Éternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

9

Les Scouts. – L’île Sainte Marguerite. – Le Masque de Fer. – Littérature.

Début juin 1927 Marina, Pétia et moi sommes entrés chez les scouts.

En fait les scouts étaient exclusivement des garçons, les filles étaient des éclaireuses mais l’organisation étaient la même que celle des scouts. J’ai beaucoup entendu dire que le mouvement crée par Robert Baden-Powell était en fait une organisation d’espions. J’ignore si c’est vrai mais en tout cas je peux dire que personnes dans l’organisation des scouts russes n’a jamais essayé de faire de nous des espions. Notre détachement était commandé par l’éclaireuse Inna Stavskaïa 27 ans, les cheveux courts et le nez en trompette.

J’avais enfin retrouvé les miens. Ici il n’y avait que les nôtres, uniquement des russes. Le détachement était composé de personnes sympathisant entre elles. Notre caractère s’y renforçait. Nous apprenions à être de braves petits soldats de plomb. Avec la bénédiction des adultes nous éprouvions tous un sentiment d’appartenance à la Russie.

Pendant l’été il était prévu d’aller dans un camp de scouts mais ma mère considérait que j’étais encore trop petite. La fracture du bras était à peine et au camp il n’y aurait personne pour des soins éventuels et on ignorait ce qu’on allait manger. En plus il fallait payer pour l’uniforme et le séjour au camp. Sacha avait catégoriquement refusé. L’oncle Kostia avait décidé que si j’y n’y allais pas, il n’y enverrait pas Marina. Deux éclaireuses, mécontentes reniflant pour un oui pour un non erraient dans la maison ce qui eux le don d’ennuyer fortement Fima. Ils décida de nous emmener avec Pétia au magasin pour nous habiller de pied en cap.  Et donna aussi l’argent pour le camp.

On nous acheta de superbes chapeaux de scout à larges bords, des chemises couleur kaki et des espadrilles. Mais surtout on nous acheta de magnifiques bâtons, ferrés au bout. On piaillait autour de Fima en essayant nos nouveaux atours tandis qu’il plissait les yeux comme un gros chat et déclara d’une voix de basse.

- Doucement, les filles, doucement,  vous allez me transpercer avec vos piques !

- Quelles piques, oncle Fima ? Ce sont des bâtons !

Il faisait de l’oeil à la vendeuse  qui se réjouissait avec nous et nous a souhaité bon voyage.

****

Juste en face de Cannes se trouve l’île Sainte Marguerite dont le fort a servi de prison au  célèbre Masque de Fer, dont l’identité n’a jamais été établie et qui aurait pu être un frère  adultérin de Louis XIV. J’ignore comment les éclaireuses ont pu obtenir l’autorisation d’organiser un camp scout dans cette île historique mais ce dont je suis sûre c’est que nous y avons passé deux étés inoubliables. Nous habitions dans trois grandes tentes alignées sur un grand terrain. Le gardien nous aida à installer une grande table en planches et des bancs, au milieu du terrain. On planta un grand mat pour y monter le drapeau russe tricolore (blanc, bleu, rouge, à l’horizontale). La discipline était de fer et en guise de punition il fallait parfois rester (“sécher”, disait-on)  des heures  debout près du mat. Notre chef d’escadron, Inna, était très stricte mais nous l’aimions beaucoup et nous rêvions d’arriver un jour à la même perfection. On lisait beaucoup de romans russes et l’on demandait souvent à Inna de nous raconter quelque chose d’intéressant. Cette année là, Marina et moi, sommes devenues très liées.

Quand nous étions à la Villa Sommeiller elle était toujours en retrait : trop refermée sur elle-même, trop sérieuse, trop concentrée. C’est ainsi qu’elle apparaît sur les photos : tout le monde rit – elle est sérieuse. Dix sur dix en conduite ! Mais voila que cette petite fille modèle me propose de visiter la cellule du Masque de Fer : de nuit !

- Tu ne feras même pas deux pas, t’auras la trouille, me dit elle en plongeant ces yeux bleus de sirène dans les miens.

- On parie ?, répliquai-je surmontant mes craintes.

- D’accord.

- On y va quand ?

- Ce soir, à minuit, précisa-t-elle en faisant des yeux terribles.

Dans le plus grand secret et dès l’apparition de la lune on souleva le rideau de la tente et sans faire de bruit on pris le chemin du fort. L’entrée du fort n’était jamais fermée. Nous connaissions parfaitement la disposition à l’intérieur et grâce à la pleine lune nous n’avions besoin d’aucune lumière complémentaire. C’est curieux mais nous n’avions pas peur du tout. Apparemment les fantômes de cette triste demeure avaient décidé de laisser tranquilles les deux petites idiotes. Ils nous ont laissé entrer et jusqu’à la fin de notre entreprise ont maintenu à l’écart les souris et les rats.  Nous nous faufilâmes dans un passage étroit très bas de plafond pour arriver devant la cellule du Masque de Fer.

- Tu vois pas qu’il soit là ? – murmura Marina.

- Qui ?

- Le Masque de Fer.

- Tu dérailles ! Ça fait longtemps qu’il est mort.

Je poussais la porte et Marina s’agrippa  à moi. Nous franchîmes le seuil, hésitant à aller plus loin. Et si jamais quelqu’un fermait la porte derrière nous ? La cellule était bien la même que celle que nous avions visité des centaines de fois en plein jour. L’armature du lit métallique était à sa place, près du mur. Tout était silencieux. Un rayon de lune traversait la meurtrière.

- Sur la table… la nappe… , dit Marina.

Elle recula et m’entraîna avec elle. Semblables à des spectres nous traversâmes à toutes jambes la salle pour sortir. Il n’y avait personne, tout était calme. Le fort dormait. Sur la pointe des pieds, comme des danseuses, nous atteignîmes le puit. Nous pouvions souffler un peu car nous étions désormais en territoire connu.

- Tu voulais me faire peur ? Qu’est-ce-que tu as été inventer ? Une nappe ! Quelle nappe ?

- Je te donne ma parole d’honneur, – dit Marina la main sur le coeur. – Un nappe rouge. Grenat. Très lourde et tombant jusqu’au sol.

- Je vérifierai demain.

- Non ! – dit Marina en m’agrippant. – Il ne faut pas. Si tu ne l’as pas vue c’est qu’il ne l’a montrée qu’à moi.

- Qui ?

- Le Masque de Fer

- T’es folle, dis-je en hochant la tête, – allons dormir.

Nous sommes revenues à temps. A peine étions nous arrivées à la tente que la tête ébouriffées d’Inna apparu à l’ouverture de le deuxième tente.

- Pourquoi courez-vous les filles ? Que ce passe-t-il ?

- Nous… Elle avait mal au ventre, dis-je tandis que,  aussitôt, Marina fit une grimace de douleur.

L’explication fut acceptée.

Le jour suivant j’allais à la plage comme tout le monde. Seule Marina ne vint pas. Se plaignant de son mal de ventre elle resta dessiner. Le soir tout le monde lui demanda de montrer son dessin.

- Laissez-moi tranquille. Je vous le montrerai quand je l’aurai terminé.

C’était un dessin du Masque de Fer. La cellule du Masque de Fer. Telle que nous l’avions vue au clair de lune. Sur le lit des draps froissées, un oreiller tombé par terre. Le sol recouvert d’un tapis. Le Masque de Fer est assis à table. On le distingue à peine. Il est dans l’ombre. Il est lui-même une ombre. Il s’appuie sur la table, recouverte d’un nappe rouge, et se tient la tête à deux mains. La nappe est froissée, déplacée. Ses plis sont profonds, ils tombent jusqu’au sol. Des visages cauchemardesques apparaissent dans les plis. Ils viennent narguer l’Homme au Masque de Fer. Ils lui tirent la langue. Sur la table une coupe en métal précieux orné d’émeraudes et de rubis et sur l’un de ces pierres le rayon de lune se reflète et trace une ligne fine comme une aiguille. Nous avons regardé longtemps ce dessin en le commentant à voix basse.

- C’est très beau. Il faut absolument que tu apprennes le dessin, Marina. Mais pourquoi penses-tu que le Masque de Fer avait des tapis, des nappes en velours et de coupes précieuses ? demanda Inna.

- Ce n’était pas un prisonnier comme les autres, répondit Marina posant un oeil critique sur son dessin. C’était le frère du roi. Louis XIV avait beaucoup de richesses. Et la reine avait demandé…

Le lendemain matin Marina avait caché son  dessin au fond de sa valise.

- Si tu n’avais pas été là pour rien au monde je  n’y serais allée.

- T’as eu peur ?

- Pas toi ?

- Non pas vraiment, repondis-je et nous partîmes toutes deux d’un grand éclat  de rire. Comme soulagée d’un grand poids, Marina courut derrière les autres pour aller se baigner.

En septembre il a fallu, à regret, rentrer à Paris. Mais nous nous sommes retrouvés en septembre 10 garçons et 10 filles qui ont prêté serment, un genoux en terre devant le drapeau russe, pour devenir scouts à part entière.

Nous étions en 1927 et cette année là, le 8 mai,  Charles Nungesser et François Coli disparaissaient quelque part dans Atlantique Nord ou en Amérique du Nord échouant dans leur tentative de traverser l’Atlantique en avion. Charles Lindberg réussissait treize jours plus tard. L’émigration russe continuait de se déchirer dans des débats sans fin. Mais, nous, nous en avions assez de la propagande anti-soviétique. La Russie réelle, la Russie vivante, avec les bolcheviks et leurs constructions garndioses nous étaient aussi éloignée et irréelle que le Cap de Bonne Espérance au sud de l’Afrique.

Mais au Lycée pour moi ca n’allait pas fort du tout. On m’avait ecore fait redescendre d’une classe : de nouveau professeur, de nouvelles camarades de classe, au tableau des règles incompréhensibles et dans mon dos toujours le même rappel à l’ordre :

-Ecris de la main droite!

Je n’y faisais plus garde et me mis à lire pendant les cours

Chez nous on lisait beaucoup. Tatka lisait même aux toilette. Il lui arrivait même de lire en nettoyant les parquet. Elle tenait da  la main, un libr et dans l’autre un chiffon. Mais elle préférait les auteurs français et si elle lisait un auteur russe c’était toujours dans  un traduction. La tante Lialia  était indignée.

- Comment peut-on lire Gogol en français ? C’est ridicule ! Tu pers tout !

- C’est plus facile, répondait Tatka

A 14 ans j’avais lu tout Tourguenieff. Je me délectais  avec “Guerre et Paix”, j’aimais Pouchkine, Lermontov et beaucoup de poètes russes. Maman alimentait mon goût pour la poésie. Je lui demandais souvent de me réciter des poèmes. Elle baissait la tête, réfléchissait, et souriait vaguement, le regard dans le vide.

- Que veux-tu que je récite ?

Puis, comme si elle avait oublié ma présence, elle commençait à réciter.

A cette époque la ma mère me raconta une curieuse histoire témoignant de l’ignorance des Français pour la littérature russe. Elle et Sacha avaient rencontré un Français, professeur de Littérature avec lequel ils avaient parlé des auteurs russes. Le professeur  avait exprimé sa sympathie pour ces pauvres Pouchkine, Lermontoff et Nekrassoff qui n’avait pu s’exprimer entièrement dans la mesure où ils ne pouvaient écrire dans leur langue maternelle

- Mais dans quelle langue écrivaient-ils, alors ?, s’étonna ma mère

- En français bien. La langue russe écrite n’existe pas. Le russe est un dialecte, répondis le professeur.

Ma mère était très vexée et fut à peine aimable lorsqu’ils se quittèrent.

Elle ne m’a jamais grondée pour mes mauvaises notes.

- Non, non, non, disait-elle à sa sœur qui n’était jamais d’accord. – Natacha n’est pas fainéante. Elle n’y arrive pas. C’est tout. Rends-toi compte : combien de fois a-t-elle été ballottée d’une classe à l’autre.

- Ça n’a pas de sens, répondait tante Lialia. Si ta Natacha était un tout petit peu plus appliquée, elle y serait arrivée il y a longtemps. Mais tu lui bourres la tête de bêtises.

Maman était forcément d’accord avec sa sœur et du coup elle revenait vers moi :

- Natacha, ma petite, fais un effort, Lialia m’embêtes avec tes études…

Mais ce soir la avec la maman on se mit sur notre 31 pour aller à…. une répétition. En 1928 ma mère avait ouvert un théâtre russe rue de Trévise.

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