Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

12

Rêve et réalité. – Chez tante Lilia. – Carte de séjour. – l’adieu à Fima

Il a suffit que je parle de la nouvelle année scolaire, de mes nouveaux manuels et d’une nouvelle robe pour que tout commence.  -Ta tante bien aimée, a déclaré Sacha, n’a plus les moyens de payer tes études. Je suis refuse aboslument que tu continues à étudier. Ça suffit. Tu as assez étudié comme ça. Continuer ne servira à rien.Il refusa de payer le lycée et encore plus de m’acheter des manuels scolaires trop chers.
-Et si tu as besoin d’une nouvelle robe, travaille, tu pourras même t’en acheter une douzaine.
-Sacha, implorai-je, il ne reste qu’un an ! Un an et c’est tout. Ensuite je ferai une école de théâtre. Je travaillerai et je payerai moi-même mes études. Je ne te demanderai pas un centime. Mais sans ça je ne pourrai jamais trouver de travail. Mais il était inflexible. Mon cher beau-père me retirai tout. J’étais désespérée. Mais au lieu de continuer à le supplier, je hurlais fièrement :
– Si c’est comme ça je peux m’en aller ! Ma mère se jeta sur moi, me pris par le bras et murmura en s’approchant de mon visage défiguré par la rage.
– Natacha, Natacha, Natacha ! Personne ne te chasse. Tu ne dois pas parler comme ça.Je lui échappai, j’empoignai un parapluie, et j’essayai de mettre un manteau mais n’arrivai pas à trouver la manche et je continuai à crier :
– Tu m’as pourri la vie ! Tu as tout effacé ! Je ne te le pardonnerai jamais ! Jamais !Il essayait de me retirer des mains ce malheureux parapluie et criait :
– Ouvres donc les yeux, malheureuse! Quelle école de théâtre ? Personne ne voudra de toi avec ta gueule de russe. Sans relation, sans nationalité. Même si tu étais très douée, personne ne voudrait de toi. Plus vite tu iras travailler et mieux ce sera pour tout le monde. La dernière vision que j’ai eue avant de claquer la porte – mais peut-être l’ai-je seulement rêvé – a été celle de ma mère  levant les mains au ciel et s’effondrant en travers du lit. Je dévalai l’escalier et me précipitai dehors, sous la pluie. Je fonçai droit devant moi. Je repris mes esprits au bout de trois ou quatre pâtés de maisons et décidai d’aller chez la tante Lilia. Elle  m’ouvrit sans rien dire et empoigna le téléphone pour appeler ma mère et lui dire de ne pas s’inquiéter.  Puis elle m’emmena dans la cuisine. Elle se taisait. Elle s’était assise en face de moi et me regardait boire mon thé à petites gorgées. Elle avançait vers moi tantôt une assiette avec des sandwichs, tantôt une soucoupe avec de la confiture. Quand je fus repue et réchauffée elle me dit tristement :
– Parlons un peu, Natacha. Tu as 16 ans. Tu es grande, intelligente, tu comprends tout. Ça s’est passé comme ça et tu dois m’excuser, mais j’ai n’ai plus d’argent pour ton éducation. J’étais mal à l’aise, je ne savais pas où me mettre, j’avais les mains gelées. C’était comme si j’avais été à sa charge pendant toutes ces années et que brusquement elle s’était mise à m’en parler
– Mais, je…, je ne savais pas quoi faire de mes mains, – je n’étais pas venue réclament, simplement..
– Petite idiote, dit la tante. – Si tu savais le bonheur que ça a représenté pour moi : vous donner la possibilité d’étudier. Mais maintenant…. Natacha, ma chérie, notre vie commune avec Fima n’a pas réussi. Nous avons décidé de nous séparer.
J’étais stupéfaite. Elle m’avait achevée, c’était trop pour un seul jour. Se séparer ? De Fima, si bon et si intelligent qui pour nous tous était devenu un membre de la famille. Et quant à la tante elle semblait toujours si contente, si heureuse.
– Mais pourquoi ?  Je la regardai avec effroi.
– Pourquoi ? – reprit elle en haussant les épaules. – C’est ma faute, sans doute. Il en a assez. Il n’en peut plus, dit elle en baissant la tête. – Je n’arrive pas à supporter son argent. Tu sais, parfois l’argent sépare les gens.
– Et bien, c’est idiot, dis-je mal à l’aise.
– C’est possible, acquiesçai aussitôt la tante. – Mais moi je n’en ai pas. Et si j’en avais jamais eu je ne me tourmenterais pas autant. Mais j’en ai eu.Elle se leva et déplaça la nappe par inadvertance. Les tasses faillirent tomber mais je les retins. La tante Lilia remis la nappe d’aplomb et puis s’approcha de la fenêtre. La joue collée à la vitre froide elle regardait Paris.
– Je n’y comprends rien dis-je en secouant la tête.
– Peu importe, dit la tante. Parlons de toi. Il faut que tu comprennes. Nous vivons dans un pays étranger. Nous sommes des assistés, on nous fait l’aumône. Les Français sont des gens merveilleux. Mais ils n’ont pas besoin de nous. A 16 ans il est temps que tu arrêtes de rêver. Redescend sur terre. Il faut oublier le théâtre. C’est une erreur, c’est notre erreur à ta mère et à moi. Elle s’est mise à rêver de je ne sais quoi et moi je l’ai laissée faire. Nous sommes coupables, l’une et l’autre. Nous aurions du vous préparer à une vie plus difficile. Tu dois penser à travailler, à gagner ta vie. Vas-y, trouve du travail. Sacha à raison. Ça va devenir encore plus dur.
Je me mis à pleurer. Elle n’essaya pas de me consoler et ne me prit pas par les épaules, ne me caressa pas la tête comme elle le faisait toujours sans distinguer entre ses enfants, Marina ou moi. Au lieu de ça elle jeta son châle en travers de la table et continua :
– Je ne prendrai plus un centime à Fima. Nous sommes d’accord. Nous allons essayer de vivre un peu ensemble, mais sans que l’argent ne nous éloigne. Il me la demandé. C’est difficile. Nous sommes tellement liés. Pétia ira travailler sans doute. Tatka est petite, qu’elle étudie. A nous deux, Pétia et moi nous essayerons de l’aider. Tu es d’accord qu’elle est quand même la plus capable de vous tous.
J’acquiesçais de la tête.
– Ça veut dire qu’il n’y aura rien pour nous en France ?
– Oui, déclara sèchement cette petite femme au visage d’enfant.
– Je te répète que c’est un pays étranger. C’est leur pays. Nous sommes venus et ils nous ont accepté. Ils nous supportent. Mais c’est tout. Rappelle toi de ça et n’exige des Français rien de plus que ce qu’ils te donnent. S’ils t’humilient il faut supporter. S’ils t’aident, soit contente, si toutefois ils t’aident…
– Mais alors il faut qu’on rentre. Beaucoup le font.
– En Russie soviétique ? Demanda la tante d’un ton énergique et quelque peu ironique. – Ceux qui retournent, grand bien leur fasse. C’est leur affaire. Moi je ne reviendrais jamais en Russie soviétique, dit-elle en insistant sur le mot soviétique. Ceux qui reviennent, on leur accorde généreusement le pardon. C’est la meilleure ! Je n’ai pas besoin de leur pardon. Je ne suis en rien coupable. Ce sont eux les coupables. Et je ne peux pas leur pardonner. Ils m’ont chassé, ils ont tué mon mari. Et c’est avec ses mains que je l’ai enterré. Dans la tombe d’un autre, sous un faux nom, pour qu’on ne le déterre pas.
– Mais ce ne sont pas tous des assassins.
– Quoi ? Ce sont tous des assassins, tous. Tous. Ils n’ont ni remords, ni honte. Ils ont tué et pillé. Ils ont appelé ça l’expropriation. En russe ça s’appelle du vol. Je n’ai pas l’intention de vivre avec des voleurs. Et, contrairement à ta mère, je n’ai pas l’intention d’aimer ce peuple « si malheureux ». Moi aussi je suis le peuple. Et je ne suis pas le pire de ses représentants …. elle s’approcha à nouveau de la fenêtre.
– Aller en Russie! Chez les bolchéviks ! Jamais de la vie. !
Je passai la nuit chez la tante Lilia. Pétia et Tatka revinrent de chez des amis et nous n’avons plus parlé de choses sérieuses. Je racontai tout et le dit de me féliciter de mon entrée dans la vie libre. La blague tomba à plat.Le soir tard, Fima rentra comme s’il  avait quelque chose à se reprocher. La tante Lilia se montra particulièrement tendre à son égard. Mais tout cela me déplut. On parla de tout et de rien en évitant soigneusement les sujets qui fâchent. On s’aperçut que je n’avais pas de carte d’identité indispensable  pour trouver un travail. Fima proposa de m’aider. Sans lui je n’y serai jamais arrivée. (…) Fima me trouva un contrat de travail, faux bien entendu et se rendit avec moi à la préfecture. Au guichet, le fonctionnaire feuilletait sans fin mes documents.
-Je n’y comprend rien, disait-il. Le demandeur à un seul nom et sur documents pour justifier la demande figurent deux noms différents. Vos histoires russes sont incompréhensibles.
– N’essayez pas de comprendre, lui dit Fima avec un grand sourire. Vous attraperez une terrible migraine…. Donnez plutôt à cette charmante jeune fille, une carte de travail et n’en parlons plus, ajouta-t-il en lui glissant discrètement un billet de 100 francs, une petite fortune.
Le fonctionnaire se gratta le bout du nez, se frotta les tempes, fit la grimace, lança un regard ironique vers Fima qui rayonnait et… m’accorda une carte d’identité avec droit au travail. Pendant tout ce temps je ne dis pas un mot. Je regardais sans rien dire, comme une petite idiote.On sortit de la préfecture et je me jetai en pleurant au cou de Fima.
– Allons, allons Nathalie, ça n’en vaut pas la peine ! – dit-il troublé et m’emmena au café du coin manger un glace. Il prit un petit verre de cognac avec un café. Je mangeai la glace tout en essuyant furtivement mes larmes. Fima était assis en face de moi. Il savourait son cognac mais ses yeux étaient tristes. J’ai eu tout à coup pitié de ce gros bonhomme généralement si sur de lui. Je ne pouvais rien lui dire et de toute façon je ne pouvais pas l’aider. On parlait de choses sans importance. De la Villa Sommeiller.

* * *

Un beau jour Fima invita ma  mère, Sacha et la tante Lilia au restaurant. Ils se firent beaux et s’en allèrent, mais revinrent au bout d’une heure. Fima était un peu gêné, ma mère et la tante riaient aux éclats, mais Sacha était très en colère. Fou furieux, il monta au premier, s’enferma dans sa chambre en claquant la porte. Ma mère et la tante s’installèrent dans la salle à manger. Entre deux éclats de rire, se coupant la parole, elle racontèrent à la grand-mère ce qui s’était passé. Fima s’assis dans un coin, le sourire en coin tout en prenant l’air penaud d’un gamin pris en faute.Ils étaient arrivés au restaurant, avaient commandé un bon repas. Ils mangeait déjà quand brusquement lui vint une idée saugrenue.
– Maintenant, dit-il en machant nerveusement son bifteck, – je vais me lever pour prononcer un toast à la Russie.
– Arrête Fima, ne fais pas l’idiot, lui dit Sacha, – ça peut nous créer des ennuis, provoquer un scandale.
– Quels ennuis, quel scandale ! dit Fima en se levant un verre à la main.Son discours, selon ma mère et la tante Lilia, fut irrésistible. Les Français se précipitèernt pour sérrer la main de Fima. Mais Sacha, cramoisi, grinçait des dents et répétait :
– C’est insupportable ! C’est indécent ! Allons nous en ! Allons nous en !Il se précipita vers la sortie et les autres ne purent faire autrement que de lui emboîter le pas, accompagnés par les applaudissements des Français rejouis.
– Ils se moquaient de nous ! bougonnait Sacha. – Tu ne comprends pas que ta sortie était humiliante,  offensante! Fima se justifait affirmant qu’il ne s’était nullement humilé. Les Français sont spirituels, et c’était avec grand plaisir qu’ils avaient bu à la Russie. Mais  Sacha ne voulait pas en démordre.

* * *

Fima aimait beacoup pérorer sur la Russie.
– Je vais vous raconter une histoire, nous dit-il un jour. Je marchais aujourd’hui sur l’avenue de Versilles quand deux Russes m’ont dépassé.
– Comment sais-tu qu’ils étaient Russes ? – demanda Kostia qui aimait bien échauffer Fima ou le monter contre Sacha. Fima condescendit à répondre.
– Si deux bonshommes crient à tue tête « Il faut sauver la Russie ! Il faut sauver la Russie ! » – ce sont sans doute des Russes. Même s’ils le disaient en français. Oui, ou non ? Personne ne voulu contredire Fima qui se mit alors à ronger consciencieusement un os de poulet.
– Et alors ? – demanda enfin Sacha.
Fima semblait attendre cette réplique. Il posa alors son os de poulet et s’essuya soigneusement la bouche.
– Et alors, c’est bien ce que je dis : depuis le début de leur histoire les Russes ne font que sauver leur patrie constamment en danger. Pierre le Grand, les Décembristes, les Anarchistes, les Monarchistes…
– Et alors ? répéta Sacha un peu plus impatient.
– Attends Sacha, laisse le parler, dit l’oncle Kostia.
– Je me demande pourquoi aucun d’entre eux n’y est parvenu.
– Parce que c’étaient tous des imbéciles, grommela Sacha.
– C’est une idée interessante, dit Fima en inclinant la tête. Un peu simpliciste toutefois, dirais-je. Je pense plutôt que cela tient au fait que les généreux sauveurs, malgré la générosité de leur intention, mettent en lambeaux tous ceux qui ont un avis contraire au leur sur la façon de sauver la patrie bien-aîmée. Pierre affaibli les streltsy  (un puissant corps militaire russe ayant servi du XVI e siècle au début du XVIII), avant de leur trancher la tête, le décembriste Piotr Kakhovski tire sur le gouverneur de Saint-Petersbourg, Mikhaïl Miloradovitch. Nicolas I fait pendre Kakhovski. Les anarchistes, les terroristes posent des bombes. On les pend également. Je ne parle pas des infréquentables bolcheviks auxquels vous devez de ne plus vivre à Moscou sur le boulevard de Tver mais à la Villa Someillier de Paris. Il se leva de table et ce mit à marcher de long en large dans la salle à manger, sa brosse à dents à la main.
– Tout ce dont je viens de parler c’est de l’histoire. Mais depuis quelques années nous avons le plaisir d’observer les émigrés russes. A l’étranger, dans des conditions particulièrement difficiles, sans un sou vaillant… De quoi s’occupent-ils ? Ils se chamaillent. Ils sont irréconciliables. Je dirais qu’ils ont une tendance pathologique à l’auto-destruction. Il parlait et tous ceux qui étaient assis autour de la table le regardaient en soupirant, sans pouvoir répondre. Fima continuait :
– La guerre civile ne peut intervenir que dans un pays ou le seul moyen de discuter est la bagarre, la bombe ou la pendaison.
Ma mère qui écoutait sans rien dire déclara soudain :
– Et si les bolchéviks étaient ceux qui sauveront la Russie ?
Ce fut le drame ! Tout le monde se mit à crier sur ma mère et la tante Lilia assurait que sa soeur était devenue folle, l’oncle Kostia avait bondi de sa place et se campa devant Fima sans remarquer son petit sourire. Il hurlai :
– Comment les bolchéviks peuvent-ils  sauver la Russie, alors qu’il ont commencé à se juger entre eux et à se fusiller ?
– Tant mieux, déclara Sacha. Ils vont s’entre-tuer et l’épopée bolchevique prendra fin.
– Ha ! cria Fima, ravi, tout à demandant aux autres de regarder Sacha, – c’est bien ce que je dis! C’est ça! Fusiller toute le monde! Se fusiller les uns les autres. Tacatacatac….. Qui restera vivant après ce tacatac général ? Mais regarde vous! Lilia, Lilia, Nadejda Dmitrievna est ta soeur et regarde toi – tu en a verdi! La tante Lilia repris ses esprits, s’essuya le front.
– Tu es un vrai clown, Fima. Tu adores les paradoxes.
– Et oui, je suis comme ça, dit-il en s’asseyant, – je suis un homme paradoxal. A propos, où est la compote ? Vous aviez promis de la compote.

Quelques mois plus tard, Fima retourna chez sa femme légitime. Et nous l’avons perdu de vue. Pour toujours.

A suivre

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