Etaernels émigrés (suite)

Deuxième cahier
1


Paris avait daigné les accueillir et les Russes s’installèrent à sa périphérie, certains à Billancourt, d’autres à Meudon, d’autres dans le 15e et d’autres encore à la Porte de Saint-Cloud. Mais ils connaissaient tous le même sort : c’étaient des étrangers, des apatrides. A moins de devenir français comme tout émigré qui se respecte devrait le devenir. Mais c’était beaucoup plus difficile qu’on pourrait le penser. Dans les années 30  il y avait en France différentes variétés de Russes. En haut de l’échelle ils étaient peu nombreux à former l’élite. Fiere et inaccessible elle était constituée des débris inaccessibles de la noblesse et d’anciens hauts fonctionnaires, nullement à l’abri des emplois non qualifiés. De charmantes princesses ou contesses russes fréquantaient les maisons de mode et les Français étaient ravis de les y rencontrer. D’anciens officiers se sont installés hardiment au volant des taxis parisiens, d’anciens sénateurs en livrées à galons dorés sont devenus portiers de restaurants huppés.Quelques uns seulement avaient eu à temps le reflexe de transfèrer leurs capitaux dans des banques européennes. Ceux  la étaient restés riches, les autres se renconfortaient tant bien que mal en se rappelant leur splendeur passé lors de réunions de la noblesse. Dès le début les leaders créerent une multitude de partis : monarchistes, militaires, KD, SR. L’Union générale des combattants russes, l’Union des Combattants Russes de Gallipoli, L’Union nationale des travailleurs et des solidaristes russes (NTS), l’Organisation cosaque, les Mladorossi, etc. Chaque parti, même le plus insignifiant, avait son journal. Certains une simple feuille d’autres un vrai quotidien. Et tous se détestaient, prêts à en venir aux poings. Ils n’étaient d’accord que sur un point : l’anti-bolchévisme.
En bas de l’échelle il y avait tous ceux qui restaient indifférents aux querelles des leaders. Ils étaient dispercés et s’en sortaient tant bien que mal. C’étaient des intellectuels, des religieux et des cosaques. Les cosaques s’installèrent peu à peu dans toutes la France. Ceux qui ont eu de la chance devinrent exploitants agricoles, ceux qui n’en ont pas eu simples paysans. Et ceux qui avaient une belle voix rejoinrent les différents coeurs de cosaques.Les religieux auraient pu unir et pacifier toute l’émigration, mais eux-mêmes furent victimes d’un schisme entre ceux fidèles au Patriarcat de Moscou et les partisans de l’Eglise orthodoxe en éxil sous la houlette du Metropolite Evlogui.  Tous ceux qui avaient été ou baptisés, mariés, ou  enterrés par une des deux Eglises ne l’étaient pas pour l’autre et vice versa. Des vieilles femmes fanatiques jetaient de l’huile sur le feu, se disputaient comme des chiffonières et personne ne pouvait échapper à leur regard d’aigle dans les cours des églises.
Les intellectuels et les officiers, à quelques exceptions près, vinrent grossir les rangs de la classe ouvrière. D’une certaine façon ils avaient ainsi exaucé le souhait des bolchéviks. Mais c’étaient d’étranges ouvriers. Ils ne s’unirent pas aux prolétaires de tous les pays. J’ignore si c’était par manque de conscience de classe ou parce que les vrais prolétaires ne les ont jamais considéré comme les leurs. Pour survivre et nourir leurs enfants ils acceptèrent n’importe quel travail. Ils travaillaient dur, se tuaient à la tache mais s’endurcissaient pas. Au contraire, avec le temps ils devenaient plus naifs et plus exaltés. Ils avaient peur de tout : des nouvelles vagues et des rumeurs. Ils prenaient tout pour argent comptant. Ils s’attendrissaient aussi facilement qu’ils s’enthousiasmaient. Beaucoup d’entre eux pardonnaient à la Mère-Russie d’avoir été bannis et de subir les affres de l’éxil et se sentaient en plus responsables de la révolte du peuple. Ils vivaient de l’espoir fragile, du rêve que leurs enfants ne connaîtraient pas la barrière de la langue et auraient plus de chance. Ils vieillissaient, s’éteignaient et mourraient d’une étrange maladie qui ne figuraient pas les dictionnaires médicaux : la nostalgie.
Il y avait encore une catégorie de Russes dont personne ne tenait compte comme si elle n’avait jamais vu le jour : ma génération qui, elle, n’avait vraiment rien à se reprocher. Silencieux et apeurés ont nous avait trimbalé d’un bout à l’autre de la Russie dévastée, vers le Sud, toujours plus au Sud. C’est nous qu’on avait mis dans des cales de bateaux ou les plus jeunes hurlaient de peur et certains d’entre eux en mouraient. C’est encore nous que nos parents avaient envoyé dans des monastères ou des orphélinats, c’est nous qu’ils n’arrivaient plus à nourrir. Mais nous n’étions pas des émigrés ! Nous n’avions pas fomenté de révolution. Nous n’avions tiré sur personne. Même adultes nous avions du mal à distinguer les « KD » des « SR ». Indifférentes, les statistiques ne nous avaient pas comptabilisés même si par les fautes des rouges, des blancs, des bleus, des verts, et qui sais-je encore, nous étions devenus des apatrides. Nous n’étions plus rien. Personne n’a pris la peine de nous compter. A Constantinople ma mère avait reçu un passeport Nansen sur lequel je figurais avec mon seul prénom. Un document pour deux personnes. Trois personnes étaient inscrites sur le passeport de la tante Lilia. Et il y avait encore des familles nombreuses. Quand je repense à tous ceux que j’ai vu, j’ai bien l’impression que tous ensemble – vieillards,  femmes et enfants – dépassaient en nombre la mieux fournie des armées.
Nous avons grandi dans des familles éduquées, mais nos connaissances n’étaient plus aussi étendues et précises que celles de nos parents. Nous avions recupéré un peu de tout d’un peu partout. Nous avions hérités quelques dons de nos ancêtres et emportés par notre jeunesse nous avions de vaines prétentions qui se traduisaient par des serments enfantins : ne jamais devenir  garçon de café, chauffeur de taxi ou  concierge.  Nos fils n’en sont pas moins devenus peintres en batiment, cuisiniers, jardiniers, laveurs de carreaux; ouvriers du bâtiment. Ils acceptaient n’importe quel travail : l’essentiel était de survivre. Mais parmi eux : aucun  portier d’hôtel. Sans doute parce qu’ils n’avaient pas la prestance des anciens sénateurs barbus de la Russie impériale.
Marina n’est pas devenue artiste-peintre, Pétia n’est pas devenu ingénieur. Sa connaissance du français  et sa débrouillardise naturelle lui permirent de devenir commis-voyageur. Mais même s’il avait longtemps travaillé dans une entreprise française il ne put acquérir, avant la guerre, la nationalité française. Les autorités la lui avaient refusée parce qu’il était… trop maigre.
Comme des champignons après la pluie, des ateliers, des magasins et des restaurants sont apparus en divers endroits de Paris. Mais aucun ne fut enregistré au nom de son véritable propriétaire. Les apatrides ne pouvaient exercer de profession et devaient par conséquent trouver des prête-noms.
D’une manière générale les émigrés Russes se conduisaient bien, mis à part Pavel Gorgouloff l’assassin en mai 1932 du président Paul Doumer. Je me souviens d’avoir souvent entendu la même phrase : « Mais non, on ne peut pas faire ça ! Ca peut nous attirer des ennuis! ».
Quantà nos enfants ils représentent la dernière catagorie des Russes en France. Eux au moins y furent acceptés. Dès la naissance ont leur donné un déclaration de naturalisation. Ainsi, involontairement la France enlevait à la Russe une partie de ses enfants qui n’avaient plus aucun espoir de rester Russes de conserver les traditions et la langue. Mais leurs parents apatrides ont passé leur vie à trembler de peur, craignant de perdre  leur emploi. Ils en oubliaient leurs serments romantiques de conserver la culture russe.
Nous laissions nos enfants se passionner pour leur nouvelle patrie esperant qu’ainsi eux au moins auraient de la chance.

A suivre

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