Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

11

Tante Vera.- La fin du théâtre de la rue de Trévise

La tante Vera arriva à Paris en 1930. Elle ressemblait beaucoup à ma mère en plus mince et plus petite avec des cheveux noirs coupés courts.

Elle marchait de long en large dans la chambre et tranchait l’air de sa main quand elle parlait comme pour signifier que ce qu’elle disait était définitif. Pendant toutes ces années de séparation le lien familial s’était rompu. Nous n’avions pas réussi à restaurer une ambiance familiale comme le souhaitait la grand-mère et même si nous nous réunissions dans le grand appartement de la tante, elle même et son mari nous paraissaient des invités.

La tante Vera adorait faire tourner les tables et se passionnait pour tous les phénomènes

paranormaux. Pour commencer elle nous traîna à une rencontre avec le célèbre prédicateur bouddhiste Krishnamurti. C’était un jeune homme, fin, plutôt joli garçon qui prêchait en anglais sans traducteur. La moitié de l’auditoire n’avait rien compris et la tante Vera était un peu déconcertée.

Dès le début elle me rejeta. Etait-il possible que je joue dans le théâtre de ma mère sous le nom de Voronovskaia!

- Elle n’a aucune expérience et voudrait être au même niveau que des comédiennes professionnelles ! pestait la tante Vera. On pourrait avoir l’impression qu’elle et moi…La elle marquait une pose. Et pour toi Nadia c’est la même chose. Eh ben, non! Il faut qu’elle fasse ses preuves.
J’étais tellement vexée que j’en aurais pleuré. A ce moment là je répétais un pièce et tout le monde était très content de moi.
La tante refusa de jouer dans le théâtre de ma mère. Mais elle autorisa son mari à mettre en scène. Pavlov était un bon metteur en scène, personne n’en doutait. Mais il arriva au théâtre sans aucun égard pour son prédécesseur, Gromov, qui en fut vexé et qui quitta le théâtre avec sa femme.
La tante Vera venait aux répétitions. Devant elle les acteurs avaient le trac et se troublaient. Il agissait sur moi comme un boa sur un lapin. Dès que je la voyait s’asseoir et fixer sur moi son regard attentif, c’en était fini! Je bafouillais, je perdais mon énergie, je sautais des répliques. Ce qui m’étonnait c’était la résignation de ma mère. La tante Vera la corrigeait souvent. Elle faisait ses remarques à voix basse, comme si c’était un secret, elle lui montrait quelque chose en marchant ou par des gestes, et ma mère les répétait très exactement.
Un jour je me suis plainte à Droujinine que la tante Vera me gênait.
- Eh, eh dit Droujinine en hochant la tête, – non, tu ne dois pas te plaindre de Vera Dmitrievna.
- Et pourquoi ça ?
- C’est un maître, dit-il en levant un doigt.
- Rend-toi compte, elle a joué « Les 3 sœurs » sous la direction de Stanislavski avec Katchalov.
- Et alors ?
- Et alors ? Mais sais-tu seulement qui est Vassili Ivanovitch Katchalov. Nous tous ici, tous, nous ne sommes que de la merde sous ses bottes ! Voila qui est Katchalov.
- Vous vous abaissez ?
- Mais non Natacha, nous la respectons. Mais vas-y, vas-y c’est ton tour de jouer.
- Je sortis sur scène sous une grêle de remarques de la tante Vera.
Si elle était restée plus longtemps avec nous, je me serais peut-être habituée et même attachée, comme avec la tante Lilia. Mais elle avait mis notre théâtre en émoi et puis elle était partie avec son mari en Amérique pour tenter sa chance à Hollywood.
Avec Alekseï Vladimirovtich Pavlov il n’y avait pas de problème. Dans la pièce il jouait le rôle de mon père. Il y avait une scène où j’étais assise sur un chaise, il s’approchait et me prenait par la tête et disait un monologue. Lors de la première je levai la tête et vis son visage, baigné de larmes. Il vivait cette scène intensément, sans trembler, à la limite du désespoir. J’en ai eu le souffle coupé, tout avait disparu, il n’y avait plus ni scène, ni public, seulement nous deux, le père et le fils, au comble de la souffrance et moi aussi je me mis à pleurer.
Après le spectacle quand je revins sur terre, la tante Vera me jeta un bref regard et lâcha :
- Pas mal.
Et c’est tout. Mais les comédiens ont failli m’étouffer dans leurs embrassades. Je passais de l’un à l’autre, comme une abeille, recueillant les félicitations. J’arrivais jusqu’à ma mère. Je n’avais plus de force et je mis ma tête dans le creux de son épaule. Puis je me retournais et vis le regard de la tante Vera. Elle sourit d’un air moqueur en levant les sourcils.

En Amérique ils échouèrent. Ils revinrent au bout d’un an. Ils étaient très occupés, couraient de studio en studio et on ne le voyait jamais. Beaucoup plus tard en voyant les films que la tante avait tournés, j’étais subjugué par sa maîtrise et son professionnalisme. Elle n’avait cessé de travailler sur elle même. Je compris que j’avais été une petite idiote et que j’aurais du écouter ses conseils. Son apparente rigueur m’avait rebuté et j’avais raté l’essentiel.
J’ai vu plusieurs films de la tante Vera et je dois dire en toute honnêteté pour en finir une fois pour toute avec cette rivalité entre les deux sœurs qu’elle était beaucoup plus professionnelle que ma mère. Peut-être était-elle trop pathétique, comme le voulait le style de l’époque du muet. Mais cette faiblesse était largement compensée par sa maîtrise et son professionnalisme. Si l’on veut les comparer on peut dire que la tante Vera était une comédienne au sommet de sa technique et ma mère une comédienne naturelle.
Les films français que la tante Vera a tourné n’ont pas eu de succès. Elle n’a eu que des petits rôles. Elle jouait des rôles de vieilles femmes, plus âgées qu’elle ne l’était en réalité. Mais sa mémoire est restée et pas seulement dans notre famille. Nous, nous allions voir tous ses films et ceux qui ne connaissait pas la tante Vera demandaient à ma mère :
- Cette Voronovskaia, elle n’est pas de votre famille, Nadejda Dmitrievna ?
Et ma mère, très fière, répondait :
- C’est ma sœur !
La tante Vera est surtout connue pour avoir tourné « La Mère » de Vsevolode Poudovkine que la critique en France avait accueilli comme un chef-d’œuvre. Mais cela ne l’aida guère à l’étranger. Elle eut un peu plus de chance que ma mère mais en fait elle n’eut droit qu’à quelques miettes.
Au printemps de l’année 1935 la tante Vera a été hospitalisée. On devait lui faire une opération bénigne qui ne devait avoir aucune conséquence. Avec ma mère nous lui avons rendu visite. Elle était gaie, elle n’avait plus peur, l’opération avait réussi. Elle n’avait pas vieilli, elle n’avait que 45 ans. Comme tout le monde dans notre famille elle n’avait pas l’intention de rester inactive. Ses forces étaient intactes. Elle s’était adoucie. Ce jour la ma mère et elle se racontaient leurs souvenirs de théâtre, s’interrompaient l’une l’autre. Puis la tante Vera semblait fatigué et nous nous appretions à partir. Mais elle pris ma mère par la main pour la retenir.
- Nadia dis moi franchement, tu ne m’en veux pas ?
- Mais de quoi, Vera , grand Dieu ?
- C’est quand même bien moi qui t’ai fait partir de Moscou ?
- Vera, Vera, ça n’a plus d’importance maintenant.
- Tant mieux, tant mieux, dit la tante en se reculant sur son oreiller et grimaçant légèrement, sans doute un faux mouvement.
- Allez, rentrez bien et merci d’être venues.
Dans la rue je demandais à ma mère.
- Raconte moi, comment ça ? C’est elle qui ta fait quitter Moscou ?
- Eh oui. Elle se fâchait tout le temps et me faisait des reproches : « tu brises ma carrière, tu te mets en travers de ma route ». On se ressemble beaucoup, on a le même nom, on nous confondait souvent. Elle jouait et c’est moi qu’on félicitait. Alors je suis partie pour ne pas en arriver à une rupture. Et puis à Yaroslav j’ai fait deux saisons magnifiques.
- Maman, tu sais, moi je ne l’aime pas.
- Tu n’aimes pas Vera ? Mais c’est idiot. C’est une femme formidable, formidable. Elle est renfrognée, trop directe. Pour l’aimer il faut la comprendre.
Mais c’était trop tard. Le lendemain, la tante Vera eut de la fièvre et une infection. Trois jours plus tard elle mourrait de façon tout à fait inattendue. Et c’est ainsi que la comédienne russe Vera Voronovskaia est enterré au cimetière français de Boulogne-Billancourt.
Quelque mois plus tard on passa à Paris son dernier film. La grand-mère voulait le voir et on l’emmena la tante Lilia et moi. La grand-mère avait promis de ne pas pleurer et elle tint parole. Parfois elle serrait quand même son mouchoir sur sa bouche. La séance terminée on entendit que la foule se dissipe. Puis la grand-mère se leva avec peine et dit :
- Dieu te garde, Natacha, d’enterrer jamais tes propres enfants.

Avant de partir en Amérique la tante Vera avait pronostiqué la fin du théâtre de ma mère. Elle n’avait pas eu tort. Il était impossible de faire vivre un théâtre avec les maigres revenus d’un chauffeur de taxi. On vendit la turquoise de ma mère, Boris Kabanov mit une bague au clou, Tchitorina et Droujinine vendirent des objets précieux.
- Si l’on pouvait tenir encore peu, disait ma mère en inspectant la chambre, – encore deux mois et puis ça va démarrer.
Mais quand son regard tomba sur le coffret du grand-père, la tante Lilia déclara qu’elle se fâcherait à jamais avec ma mère si celle ci vendait le coffret. Il était en argent massif, décoré des signatures des camarades de régiment du grand-père.

Au printemps de l’année 1933 on avait changé trois fois d’hôtel. Dans le premier il faisait sombre de nuit comme de jour. L’unique fenêtre donnait sur un puits entre deux maison. Dans le second, un peu moins triste, on était envahi de cafards et de poux. Dans le troisième une véritable puanteur émanait de l’évier. Un beau jour la tante Lilia arriva et passa un sacré savon à ma mère et à Sacha.
- Ça va durer longtemps cette torture ? Vous vivez les uns sur les autres ! Natacha est une grande fille et elle a besoin d’un coin à elle. Et vous ? Vous trouvez que c’est la un logement pour des êtres humains ?  Arrêtez de vous sacrifier !, se déchaînait la tante.
- Lilia, arrête, sois raisonnable , dit ma mère en essayant d’arrêter la tante qui allait d’un bout à l’autre de la chambre, montrant tantôt l’évier, tantôt les trous dans le plancher, tantôt les traces des poux sur le mur.
- Non, c’est à toi d’être raisonnable. N’importe quel être doué de raison le sait : le théâtre n’est pas viable tel qu’il est. Il n’y a que vous qui ne le voyez pas !
Le lendemain Sacha se mit à chercher un appartement. Il trouva à Billancourt un hôtel correct au nom superbe « Hortensia ». Ils louèrent deux chambres contiguës avec un réchaud à gaz. Une seule chose le mettait mal à l’aise. Les fenêtres des deux chambres donnaient sur un cimetière. Ma mère regarda et dit :
- Et alors, ç’est pas mal. C’est un cimetière très tranquille. Et les morts ne gênent pas les vivants.
Installée dans cet hôtel, chaque matin, ma mère ouvrait la fenêtre en disant :
- Bonjour, mes petits défunts.

A suivre

This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.