Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

16

Le mariage de l’oncle.- Le déménagement.- Nous sommes encore des enfants.- Les hallucinations de ma mère

Le mariage – modeste – de notre oncle eut lieu en décembre.

Pour marquer cet événement on organisa un dîner de fête. On félicita les jeunes mariés, Sacha criait « vive la mariée » très fort, ce qui ne lui ressemblait guère. Il avait promu l’oncle Kostia au grade de général. De capitaine à général, d’un seul coup. Tout le monde riait. L’oncle Kostia le premier. Notre oncle avait changé. Sa force l’avait quitté et il n’aurait pas pu redresser une barre de métal comme il le faisait encore récemment.  Après le dessert les adultes se mirent à parler de leurs affaires et j’en profitais pour me lever de table. Aussitôt, Marina et Tatka coururent derrière moi. Tatka exigea de voir les nouvelles robes de Marina :
– C’est Valentina Velerianova qui coud si bien, dit Marina.
– Tatka tâtait le tissu, essaya la robe et dit :
– Elle essaie de se faire bien voir.
– Pourquoi tu dis ça, m’écriai-je. Tu n’en sais rien. C’est pas toi qui doit vivre avec elle mais Marina, pas vrai ?
Marina rangea ses affaires en silence.
Quand les invités peu nombreux furent parti on parla du prochain déménagement. A Billancourt on pouvait louer des appartements bon marché et tout à fait corrects. L’oncle Kostia était d’accord.
– Ça suffit d’être dispersés. Vivons à proximité les uns des autres, nous pourrons nous entraider.Le consentement silencieux de la grand-mère d’aller vivre avec la tante Lilia le mettait mal à l’aise. La grand-mère s’efforçait de rassurer tout le monde.
– Ne vous inquiétez pas. J’irai chez Lilia, le temps que Kostia et Valentina Valerianovna s’organisent. Après on verra.
La grand-mère tenait Marina, lui prenait la main, lui caressait les cheveux et plongeait son regard dans les yeux de sa petite fille.

Une semaine plus tard la grande migration des peuples commença. Il y eut beaucoup d’agitation et de tintouin. Et tout le monde s’installa à Billancourt sur l’avenue Jean Jaurès non loin de la station de métro Marcel Sembat. L’oncle Kostia, sa femme et Marina s’installèrent à deux pâtés de maisons et nous ma mère Sacha et moi dans un appartement et la tante Lilia dans un appartement voisin dans un grand immeuble blanc de sept étages avec plusieurs rangées horizontales de briques rouges. Maintenant nous avions une cuisine et pour notre plus grand bonheur une salle de bain. On acheta quelques meubles, on s’organisa et la vie repris son cours. Sacha travaillait tantôt de jour, tantôt de nuit, ma mère cousait des chemises, des taies d’oreiller et moi je travaillais.

Je m’étais habitué et je pensais que plus rien ne changerait. Les discussions familiales tournaient autour du chômage et de la vie chère. Sacha aimait nous raconter ses courses en taxi et imiter ses clients. Ma mère trouvait ça drôle mais moi je le trouvais insupportable tant ses imitations étaient pitoyables.
Les jeudis et les dimanches j’allais à Montparnasse. Notre cercle «  La Gaieté » fleurissait mais l’activité théâtrale était au point mort. Soit les comédiens étaient trop absorbés par la vie quotidienne, soit il n’y avait plus assez d’argent pour monter les spectacles, soit on ne parvenait pas à réunir tout le monde. Ma mère se mettait en colère, s’irritait pour un rien, puis elle laissa tomber et fini par se retrancher dans le nouvel appartement.
Le soir quand Sacha était à la maison je fuyais chez la tante Lilia. Nous y avions notre club. Si nous avions eu 6 ans nous aurions joué au Terrible Turc ou à l’Arche de Noé, mais de tout cela il ne nous restait plus que des souvenirs.Parfois nous chassions Pétia pour organiser une soirée entre filles. On se maquillait, on raccourcissait la natte de Marina qui rêvait d’avoir les cheveux courts mais l’oncle Kostia s’y opposait catégoriquement.Je ne sais pas pourquoi mais les accessoires de théâtres de ma mère étaient conservés chez la tante Lilia. Nous fouillions dans la vieille valise et nous parions des bijoux de pacotilles : perles, émeraudes et rubis. La tante Lilia arrivait et regardait d’un air mécontent ces « accoutrements de  princesses ».
– Vous n’avez vraiment rien à faire, lançait-elle.
Et c’était vrai : nous n’avions vraiment rien à faire.Parfois, au contraire, nous appelions Pétia et nous organisions des parties qui faisaient dresser les cheveux sur la tête de la grand-mère.
– Mon Dieu qu’ils sont bêtes !
Riant aux éclats et criant à tue tête nous faisions le pari de traverser l’appartement de trois pièces en montant sur les meubles, sans mettre un pied par terre. On montait sur les lits, on s’accrochait aux portes, on escaladait la commode d’où nous sautions sur le divan. Tatka se rendait la première. Elle n’en pouvait plus de rire, s’asseyait sur une chaise et criait.
– Je n’en peux plus, je n’en peux plus, je vais mourir !
Tandis que Marina, souple et habile, progressait en se mordant la lèvre vers l’objectif final : les toilettes où il fallait monter sur le siège et tirer la chasse d’eau. Le bruit de l’eau était le signal de la fin triomphale du parcours.-
A bout de patience la tante nous envoyait au cinéma pour la séance du soir. Nous sortions en rigolant et en nous bousculant sur le grand boulevard bordé d’arbres et aussitôt nous reprenions un aspect respectable d’adultes jusqu’au croisement où se trouvait le cinéma.
Mais quand Sacha travaillait de nuit je restais à la maison et avec ma mère nous veillions jusqu’à ce qu’à tard dans la nuit et alors, ma mère prenait peur et je devais tout affaire cessante aller me coucher.Lors de ces veillées inoubliables nous parlions de tout et de n’importe quoi, mais surtout pas de théâtre. Sans même avoir eu besoin d’en parler nous pensions la même chose : notre rêve s’était consumé et désormais il était enfoui sous une tonne de cendres. Le rideau était tombé dissimulant à jamais la petite scène de la rue de Trévise. Nous ne parlions pas du futur. Nous n’en avions pas. Nous remontions le temps, le plus loin possible. Dans ce passé il n’y avait ni haine, ni discordes. Il ne restait plus que la tristesse et l’amour.
Parfois ma mère essayait de me réconcilier avec mon beau-père. Elle essayait de me persuader que si Sacha n’était pas avec nous ce serait pire. J’évitais de discuter. Sacha était à jamais fidèle à ma mère. J’essayai de clore aussi vite que possible toute discussion à son sujet. Je ne voulais pas en parler. C’était le mari de ma mère mais il ne pouvait être mon père. Je ne l’aimais ni ne le détestait. Il m’était indifférent avec ses cheveux en brosse et son attitude négative vis à vis du rouge.
Mais le plus souvent ma mère se plongeait dans d’étranges et lointaines rêveries. Ses yeux semblaient perdus dans le vide, d’étranges noms de villes s’échappaient de ses lèvres. Ils résonnaient comme des incantations magiques. Comme les contes d’un lointain royaume. Il semblait invraisemblable que quelqu’un ait pu vivre à Odessa, Kazan, Tachkent, Verniï … Mes mon grand-père était militaire et il avait du beaucoup voyager. Ma mère racontait :
– Je me souviens très peu de Verniï. Il y avait un grand tremblement de terre. Tout le monde allait voir la faille, loin de la ville. Mais je me souviens bien de la maison. Dans le salon il y avait une table ronde sous une lampe avec un abat-jour vert. Tout le monde aimait cette lampe. Mais un beau jour elle est tombé sur la table, Dieu seul sait pourquoi. Ta grand-mère en fut très chagrinée et elle annonça : « Et voilà. Préparez-vous à un nouveau déménagement ! ». Peu après le grand-père a été envoyé à Tachkent.
– Et à Tachkent ?
– A Tachkent nous sommes restés environ six ans. On nous emmenait à l’école toujours sur le coté ombragé de la rue, pour ne pas attraper de coups de soleil. La-bas il faisait chaud dès le mois de mai. Les arbres sont superbes à Tachkent. Il pousse aussi des platanes. Mais ils portent un autre nom. Je ne m’en souviens plus. Je me souviens que l’on rendait visitait au Gouverneur-général. C’était loin de la ville. Il y avait une grande maison, un salle en demi-ovale où il faisait frais. A gauche un escalier vers la mansarde. On y montait pour jouer avec trois petites filles qui curieusement s’appelaient également, Vera, Nadejda et Lioubov. C’était peut-être à la mode à cette époque. Ma mère se tut, plongée dans son rêve.
– Et alors ?
– Et alors ? Alors il temps de dormir, tu dois te lever de bonne heure.
– Non, on a encore le temps. Raconte moi Kazan, Helsingfors !
– Natacha, ça suffit ! Je te l’ai raconté mille fois.
– Raconte encore !
– Tu es comme un bébé, ma parole… Mais je vais te raconter quelque chose.Et elle me raconta qu’à Kazan elle avait eu brusquement mal à la jambe. Sans raison. Elle ne s’était pas cognée et n’avait pas d’entorse, mais elle ne pouvait pas marcher. Les médecins étaient impuissants, les parents en devenaient fous et craignaient que leur fille reste boiteuse . Mais un beau jour une  mendiante arriva chez eux. C’était une petite veille, propre sur elle.  La grand-mère lui fit l’aumône et lui donna à manger. Ma mère, s’appuyant sur le mur, arriva dans la cuisine. La mendiante la regarda attentivement, l’appela, et la fit asseoir à côté d’elle et murmura quelque chose au dessus de sa jambe malade. Elle donna  à la grand-mère une amulette et une prière pour le saint Seraphim de Sarov. Elle demanda que la fillette porte cette amulette sur sa poitrine et s’en alla. Le lendemain ma mère n’avait presque plus mal.
Depuis, elle considérait Seraphim de Sarov comme son protecteur, bien qu’elle ne soit pas particulièrement croyante et n’aille à l’église que très rarement.

Quand elle me racontait quelque chose ma mère devait toujours faire quelque chose. Elle tricotait ou se mettait tout à coup a essuyer une inexistante poussière des nombreuses photos accrochées aux murs.Sur une de ces photos on voyait le grand-père dans sa tenue de général avec toutes ses décorations. Il nous regardait d’un air calme de ses yeux si clairs. Il y avait aussi la photo de la tante Vera dans « Les trois sœurs » avec Katchalov. Il y avait la grand-mère encore petite fille photographiée en daguerréotype, en robe à manches gigot. Sur le mur d’en face était accrochée le sabre du grand-père dans un fourreau noir. Dans le coin, une icône dans un cadre en argent. Dieu seul sait comment elle avait été conservée au cours de tant de déménagements. Quand ma mère essuyait le cadre d’argent, elle embrassait l’icône et la tenait longtemps dans ses mains.Je disais souvent à ma mère :
– Tu t’es enfermée entre quatre murs, tu ne vas nulle part, sauf chez tante Lilia, tu ne rencontres personne.Ma mère regardait une photo et répondait :
– Je suis bien ici. J’ai ma petite Russie. Dehors, disait-elle en montrant la fenêtre, il n’y a que des Français.
– Tu ne les aimes pas ?
– Si, je les aime bien. Ils sont très gentils. Mais nous sommes différents. Et ne m’embête pas. Ici, disait-elle en regardant la chambre, il y a le calme. Je n’ai rien besoin d’autre.
Je commençais à m’énerver :
– Mais c’est à devenir fou. La maison, les chemises, Dostoievski, tes fameux « Possédés » !
J’avais essayé de lire ce livre et je l’avais trouvé ennuyeux. J’avais arrêté à la dixième page. Mais ma mère lisait «les Possédés » avec une attention particulière : elle les étudiait.Elle cherchait toujours la réponse à la question de savoir pourquoi nous avions été chassé de Russie et pourquoi nous étions arrivés dans la banlieue de ce Paris détesté. A Paris  tout dérangeait ma mère. Même l’architecture de la ville, la Seine entourée de granite. Elle critiquait même les gargouilles de Notre-Dame. Elle assurait que seuls des gens  à l’imagination fiévreuse avaient pu sculpter de pareils monstres. La langue française, une langue de pacotille qui sonnait faux n’existait que pour la pousser dans la tombe. Lui dire qu’elle se trompait était aussi impossible que de faire couler la Seine en sens inverse ou de demander aux Français de parler chinois.

Avec le temps ma mère cru comprendre les causes de la catastrophe et adopta la théorie suivante. La responsable des malheurs de la Russie était, pensait-elle, l’intelligentsia. Elle n’aimait pas assez le PEUPLE et l’avait laissé plonger dans le désespoir.Je me représentais l’intelligentsia de ma mère sous les traits d’un Mendeleïev barbu, tandis que le PEUPLE m’apparaissait comme un magma noir et velu. Des moujiks en armiaks (manteau de bure) et laptis (chaussures en corde) et des bonnes femmes épuisées, un fichu sur la tête.La grande faute de l’intelligentsia tenait à ce qu’elle n’avait pas réussi à empêcher l’apparition des DEMONS. Comme il sied aux démons, ils étaient brusquement apparus devant le PEUPLE. Ils l’avaient charmé et séduit et alors le PEUPLE  avait empoigné les fourches et les haches. Et nous – l’intelligentsia qui avait fuit à l’étranger – nous devions expier nos crimes et être châtiés tandis que la Russie devait périr.
Comme une sorcière de « Macbeth », ma mère faisait cuire le poison dans un chaudron funeste. Des villes aux noms merveilleux y coulaient à pic,  les bulbes des églises y étaient engloutis, des gens y étaient aspirés et disparaissaient. On avait l’impression qu’elle les voyait et elle me transmettait ses visions.
– Maman, disais-je alors que me guettait une forte migraine, – pourquoi racontes-tu des horreurs pareilles !
– Oui, tu as raison, tu es encore jeune, tu ne comprends rien. Mais regarde, regarde, il le savait, il le savait ! Tout est écrit ici.
Elle empoignait le livre de Dostoievski et le feuilletait nerveusement à la recherche des lignes qui l’avaient bouleversées, tandis que je voulais à Fima de lui avoir donné ce livre à la Villa Sommeiller. Sans faire attention à ce que je lui disais, elle commençait à lire :
– «Chaque membre de la société a l’œil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux dans l’esclavage. La calomnie et l’assassinat dans les cas extrêmes, mais surtout l’égalité.» Tu comprends ?
– Non
– C’est pourtant simple! C’est ce qu’ils font la-bas en Russie, ils bâtissent l’égalité. Mais justement, l’égalité est impossible. Les hommes sont tous différents. Écoute encore : « Des esclaves doivent être égaux ; sans despotisme il n’y a encore eu ni liberté ni égalité ».
Je me jetais sur elle et essayait de lui arracher le livre. Elle me repoussait du coude et continuait à lire ses paroles terribles : « À bas l’instruction et la science ! Il y en a assez comme cela pour un millier d’années ; mais il faut organiser l’obéissance, c’est la seule chose qui fasse défaut dans le monde. La soif de l’étude est une soif aristocratique. Avec la famille ou l’auteur apparaît le désir de la propriété. Nous tuerons ce désir : nous favoriserons l’ivrognerie, les cancans, la délation ; nous propagerons une débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur berceau. »1 Voila, voilà, tu entends ? Dans le berceau !
Ma mère jetait le livre sur lit et regardait fixement vide. Je demandais :
– Et après ?
Elle ne bougeait plus, ne cillait plus.
- Tout est exactement comme ça. Et cela signifie la fin de la Russie. Sans génie…Je m’extirpai du fauteuil, je m’approchai d’elle et la pris par les épaules. Elle recouvrait ma main de la sienne et continuait sans pouvoir s’arrêter.
– Il ne comprend pas, il ne comprend pas…_
– Qui ?
– Sacha. Il croit à un coup d’État et alors tout rentra dans l’ordre. Mais c’est impossible. La-bas tout a changé. Ils sont tous corrompus, tout est détruit. Et aucune mendiante ne viendra plus soigner une petite fille. Et personne ne lui fera l’aumône, personne ne lui donnera un abris. Même avec un coup d’État. Il n’y a plus personne qui puisse rétablir le passé. Ils ont été étouffés dans le berceau.
Elle cria comme si c’était de douleur et fila à la cuisine. Elle versait dans un verre de l’eau glacée et la tête rejetée en arrière elle buvait comme si elle voulait éteindre un feu qui la consumait. Elle revenait, triste, vieillie et commençais les regrets.
– Pourquoi est-ce-que je te dis tout ça. Ne m’écoute pas. Je crois que je deviens folle. Tu n’as pas besoin de tout ça. Tu ne peux pas comprendre. Prends un autre chemin. Épouse un Français oie. Et que tes enfants oublient cette pauvre Russie, qu’ils vivent sans aucun poison russe.Mais la je protestai:
– Jamais de la vie !
Alors ma mère me regardait d’un air narquois et commençait à rire en me montrant du doigt :
– Russe, ma parole, tu es russe ! C’est inextirpable…

Plus tard je recopiait sur une feuille les passages qui avaient bouleversé ma mère pour les montrer au professeur Iline à Montparnasse . Il regarda et dit :
– Ah, le chigalévisme2. Ne vous mettez pas ça dans la tête ma chère Demoiselle. C’est le délire de Fiodor Mikhalitch.  Le peuple russe est imperméable à ces horreurs.
Je l’écoutai et glissait la feuille dans un cahier de poésie. Elle y est restée.

A suivre

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