Éternels émigrés (suite)

La suite du roman d‘Ariane Vassilieva

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Les chauffeurs de taxi. – Une joie involontaire. – Le théâtre. – Je deviens comédienne.


Fin 1926 ma mère et Sacha ne travaillaient plus à l’usine Citroën. Ma mère travaillait dans un usine de savon et Sacha était devenu chauffeur de taxi, un peu  par hasard, entraîné par l’oncle Kostia.

- Colonel, Milord ! lui dit-il un jour. Il serait temps pour vous d’envisager un nouveau métier ?

- Lequel?, demanda Sacha en baissant son journal « Vozrojdenie » (la Renaissance, un journal éditée par l’émigration de droite) qu’il appréciait beaucoup.

- A mon avis, colonel…

- Oh, ça suffit avec ce « colonel »…

- Je te demande s’il ne se serait pas temps, comme n’importe quel officier russe digne de ce nom, de devenir chauffeur de taxi.

Sacha le regarda d’un air perplexe  souffla par le nez et repris son journal.- Ça ne peut pas marcher, très cher, je suis daltonien. Mais écoute un peu, c’est écrit ici, noir sur blanc. Sacha leva le doigt comme pour appuyer son propos et se mit à lire, en insistant sur chaque mot :  » la collision des deux mondes est inévitable et il nous revient à nous les émigrés de jouer un rôle primordial… ».

– Je te fais une proposition inintéressante lui dit l’oncle Kostia en rabaissant son journal sur la table.

- Écoute moi bien. Personne ne te demande de dire que tu es daltonien.

C’était une bonne idée. Il y avait quand même le risque qu’on découvre son défaut et qu’on le vire séance tenante. Mais comme disait l’oncle Kostia, prendre des risques est un signe de noblesse. Et Sacha considérait avec le plus grand respect tout ce qui était noble. Il accepta donc et se mit à préparer activement à l’examen. Je me portais volontaire pour l’aider. Le soir, il venait dans ma chambre et s’asseyait au bord de mon lit. Je lui apprenais à bien prononcer. Une vraie rigolade. Il n’arrivait pas à dire Saint et disait immanquablement « Sane Dini ». Sacha passa brillamment l’examen. Personne ne lui demanda s’il était daltonien. Et c’était un excellent chauffeur, comme la plupart des officiers russes. Ainsi, les capacités des hommes russes servirent finalement à quelque chose. Sacha réussit même au bout de quelque temps à gagner mieux que l’oncle Kostia. Celui-ci avait une faiblesse. Quand il travaillait la nuit il avait l’habitude  de retrouver des collègues dans une impasse pour jouer à la belote jusqu’au matin. Sacha lui travaillait comme un bœuf. Nous ne sommes pas devenus riches mais nous étions à l’aise. Maman commença à s’occuper d’elle-même. Elle s’acheta du rouge à lèvres, se fit une belle robe noire. Sur sa coiffeuse apparue un flacon de parfum Chanel. Elle connaissait une seconde jeunesse.

Cette année la,  la tante Vera, la sœur aînée de ma mère et de tante Lialia, nous envoya un petit mot. Nous n’avions aucune nouvelle d’elle depuis 8 ans. La grand-mère l’avait déjà enterrée dans son cœur et voulait même donner une messe à sa mémoire. Un ami de la famille nous apporta sa lettre. Il avait rencontré la tante Vera dans la rue à Prague. Elle ne savait pas où nous vivions et nous nous étions surs qu’elle était en Russie. Je n’ai pas lu cette lettre. Mais ma mère me l’a racontée. La tante Vera et son mari (ils n’avaient pas d’enfants) avaient quitté l’Union soviétique malgré ses succès au cinéma. Ils étaient d’abord allés à Riga, puis à Prague. La tante Vera avait fait deux films en Tchécoslovaquie et voulait maintenant venir à Paris. Je me rappelle que ma mère considérait que c’était une erreur.Mais quoi qu’il en soit tout le monde était très content. Surtout la grand-mère qui avait retrouvé sa fille aînée et qui fila rue Daru pour y faire dire une messe. Dans sa lettre suivante  la tante Vera s’indignait de la passivité de ma mère. « Je pensait que Nadia était depuis longtemps sur scène et non pas dans un quelconque fabrique de savon. Ce que j’avais prévu est arrivé. J’ai toujours dit qu’elle n’était pas une vraie actrice. Ne te vexe pas Nadia. Mais regarde autour de toi. : c’est bien chez vous à Paris, qu’il y a les théâtres de Kirova, Rochtchina-Insarova, Espe ? ». C’était vrai. A cette époque plusieurs théâtres russes s’étaient ouverts à Paris. La tante Vera avait touché une corde sensible et ma mère se mit à pleurer. Mais après avoir séché ses larmes elle se mit à crier :

- En quoi suis-je plus mauvaise qu’elle à la fin !

Et elle décida d’ouvrir son théâtre. Au début personne ne pris cette idée au sérieux.  Ma mère se démenait elle failli même un jour faire tomber une étagère avec de la vaisselle.

- Vous ne vous rendez même pas compte du théâtre que ça va être. On va les moucher ces Français prétentieux. Ils vont comprendre ce qu’est une artiste russe.

– Assied-toi Nadia, calme-toi. Tu peux très bien nous raconter tout ça en étant assise.

Ma mère n’arrivait pas à se calmer.

- Mes amis, criait-elle, mes chers amis ! Notre Vera ne comprend rien à rien! Elle croit que tout est facile. Mais j’aurais un théâtre! Vous allez voir.

Petit à petit tout le monde s’habitua à l’idée du théâtre. Sacha arrêta de ricaner. Ils écoutait attentivement, plissait les yeux comme s’il s’efforçait de distinguer les succès de ma mère. Il avait mis assez d’argent de côté pour payer le premier loyer mais il avait besoin de garanties.

– Stop, disait-il pour freiner l’élan de ma mère. Où vas-tu trouver tous ces artistes ?

- Les artistes! – criait ma mère en levant les bras au ciel. Mais il y en a à la pelle, ajoutait-elle en énumérant : Boris Karabanov, et d’un! Droujinine, et de deux! Et en plus c’est un excellent metteur en scène. Tchitorina, Dobrovolskaia. Mon Dieu, j’ai failli l’oublier : Petrounkine!

Fima assistait souvent à ces discussions et posait des questions quand Sacha jetait l’éponge.

- Et l’endroit? Enfin, ou allez-vous jouer tous ces drames et comédies…

- Bien vu, c’est exactement comme ça qu’on va l’appeler : le « Théâtre des drames et comédies »!

- Très bien, approuvait patiemment Fima, – mais vous avez trouvé un endroit ?

- Mais quoi ? demandait Sacha en regardant ma mère avec crainte, – c’est compliqué ?

- Non, pas forcément, – répondait Fima en se tournant vers lui, mais je vous conseillerait de trouver un riche commerçant.

- Et pourquoi donc?, demandait ma mère en faisant la moue.L’art et le commerce étaient pour elle totalement incompatibles.

- Tout simplement parce qu’il faut bien le financer votre merveilleux théâtre. Au moins au début. Sans argent vous allez faire faillite.

– Et pourquoi est-ce-qu’on ferait faillite si vite ? On n’a même pas commencé et déjà vous nous enterrez.

Fima prenait son souffle, sortait son carnet de note, saisissait son crayon et posait une question tout à fait inattendue.

- Chère Nadejda Dmitrievna, instruisez moi. Dîtes moi combien y a-t-il à Paris d’émigrés russes ?

- Ah ça, personne ne le sait. En tout cas ils sont nombreux.

- 200, 300 ?

- Mais non, plusieurs milliers, sans doute.

- Très bien. Fima caressait sa moustache avec son crayon. Très bien. Prenons une salle de 300 places.

- Non, c’est trop petit, disait ma mère en clignant des yeux. Il en faut au moins 500.

- 400, marchandait Fima en écrivant ce chiffre dans son carnet. Bon, disait il en posant son carnet et en se renversant sur son fauteuil. 400 émigrés russes sont venus.

- Et pourquoi seulement des Russes ?

- Mais ça n’intéressera pas les Français. Ou alors vous avez l’intention de crier une traduction au mégaphone ?

- Oui, bien sur, répondait ma mère en se frottant le front, – ils ne comprendront pas.

- Donc vous avec attiré dans votre merveilleux théâtre 400 émigrés russes. Ils ont tous apprécié les souffrances du Prince Hamlet. Mais dites moi, la main sur le cœur : tous ces gens la viendront à une deuxième représentation ?

- Pour Hamlet, sûrement pas.

- Très bien. Cela veut dire que pour que ces 400 personnes reviennent il leur faudra quoi ? Il leur faudra un nouveau spectacle.

- On le fera.

- Nadejda Dmitrievna vous êtes une femme intelligente, vous savez tout ça mieux que moi. Une mise en scène ça coute de l’argent. Les décors, tout ça. Et puis, si je comprends bien, il faudra les payer ces artistes.

Mais Fima avait perdu. Ma mère repoussa son attaque d’un revers de la main.

- Vous les connaissez très mal les artistes, dit-elle fièrement, le menton en avant, les sourcils tremblant.

- Aucun d’entre eux, vous m’entendez,  vous qui êtes un froid  calculateur, aucun d’entre eux ne pensera même pas demander un salaire, tant que le théâtre n’en n’aura pas les moyens.

- Ils vont travailler gratuitement?

- Mais non pas gratuitement ! Vous avez vraiment une pierre à la place du coeur! Ils vont travailler pour l’Art!

- Et voila, vous voulez offenser un pauvre juif, répondait en souriant Fima qui battait en retraite et rangeait son carnet devenu inutile. Il regardait attentivement le visage illuminé de ma mère.

- Que Dieu vous aide, mes amis. Que Dieu vous aide. Il y a vraiment quelque chose que je ne comprends pas.

Et c’est ainsi que ma mère ne demanda à personne de financer son théâtre. Les Russes riches n’en n’avaient pas besoin. Il ne servait à rien de chercher des mécenes parmi les Français.  Et de toute façon une éventuelle renaissance de la culture russe les laissait indifférents. Au bout du compte le théâtre de ma mère survécu pendant deux ans. Sur le compte du salaire de chauffeur de taxi de Sacha. A l’automne il y avait une troupe de 25 personnes. On avait signé un bail pour une salle rude Trévise, et un repertoire avait été composé. Le théâtre devait ouvrir en octobre et les acteurs avaient décidé de monter « La Ceriseaie ».

L’été était arrivé. J’avais réussi à passer en classe supérieure. Avec Marina nous avions passé l’été à ne rien faire. Nous n’avions personne avec qui jouer. On avait emmené Pétia et Tatka  à Nice. En août nous étions reparties sur l’Île Sainte Marguerite. Le début de la saison théâtrale avait été magnifique. Après le premier spectacle on commença à parler du théâtre de maman. Le journal « Vozrojdenie » salua « une merveilleuse entreprise, le signe d’une reprise de la culture russe à l’étranger ». Un public ému venait dans les coulisses remercier les acteurs et les inondait de fleurs. Mais la vie d’acteurs en elle même était un vrai supplice. Les répétitions générales et les spectacles avaient lieu dans la salle louée. Deux par mois. C’était tout à fait insuffisant, pour rentabiliser les frais. Les répétitions avaient lieu chez l’un ou l’autre des acteurs qui pendant la journée exerçaient un autre métier. Les mises en scène étaient assurées en alternance par V.M. Droujinine ou Gu.S. Gromov. Au bout de quelques mois par manque de candidature plus adéquate, on me désigna pour le rôle de Heinrich dans la pièce « Au delà de l’Océan ». Il n’y avait pas de jeune acteur dans la troupe. La majorité avait dépassé la quarantaine. Et nous voila parties ma mère et moi aux répétitions chez Nemirova. C’était une actrice très expérimentée et elle jouait toujours les femmes âgées. Je ne remarquai pas la foule dans le métro. J’avais des points noirs devant les yeux. Je ne voyais pas où nous allions. J’avais un trac pas possible. Je montais derrière ma mère au 4e étage d’un immeuble. On enleva nos manteaux dans l’obscurité.

- Tu as les mains gelées, me dit ma mère en me conduisant vers une pièce d’où venait le brouhaha d’une conversation.

Quand la porte s’ouvrit tous les discours furent pour nous. Quelqu’un me pris dans ses bras.

- Voila la relève! dit quelqu’un d’une voix de basse.

Il y avait un monde fou dans cette pièce. Toutes les chaises étaient occupées. il y avait deux personnes par siège, certains étaient assis par terre, d’autres sur les rebords des fenêtres. On me mit dans un coin  et on me laissa tranquille.

Je n’oublierai jamais l’atmosphère d’amour et d’amitié qui régnait dans le théâtre de ma mère. Les comédiens ne se fachaient jamais, personne n’intriguait, n’essayait de prendre la place d’un autre. Les décorations, les accessoires, il fallait tout faire soi-même. C’était l’oncle Gocha qui s’occupait des costumes et des accessoires. Ce n’était pas un comédien, un brave homme tout simplement, entièrement dévoué au théâtre, qui espèrait toujours des bénéfices pour acheter un projecteur, ou des instruments pour préparer les perruques.Mais le théâtre ne faisait pas de bénéfices. Le loyer et les impôts absorbaient tout. Les affiches et le programme engloutissait la moitié de la paie de Sacha. Noblesse oblige, il ne se plaignait pas.

Mais les jours de premières ! Quelle récompense ! La foule dans les coulisses, les embrassades, les félicitations, les fleurs. Les bouteilles de champagne qu’on ouvrait bruyamment. Et après chaque première, l’attente fébrile des critiques..On ne savait pas qui les écrivait ces critiques. C’était peut-être des chroniqueurs qui avaient jadis été célèbres, et qui maintenant gagnaient quelques sous dans les journaux russes de l’émigration. On parlait toujours de notre théâtre de manière encourageante sauf une fois  quand on nous mis en lambeaux.

A l’automne la propriétaire repris possession de la maison de la Villa Sommeiller. La tante Lialia a loué un bel appartement de 5 pièces. Et avec Fima, Pétia et Tatka ils sont partis les premiers. L’oncle Kostia lui aussi loua un appartement correct ou il emmena Marina et la grand-mère. Et nous, ma mère, Sacha et moi et on est repartis d’hôtel en hôtel. La famille s’était désagrégée et l’enfance terminée.

A suivre

 

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