi, murmurait autour d’elle et l’aspergeait d’eau froide. La mère supérieure la regardait avec désapprobation et murmurait  : «  le Diable, le Diable  !  »
On décida de se débarrasser du diable. On demanda à l’oncle Kostia de reprendre l’étrange fillette ce qu’il fit le dimanche suivant. Mais nous nous devions rester. Très fâchées et très déçues.
– Tu vois, me dit Tatka un beau jour, tu vois maintenant, ma petite Natacha, à qui nous avions à faire avec cette Marina. Et toi tu la plaignais. Mais on va s’entraîner comme elle. J’ai déjà essayé, viens, tu vas voir.
Et elle m’emmena dans le coin le plus éloigné du jardin sous les tilleuls dans les buissons de jasmin. Elle s’allongea dans l’herbe en faisant attention à ne pas salir sa robe et se mit à gigoter des jambes en glapissant comme un petit cochon :
– Ouiiiiiiiiinn, ouiiiiiiiiiiinn
Elle fermait les yeux. Je failli éclater de rire. Tatka s’interrompit et demanda d’un air soucieux :
– Alors, c’était comment ? – Et elle recommença : -Ouiiiinnn! Ouiiiiiin!
Les pingouins arrivèrent en masse et commencèrent à babiller tout en poussant des cris. Quel scandale ! Elle décidèrent Dieu sait pourquoi, que Tatka avait l’appendicite et l’emmenèrent chez le docteur.

Nous sommes restées un an chez les religieuses et sans même nous en rendre compte nous avons appris le français . Mais nous ne sommes jamais arrivées à nous habituer au monastère. Nous aimions bien Thérèse. Mais les autres… J’ai même oublié leur nom.
Nous ne sommes liées d’amitié avec aucune des pensionnaires. Nos relations étaient bonnes, bienveillantes, mais sans plus. Au début on restait toutes les trois ensemble, puis toutes les deux. On était en pension de dimanche à diumanche. Les jours de congés maman, la tante LiaLia et la grand-mère venaient nous voir.

Ca n’allait pas très bien pour elles. On ne parlait presque plus de la Russie. L’oncle Kostia comme auparavant, déchargeait les wagons, maman travaillait chez Renault où il y avait beaucoup de femmes russes ou italiennes. Seule la tante avait réussi à trouver un emploi d’infirmière dans une clinique privée et avait acquis une bonne réputation.

Elles avaient fait de nouvelles connaissances en particulier un certain Alexandre Ievguenievitch. Mais ce mystérieux Alexandre Ievguenievitch ne nous intéressait pas. Ah si elles avaient rencontré Kolia Milioutine ça aurait été autre chose !
Derrière les murs du monastère il y avait la vraie vie, la vie libre, aussi dure soit elle. On brûlait d’envie d’y retourner mais on nous retenait.
-Soyez patientes les filles. On y verra bientôt plus clair, tout va s’arranger…

Au cours de la 2e année les religieuses décidèrent de nous convertir au catholicisme. C’avait été leur but dès le début, mais elles ne l’avaient dit à personne. De leur point de vue, elles avaient raison. On vivait chez elles. Elles nous traitaient de la même façon que les autres pensionnaires. Elles étaient attentives et bonnes.

Les filles de 14 ans devaient faire leur première communion et les autres doivent participer à la majestueuse procession. Toutes les petites filles devaient porter des tuniques de soie bleue. On amena aussi tout un tas de petites couronnes de myosotis. La veille on nous emmena aux bains-douches même si, de l’avis des bonnes-sœurs – l’eau était une substance néfaste. Selon elles, seule l’âme devait être propre, le corps s’était beaucoup moins important.

La confirmation était particulièrement solennelle. En bleu-ciel nous nous tenions en rang sur les marches de la cathédrale. On nous avait accroché dans le dos des sacs dans lesquelles nous puisions à pleines mains des pétales de rose que nous lancions sur les nouvelles petites fiancées du Christ. Celles ci, en blanc de la tête aux pieds, aériennes, entraient en longue file indienne dans la cathédrale où avait lieu le mystère, puis ressortaient et se mettaient en rang sur les marches entourées de paroissiens attendris. Les pétales de roses tournaient dans le vent qui se glissaient dans nos vêtements et apportait un peu de fraîcheur. Mais moi j’avais sur le cœur un poids désagréable. La veille ma mère était venue et avait amené un bonhomme que je ne connaissais pas.

- Natacha, dit ma mère en m’embrassant, tu es une fille intelligente, tu vas tout comprendre. C’est Alexandre Ievguenievitch. On s’est fiancé. Toute seule j’ai du mal, avec lui ce sera plus facile. Il s’occupera de toi, il va t’aimer. Et toi tu l’aimera aussi.
Je regardai Alexandre Ievguenievitch et me mis à pleurer.

Le soir Tatka est venu dans mon lit pour essayer de me consoler.
– Ma petite Natacha, pleure pas, il est peut être gentil.
J’essuyai mes larmes. Je me mouchai et murmurai :
– Tu sais Tatka, je vais sans doute rester ici pour toujours.
– T’es folle ! dit Tatka presque en criant. – Mais tu ne le sais pas ? Toutes celles qui restent ici deviennent des pingouins.
-Tant pis. Je deviendrai pinguoin. Je serai comme sœur Thérèse?
– Et Dieu ? Ils ont un autre Dieu !
– Qu’est-ce-que ça peut faire ? Est-ce que j’ai demandé à notre Dieu que maman se marie? Rien que pour l’embêter je deviendrai pingouin!

Le dimanche suivant tante Lialia vint nous voir et Tatka lui raconta tout. La tante s’alarma. Pas parce que j’avais décidé d’être bonne-sœur, ça il n’y prêta aucune attention. Mais elle compris enfin que tout cela ne pourrait se terminer que d’une seule manière : une conversion lente mais certaine au catholicisme.

Il en résultat une explication mouvementée avec les religieuses, et, à notre plus grande joie on nous ramena à la maison. Il reste dans nos mémoires les gentilles pingouin avec leur petits bateaux sur la tête, le jardin, entouré d’un mur et toutes les fillettes qui étaient avec nous et qui désormais ne forment plus qu’un seul visage. Beaucoup parmi elles n’arrivèrent jamais à quitter le monastère.

A suivre

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