Éternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

6
Le Beau-père. – Une conversation difficile. – Fima

Il avait un visage étroit et sévère. Il était coiffé en brosse et avait une fine moustache comme un petit balai sous son nez court. La couleur de ses cheveux était indéterminée comme s’ils avaient été saupoudrés de cendres. Il était grand, maigre, svelte. Quel que soit l’habit qu’il portait il conservait son maintien d’officier. Pendant longtemps je ne parvenais pas à déterminer la couleur de ses yeux très enfoncés dans leurs orbites. Il ne me regardait jamais dans les yeux. J’étais pour lui comme le supplément gratuit d’un journal du dimanche même s’il s’adressait toujours à ma mère très respectueusement mais sans aucune tendresse en raison de son caractère réservé.
Il avait l’esprit pratique, plutôt avare mais pas toujours et pas avec tout le monde. Je l’appelait Sacha.
Pourquoi une petite fille devait appeler un homme adulte (il avait deux ans de plus que ma mère qui en avait 34) seulement par son prénom ? C’était incompréhensible. Mais c’est ce qui se passa et personne ne protesta.
Sacha était fier de son passé au camp de Gallipoli et d’avoir réalisé son rêve : se marier à une vraie artiste. Ma mère en riait :
- Mais je ne suis plus une artiste, Sacha.
Il répondait sérieuement :
- Ne dis pas ça : une artiste, c’est une artiste. Une artiste a une auréole, autour d’elle il y a une atmosphère particulière.
Et en plissant des yeux, le menton en avant il regardait dans le vide au dessus de la tête de maman comme s’il essayait d’apercevoir son auréole. La tante s’empara de cet image. Et chaque matin, en lui disant boujour elle faisait la révérence :
- Votre auréole était-elle bien en place, Chère Madame ?
Et elles riaient aux éclats tout en regardant de tous les côtés de peur que Sacha, qui était très susceptible, les entendent.

Cela peut paraître bizarre, mais à cette époque on riait beaucoup. Ce n’étaient pas des rires forcés ou hystériques. Mais tout simplement parce qu’il y avait dans notre vie des épisodes vraiment comiques. On se moquait les uns des autres, du mari de Madame Renée, des Français en général, des interventions de Kerensky. Il participait à de nombreuses réunion et ma mère et ma tante allaient l’écouter. De retour, maman imitait l’ex-Premier-ministre ce qui faisait rire la grand-mère et l’oncle. La tante Lialia se taisait et faisait la grimace. On ne sait pas pourquoi, mais Kerensky lui plaisait. Mais de toute façon, bientôt on l’oublia.

Le français de Sacha était aussi l’objet de moqueries. Il parlait avec un terrible accent et la tante assurait que Sacha faisait semblant d’être Russe alors qu’en fait il était Anglais. Elle se mit à l’appeler Milord. Sacha se vexait et demandait que l’on cesse de le traiter de haut. Il n’avait aucun sens de l’humour.

Milord travaillait à l’usine Citroën comme auxiliaire-monteur et le soir il allait aux réunions des anciens du camp de Gallipoli pour « faire de la politique » et mettait le seul complet « correct » qui lui restait et une cravate.
Avant lui personne dans la famille ne s’était occupé de politique. Avec l’arrivée de Sacha des discussions enflammées eurent lieu. Elles commençaient toutes par les mêmes mots :
- Quand il y aura de l’ordre en Russie nous reviendrons.
Je ne comprenais pas qui devait remettre de l’ordre. Je n’avais d’ailleurs qu’une vague idée de la Russie. Je voyais une plaine minable, grisâtre, avec de l’herbe défraîchie, couverte d’ordures. Des bouts de papier, des branches, de l’herbe coupée. Un paysan costaud arpentait cette plaine. Il avait une grande casquette et sa barbe était taillée au carré. Aux pieds il avait des « laptis », la fameuse chaussure traditionnelle russe fabriquée avec des lanières d’écorce de tilleul de bouleau ou d’orme. Il avait un pantalon et une chemise de toile et portait un tablier. Le bonhomme tenait un balai avec lequel il balayait les ordures pour remettre de l’ordre en Russie. Au bord de la plaine se tenaient les Bolcheviks. Ils n’avaient ni yeux, ni visage. Le ciel était bas, l’air humide et l’on entendait que le bruit du balai : ziiip, ziiip.

Sacha avait horreur du rouge. A peine sommes nous revenues du monastère que maman nous mit aussitôt en garde.
- Faites attention, ne dites pas à Sacha que notre chambre est tapissée de papier rouge.
- Mais ? Il ne le voit pas ?
Maman se mit à rire :
- Il est daltonien.
Le pauvre Sacha n’avait pas de chance avec le rouge. En plus des papiers, le paillasson était rouge lui aussi. Un beau jour il s’acheta un chapeau dont il était très fier et qu’il montrait à tout le monde. Pour l’embêter je lui dis :
- Mais Sacha, ton chapeau, il est rouge !
-Comment ça rouge ? Qu’est-ce-que tu racontes ? Il est marron. C’est un magnifique chapeau marron.
Le chapeau était marron, tirant légèrement sur le rouge. Il se mit à l’examiner d’un air soupçonneux, réfléchit et le lendemain alla l’échanger. Il raconta à maman que son chapeau était un peu trop grand. Mais je savais bien qu’il l’avait changé de peur qu’il soit effectivement rouge.

En revenant du monastère je me précipitai chez Madame Renée. Elle me pris dans ses bras.
- Ma petite fille ! Tu as grandi ! Et tes os ? Ils ne te font plus mal ? Et la tête ? Magnifique ! Oh la, la, mais tu parles français comme une vrai petite Française ! C’est formidable !
Chère Madame Renée ! Dire qu’il faudrait bientôt nous séparer. Nous allions quitter pour toujours la rue Mouffetard. Sacha avait loué pour tout le monde un appartement meublé rue St Honoré.

C’était au centre de Paris. La tante Lialia a commencé à organiser des excursions le dimanche. Elle nous montra l’Arc de Triomphe, la place de l’Etoile, et toute les rues qui partaient de la place comme autant de rayons de soleil. Elle nous emmena sur les Champs Elysées ombragés de platanes. Un flot de promeneurs descendait l’avenue, je n’avais jamais vu autant de monde. On était monté à la Tour Eiffel et Nôtre-Dame nous avait conquis par son imposante majesté. J’aimais Paris pour toujours. Constantinople aussi était une grande ville mais il n’y avait pas autant de monde dans ses rues étroites, ni un flot semblable d’automobiles, il n’y avait pas autant de magasins, de vitrines aussi luxueuses, de ponts en arches aussi élégants. Et aussi je n’ai jamais ressenti à Paris une impression d’écrasement, ni dans mon enfance, ni ensuite.

Mais l’appartement que nous avions loué était vraiment inadapté. Une grande chambre et une autre toute petite. Maman, moi et Sacha on s’installa dans la petite et tous les autres au « salon ». La grand-mère et Marina dormaient sur le lit, l’oncle Kostia sur le divan. Le soir on installait deux matelas par terre pour tante Lialia et ses enfants. On se demanda pendant longtemps où je pourrais bien dormir. Et on décida d’installer deux valises à la suite d’un fauteuil.
Il n’y avait pas de cuisine et nous ne pouvions pas nous permettre de commander nos repas au restaurant. Kostia acheta un poêle. Pendant la journée tout le monde travaillait et la grand-mère allumait le poêle, bruyant et puant et attendait patiemment que l’eau bout et que les légumes soient cuits. Elle craignait que la propriétaire découvre notre poêle de contrebande et nous réprimande. La propriétaire venait souvent nous voir et semblait effarée par ses incroyables locataires. Étaient-ce des Gitans ou des Mongoles ? Je me demande bien ce qu’elle devait penser de nous. Notre seule chance était qu’elle était amoureuse de l’oncle Kostia. Et c’est uniquement pour ça qu’elle ne nous renvoya pas. Lorsqu’elle le rencontrait elle lui prenait tendrement la main et clignait amoureusement de ses grands yeux de chouette. Elle nous semblait centenaire avec ses dentelles noires qui se mariaient parfaitement avec ses petites moustaches noires.
Maman et la tante Lialia essayaient de convaincre Kostia de céder à cette vieille sorcière et l’épouser. Tous nous problèmes seraient alors réglés. Il deviendrait propriétaire d’une grande maison au centre de Paris. Tata et Marina étaient effrayées. Tatka agitait les mains et criait avec des larmes dans la voix :
- Il ne faut pas ! Il ne faut pas !
Les yeux suppliants, Marina regarda son père. Alors l’oncle Kostia se mettait en colère :
- Ça suffit, fichez moi la paix avec cette vieille folle. Maricha, petite idiote, ne les écoute pas, elles plaisantent.

Au bout d’un moi, la grand-mère rassembla un conseil de famille. Les adultes s’assirent autour de la table et les enfants en rang sur le divan. La grand-mère déclara sans ambages :
- Il est impossible de vivre ici.
- Qu’est-ce-que vous proposez ? s’échauffa aussitôt Sacha. C’est lui qui avait loué l’appartement.
- Il faut changer d’appartement, dit maman. – Nous sommes tombés dans un quartier chic, les Russes ne s’installent pas ici.
- Je pense qu’il faut louer un appartement vide, c’est beaucoup moins cher, interrompit la tante.
- Et les meubles ? demanda Sacha.
- Les meubles nous les achèterons, dit la grand-mère. – Anna Elaguina m’a raconté qu’on pouvait acheter des meubles pas cher.
- Et avec quel argent ? glapit Sacha.
- On vendra une broche, une ou deux bagues, répliqua calmement la grand-mère.
- Eh bien allons y ! , déclara Sacha en faisant la révérence. – Allons y ! Écoutons Anna Elaguina, mes chéris, achetons des meubles, achetons n’importe quel bric-à-brac : des armoires, des tables, des candélabres. Et même un piano ! Pourquoi pas?
- Sacha, arrête de dire n’importe quoi! dit ma mère d’un air fâché.
- Non mais, ça me révolte ! déclara Sacha debout au dessus de nos tête. – Vous croyez vraiment qu’on va rester éternellement dans ce fichu Paris ?
La grand-mère pose ses mains bien à plat sur la table
- Mon cher Alexandre Ievguenievitch, écoutez moi calmement. Cela n’a aucun sens de répéter sans fin : nous retournerons en Russie, nous retournerons en Russie. Vous êtes un homme intelligent et il est grand temps de voir les choses comme elles sont. Nous ne retournerons jamais en Russie. La Russie nous est fermée.
Maman hausse les épaules et baisse les yeux. Tante Lialia se met à suivre du doigt les carreaux de la nappe d’un air pensif.
Et moi je regarde la scène de loin et j’en vois tous les détails, même les plus petits : la table ronde, la nappe à carreaux, l’abat-jour à franges, le couvre lit vert du divan sur lequel nous, les enfants, sommes assis, la fenêtre sombre. Et je réfléchis. En fait, la grand-mère n’a rien dit de bien nouveau. Ils le savaient tous. Ils savaient bien que toutes les discussions sur un éventuel retour n’étaient que fables pour les enfants. A l’été 1925 cela n’avait plus aucun sens de continuer à se faire des illusions.
- Je vous demande bien pardon ! dit Sacha en se rasseyant et en se redressant aussitôt. Cela n’a aucun sens ! C’est du défaitisme ! Dans quelque temps l’ordre sera rétabli en Russie…
- Par qui ? demanda l’oncle Kostia en regardant Sacha. – Qui va rétablir l’ordre en Russie ?
- Comment ça, qui ? Les Américains, les Anglais, mêmes les Français. Tu crois qu’il vont faire semblant de ne pas voir que les bolcheviks se renforcent ?
- Je ne veux pas, répondis froidement l’oncle Kostia, que les Américains, les Anglais ou les Français rétablissent l’ordre en Russie. Je préfère la Russie occupée, la Russie avec les bolcheviks. Et votre miracle de Gallipoli est aussi indigent que le reste, que ce que préparent les Koutiepoffs, les Millers et autres racailles du même genre.
- Comment osez-vous ? Comment osez-vous parler ainsi de personnes parfaitement respectables, déclara Sacha dont le long visage avait pâli d’un seul coup.
- Sacha, tu es stupide, répondit l’oncle en haussant les épaules.
Mais Sacha était vraiment fâché.
- Monsieur, je suis plus gradé que vous et je comprends mieux la situation.
L’oncle Kostia éclata de rire en hochant sa tête ronde.
- Mais si j’étais resté dans l’armée je serais capitaine depuis longtemps, comme vous.
- Mais moi je suis lieutenant-colonel !!!
La tante qui les regardait en souriant pouffa de rire. La grand-mère qui ne voulait vexer personne, baissa les yeux. Ma mère regardait son mari avec effarement.
- Messieurs ! – s’écria gaiement mais aussi méchamment la tante Lialia. – Ouvrez les yeux, ça fait longtemps que vous êtes dégradés! Quand vous avez détalé de Russie, vous n’aviez plus déjà plus d’épaulettes. – Et elle ajouta plus bas pour que les enfants n’entendent pas :
- La Russie vous l’avez merdé !
Lialia !, s’écria la grand-mère en levant les mains. Mais la tante ne se retourna même pas. Elle foudroyait du regard Sacha et l’oncle Kostia.
- Et maintenant c’est EUX ! lança-t-elle en nous montrant du doigt , – qui paient pour toutes les chamailleries, tout le tapage et tous les « dimanches sanglants » ! Taisez-vous mais pensez au moins à les nourrir EUX !, ajouta-t-elle en nous montrant à nouveau, – Et à faire en sorte qu’ils puissent vivre dans des conditions humaines et qu’ils n’aient pas à dormir par terre ou sur des valises ! Pensez aussi à les éduquer de manière à ce qu’ils atteignent un niveau correct sans même parler de vouloir en faire des intellectuels. !
- Les voilà les péchés de nos père. Les péchés, les péchés, -murmura la grand-mère.
- Les péchés ? – intervint Tatka. – De quels péchés parlons-nous ? Ça suffit tout ce bavardage et toutes ses théories. Si l’on ne s’en va pas c’est qu’il faut s’installer. Comment ? C’est au capitaine et au colonel de nous le dire.
Sacha, l’air mauvais, se taisait l’oncle souriait, gêné. J’ignore comment cette discussion se serait terminée si l’on avait pas frappé à la porte. Marina courut ouvrir sur la pointe des pieds. Sur le palier il y avait un inconnu, vêtu d’un beau costume et le chapeau sur la tête. Il était incroyablement grand et corpulent, voire même gros. Et quand il enleva son chapeau on vit qu’en plus il était chauve. L’inconnu jeta un coup d’œil ironique sur notre bivouac de la nuit et se présenta en russe.
- Schneider. Efim Moissevitch. Excusez cette intrusion tardive.
C’était une affaire plutôt triste qui nous l’amenait. Une parente éloignée de sa femme avait disparu, une très jeune femme qui faisait équipe avec ma mère à l’usine Renault. Il nous avait retrouvé dans l’espoir que nous pourrions avoir des nouvelles de Genia (comme s’appelait sa parente).
Le lendemain ma mère participa activement aux recherches. On se rendit à l’appartement de Genia et on retrouva quelques uns de ses amis, mais en vain résultat. Deux jours plus tard on appris qu’elle était à la morgue.
Personne ne compris jamais pourquoi cette jeune femme s’était jetée dans la Seine. Elle avait emporté le secret avec elle. On l’enterra. Mais depuis lors Efim Moissevitch nous fit des visites de plus en plus fréquentes et devint vite Fima, tout simplement. Nous les enfants, nous l’appelions de manière un peu plus cérémonieuse, Oncle Fima.
C’était un juif russe, converti au christianisme mais ce n’était pas un émigré blanc. Son père avait quitté Kiev bien avant la révolution et avait laissé à Fima un capital conséquent. Schneider ne fréquentait pas l’émigration russe. Il menait grand train. Il adorait faire la fête sans retenue à la manière d’un Grand Duc russe. D’ailleurs, il ressemblait à un Grand Duc. Corpulent, soigné , les yeux bleus un peu fous. Il était intelligent, instruit, parlait parfaitement le français. Mais il n’avait pas eu le temps de terminer un diplôme d’histoire à la Faculté, pas plus qu’une école de commerce.
Sa femme russe (il nous l’avait amené une fois) était inexpressive et ennuyeuse. Elle était à tel point indolente qu’on avait l’impression qu’elle n’avait rien fait d’autre que de dormir toute sa vie. Ses parents avaient eu beaucoup de mal à la persuader d’épouser le joyeux Fima. Puis ils avaient eu une fille. La mère ne s’y attendait guère. Elle s’en occupa un peu puis l’envoya dans une pension de luxe. Elle n’était venue chez nous qu’une seule fois. On avait pris l’habitude de considérer Fima comme un célibataire insouciant et joyeux.
La grand-mère se rendit rapidement compte de l’intérêt que Fima portait à la tante Lialia.
- Lialia, dit-elle un jour sévèrement à sa fille,- ça n’est pas correct de flirter avec un homme marié.
- Ah, maman, mais qu’est-ce-que tu crois ? Que je suis déjà vieille ? – répondit la tante d’un ton badin.
- Ce n’est pas bien. Pas bien du tout, répéta la grand-mère, les lèvres pincés.
Mais Fima réussit même à gagner sa confiance en condamnant sans pitié notre incroyable logement.
- Messieurs Dames, disait-il en se balancant sur une pauvre chaise qui menacait de se rompre à tout moment, – cela ne ressemble à rien. C’est une maison de fou, Messieurs Dames.
- Voila Messieurs Dames ce que je vous propose
Il sortit de sa poche un petit carnet doré sur tranche. Sa proposition était un miracle, un vrai conte de fée. Tout le monde l’écoutait en silence. Et ensuite en suivant ses instructions on loua pour trois ans la petite maison meublée qu’il avait trouvé dans les environs de Paris. Le propriétaire devait partir sans tarder et il acceptait qu’on lui paye le montant fixé à tempérament.

A suivra

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