Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

17
J’apprends la vérité

Nous étions fin décembre. Il faisait froid. De la neige était tombée mais elle ne tenait pas.Paris se faisait beau pour Noël et le Nouvel an.

Les vitrines étincellaient de néons multicolores. Ma mère avait acheté des décorations pour le sapin et entrepris de faire un ménage général même si tout brillait déjà de mille feux. Le dernier dimanche avant Noël j’allais à Montparnasse. Avant de partir ma mère me demanda d’aller faire quelques courses.
– Achete aussi une bouteille de vin. Prends plutôt deux ! ajouta-t-elle.
Je pensais qu’il y aurait des invités chez nous ce soir et j’achetai tout ce que ma mère avait demandé. Le sac à provisions était plein. Ma mère m’aida à tout décharger.
– Cachons ça pour le moment, dit ma mère en empoignant les bouteilles d’un air espiégle.
– N’en parle pas à Sacha, ce sera notre petit secret. Elle n’attendait aucun invité ce soir là. Elle voulait sans doute lui faire une surprise. J’embrassai ma mère et allai à Montparnasse. Ce jour la notre grande maison était en fête. On préparait l’arbre de Noël et le soir on organisa un bal.
Je rentrai tard, à 11h passées. L’appartement était plongé dans le noir. On n’apercevait qu’une vague lueur par une fissure dans la porte de la chambre de ma mère, comme s’il y brulait une bougie. Et l’on entendait aussi un bruit obsédant. Je n’allumai pas la lumière. Dans le noir je n’arrivai pas à accrocher mon manteau qui tomba par terre. Sur la pointe des pieds j’allai vers la chambre de ma mère et j’ouvris la porte. Une bougie y était effectivement allumée. Je rentrai et m’immobilisai aussitôt contre le mur. Sur la table, à côté de la bougie, tronaient les deux bouteilles achetées le matin même. L’une était vide, l’autre à moitié pleine. Un verre renversé avait laissé une large tache violacée sur la nappe blanche. Ma mère qui avait rapproché le fauteuil de la table, se protégeait d’une main de la lumière pourtant très faible de la bougie. Elle tapait son pied contre le lit provant que ce bruit régulier qui m’avait effrayée. Elle sentit ma présence et enleva la main de son visage. Mais ce n’était plus elle! Des cheveux emmêlés entouraient un visage rougi, bouffi, méconnaissable et baigné de larmes. Pendant un bref instant je reconnu le regard de ma mère derrière ce masque grotesque. C’était donc bien elle. Elle était tout simplement épouvantable. Je me figeai comme j’en ai l’habitude devant un évenement inattendu.
– Mais pourquoi! s’ecria ma mère et faisant une grimace de douleur.
Elle arrêta de taper avec son pied. Je m’approchai de la table, me penchai, appuyai mes coudes sur la table et me mis à regarder ma mère attentivement.
– Je veux rentrer en Russie ! –  dit elle sur un ton capricieux comme si elle me reprochait de l’en empêcher. Elle avait la voix fatiguée comme si elle avait longtemps crié. Je me redressai, trouvai sous son oreiller un mouchoir et voulu lui essuyer le visage. Mais elle agitait la tête et finit par éructer quelques mots:
– Je me sens mal ! dit-elle en s’appuyant sur moi l’air abattu.
Je compris qu’il était inutile de lui parler. Je l’aidai à s’extraire du fauteuil et nous nous écroulèrent toutes les deux sur le lit.
– Attends, attends, murmurai-je, – je vais t’aider à te déshabiller. Tu vas dormir, dormir.
– Merci, parvint-elle à articuler et s’endormit aussitôt.
Je rangeai les bouteilles, changeai la nappe, jetai les mégots et ouvrit la fenêtre. Je regardai par la fenêtre les rares automobiles et les rares piétons qui circulaient encore. Puis j’allai dans ma chambre sans y allumer la lumière de peur qu’elle se réveille. J’ignore combien de temps j’ai dormi. C’est la lumière du jour qui me reveilla. Mon beau-père se tenait sur le pas de la porte.
– Il est déjà 6h ? demandai-je.
Il rentrait toujours à 6h de son travail de nuit. En le voyant s’avancer vers moi je regretai de ne pas avoir jeté les bouteilles qui étaient restées bien en évidence sur la table. Sacha s’assis en face de mon lit.
– Alors, maintenant toi aussi tu es au courant. Je ne répondai pas et repris mon souffle.
– Ca dure depuis longtemps ?
– Depuis l’été, quand tu étais en camp de vacances.
– Et en automne, quand tu m’as envoyé chez tante Lilia ?
– Oui, en automne aussi.
Je me taisais. Il me regardait attentivement. Brusquement je me rendis compte de la couleur de ses yeux. Ils n’étaient pas verts comme je l’avais toujours cru mais marrons clair. Il se pencha vers moi et serra me doigts très fort. Au point de me faire mal.
– Tu ne dois pas juger ta mère, tu entends ! dit-il comme s’il voulait m’en persuader. – Tu ne dois pas la juger, elle est malade. C’est une maladie terrible, féroce. Ta mère n’est pas coupable. Toute notre vie, notre maudite vie… – il grimaça, le visage déformé par la tristesse s’efforçant de retenir ses larmes.
Je ne répondis pas. Je le regardai et je compris alors que pour les paroles qu’il venait de prononcer et pour le restant de ma vie je lui pardonnais tout. De l’autre côté du mur, dans la pièce voisine dormait quelqu’un qui n’était plus que l’ombre de ma mère.
Le lendemain  vers midi nous étions dans la cuisine. Il me demandait d’aller chez la tante Lilia pendant quelque jours.
– Pourquoi, Sacha ? Je suis au courant maintenant, je vais t’aider. Et vous deux avez eu tort de tout me cacher.
– Nathalie, Nathalie, répondait-il, – ça va être très dur, vas chez Lilia.
Mais j’insistai et finis par l’emporter.
Il ne travaillait plus que de nuit. C’est donc en nous relayant que nous avons vécu ces jours terribles. L’appartement était imprégné d’une odeur de vinasse. Nous étions affairés et soucieux. Au bout de trois jours il me dit avant de partir au travail:
– Essaie de ne plus lui donner de vin. Seulement si tu ne peux vraiment pas faire autrement.
Toute la journée dans sa robe de chambre mal boutonnée, écheuvelée, ma mère passa la journée de son fauteuil au lit où elle dormait collée contre le mur et ne parla avec personne ni avec mon beau-père, ni avec moi. Elle se reveilla en fin de journée et se mit à écrire déchirant aussitôt ce qu’elle venait d’écrire. Puis elle demanda du vin. Je secouai la tête :
– Non maman, non. Il ne faut pas.
Alors, ma maman, si belle, si magnifique se mit à genoux, se traîna vers moi, m’agrippa et se mit à me prier :
– Ma chérie, mon bonheur, une seule, une seule petite bouteille! La dernière! La dernière et c’est tout! Ce sera tout! Je promets, je promets !
Je m’assis près d’elle et lui caressait le visage, essayant de déméler ses cheveux. Elle tremblait de fièvre, ses mains tremblaient. Je murmurai comme à un enfant :
– Il ne faut pas maman, sois patiente. Je t’en supplie, je t’en conjure. Alors elle ne pleura pas mais se mit à geindre, comme un chien blessé à mort. Elle essayait d’arrêter ce gémissement en se mordant la paume de la main. Je n’y tins plus et sortis une bouteille que j’avais cachée.
Le lendemain elle se réveilla avec un migraine terrible et s’enferma longtemps dans la salle de bain. Elle en ressortit toute pâle comme après une grave maladie. Elle s’habilla et nous adressa enfin la parole.
– Soyez patients mes chéris. Ca passera. Je le sens : ça passera. Je vais me soigner. Lilia à tout prévu. Elle est formidable. Elle veut que je me soigne. Je vais me soigner, je vais me soigner. Ca ne peut pas durer.
Ce jour la j’allais au travail l’âme en paix et je n’appelai plus Sacha toutes les cinq minutes. L’épisode pénible était passé.
Le soir un bon repas nous attendait et un sapin joliment décoré. C’était comme si rien ne s’était passé. Mais je trouvai une lettre sous mon oreiller.
« Natacha ma fille chérie. Mon pauvre petit génie manqué. Je t’ai fais subir une terrible épreuve, je t’ai martyrisée, je suis coupable, je suis une mère indigne. Qu’ai-je fait? Je n’ai aucune excuse et je n’en demande pas. Et toutes ces dunes ! Et ce jour sombre et ce vent terrible. Cela fait combien de temps ? Je n’ai pas oublié. Ah, si au moins Dieu avait pitié de moi et me prive de la mémoire ! Oublier, tout oublier. Et les dunes ».
Je n’y comprenais rien. J’avais beau lire et relire. J’avais compris tout de suite de quelles dunes elle parlait. Je me souvenais très bien que nous avions passé beaucoup de temps dans les dunes près de Bordeaux. Mais quel rapport cela avait-il avec tout ce qui venait de se passer ? La fin de la lettre était illisible. Les lettres se chevauchaient. Je la cachai et je fis comme si je ne l’avais jamais reçue. C’était bien ce qu’il fallait faire car ma mère ne m’en parla pas non plus.

A suivre

 

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