Eternels émigrés (suite)

3.
Jaloux. A nouveau l’hôtel. Je cherche un travail

Après 6 mois d’un bonheur parfait, pendant lesquels je fus l’objet de toutes les attentions, Boris ne tarda pas a révéler une facette pour le moins odieuse de son caractère.

Il était maladivement jaloux et nos relations prirent un tour nouveau. L’ombre de Valentina Valerianovna planait au dessus de moi : « On t’avait prenenue! ».
Il était jaloux de mes amis, des passants, de Petia, de ma mère, de mon beau-père. Il était jaloux de mes objets. Il brisa l’un après l’autre mes vases préférés. Il déchira sur moi une robe verte; il fit des trous de cigarettes dans ma robe grise. Il renversa de l’encre sur un libre de Nekrassov que je gardais précieusement depuis mon enfance.
Nous risquions de plus en plus d’être emoportés dans une spirale de scandale. Je pleurais, je me justifiais, même si je n’avais aucun raison de le faire. Redoutant mes pleurs, il s’arrachait les cheveux, se jettait à genoux, se frappais la poitrine et maudissait son caractère sauvage. J’avais pitié de lui et je pardonnais. Il me suivait pas à pas, l’air fautif, avec un regard d’enfant suppliant. Mais au bout d’une semaine ou deux, tout recommençait. A la fin il arriva à la maison, un revolver à la main et annonca qu’il allait me tuer.
Curieusement je restai calme. Tout m’était indifférent et même comique. Et je déclarai le plus sérieusement du monde :
– Attends ne tire pas, je vais m’allonger et prendre une pose de circonstance.
Je m’allongeait et pris la pose. Etait-elle de circonstance ? Je l’ignore;
– Vas y, maintenant tu peux tirer !
Mais il ne tira pas, envoya promener le revolver, et me demanda pardon, en larmes et en contrition.
Pour la 100e fois nous avons fait la paix, mais depuis mon coeur ne battait plus la chamade quand il m’embrassait le soir en rentrant du travail. Et en plus, je n’avais plus peur de lui du tout.
En automne je tombai sérieusement malade. Les nerfs avaient craqué et en plus j’avais pris froid : une bronchite. Boris était alors constamment en voyage et il n’y avait personne pour s’occuper de moi. De peur que je n’attrape une pneumonie, ma mère me pris chez elle. Et avec l’aide de la tante Lilia elles me remirent d’aplomb. Tout cela dura deux semaines et quand je m’appretais à rentrer à la maison j’appris que notre appartement que j’avais mis un temps fou a arranger, n’existait plus. Boris avait annulé le contrat de location, vendu les meubles et s’était installé dans une chambre d’hôtel près du métro Raspail. Quand je vis notre nouveau logis j’en eu un pincement au coeur : sans attrait, vraiment moche.
– Pourquoi as-tu fait ça?, – lui demandai-je sur le pas de la porte sans oser entrer.
Il me menaca de ses poings.
– J’ai fait ça pour… J’ai fait ça pour arrêter les intrigues.
– Quelles intrigues, Boris, qui complote contre toi ?
– Vous tous ! Ta mère! Ta tante! Ils me détestent ! Je le vois bien ! Mais rappelle toi d’une chose : tu es ma femme ! Et je ne permettrai à personne de se mêler de nos affaires.
C’était stupide. Comment aurais-je pu raconter à ma mère ce qu’était ma vie ? Pour entendre aussitôt : « On t’avait prévenue! » ?
Il sautillait autour de moi et me menacait. Je lui demandai de s’écarter et je rentrai.
Dans la pièce il y avait une sorte de niche avec un cuvette pour la toilette et derrière un paravent bariolé, très sale, il y avait un réchaud. Je m’approchai du lit et mis mes mains sur les barreaux froids. A la fenêtre, un rideau délavé, sur le plancher un tapis usé jusqu’à la corde. Une armoire à glace bancale. Tout cela correspondait parfaitement à un hôtel parisien bon marché. Je soulevai l’édredon : il y avait même des punaises.
– Mes amis vivent dans cet hôtel, annonca Boris, – on ne va plus s’ennuyer et tu ne te plaindras plus que personne ne vient jamais nous voir.
Le soir même les amis de Boris vinrent faire ma connaissance. Ils s’appelaient Avdieieff et Markoff. Markoff était le plus âgé. Il avait un visage poupin, couvert de boutons, des cheveux raides et sales. Une fois les présentations faites il se mit à raconter des histoires  salaces et il était le premier à en rire. Avdieideff, grand et maigre était du genre taciturne. Tout en longueur. De longues mains, un long torse, un long visage, et un long nez. Même sa tête était longue el le sommet du crane en pointe. Les amis de Boris ne me plaisaient pas. Mais pas moyen de faire autrement : il fallut réchauffer le repas acheté dans un restaurant et écouter les blagues scabreuses de Markoff. Il s’en allèrent très tard et après leur départ je demandai à Boris :
– Qu’est-ce qu’ils ont à voir avec toi ?
– On se connait depuis longtemps, dit-il en se rengorgeant, – et maintenant on travaille ensemble. A propos, sois aimable avec Markoff, il est chef dans notre garage.
Les jours passèrent, les uns après les autres, sans joie et sans amour. S’en était fini de l’amour. Mais je ne regrettais rien. M’en aller ? Je n’y pensais pas. Lui, m’aimait. Partir aurait été une trahison et puis je ne perdais pas l’espoir d’arriver avec le temps à maitriser Boris. Je devins taciturne, secrete et très rusée.
Dans cet hôtel vivaient deux Allemandes russifiées. Lora et Greta. Elles étaient domestiques chez des compatriotes fortunés, bien que Lora n’ait que 16 ans. Avdieieff et Markoff avaient pris l’habitude de les inviter. Généralement la blonde Lora se taisait tandis que la brunette Greta, plus délurée, pouffait de rire aux blagues de Markoff.
Un soir, Greta avait été retenue chez ses patrons et Lora était venue seule passer la soirée avec nous et boire le clavados apporté par Markoff. Comme toujours je ne touchais pratiquement pas à mon verre. J’avais horreur des boissons alcoolisées. Boris ne buvait pas beaucoup juste quelques verres pour ne pas gacher la fête. En revanche Avdieieff, sans en avoir l’air, n’arrêtait pas de remplir le verre de Lora. Au bout d’un petit moment elle était sérieusement pompette. J’appelai Boris dans le couloir.
– Mais enfin, ça ne se fait pas, ce n’est pas bien.
– Quoi ? répondit-il d’un air surpris.
– Mais il cherche à la saouler !
– Peu importe. Il veut coucher avec elle, la belle affaire. Si ce n’est pas lui ce sera un autre. Te mêle pas de ça.
Ce soir la nous n’étions pas chez nous mais chez Avdieieff, la chambre en face de la notre. Très en colère, je décidai d’aller vider les ordures. A mon retour les hommes étaient partis mais Lora, à demi consciente, était allongée en travers du lit. Je jetai un oeil dans notre chambre : vide elle aussi. Ils étaient partis chez Markoff boire une dernière bouteille attendant que je me calme. Je retournai dans la chambre d’Adieieff et essayai de réveiller Lora. Impossible. Elle ronflait les yeux fermés. Je gifflai ses joues rebondies mais en vain. Je l’empoignai par la taille et la trainai jusqu’à notre chambre où je réussi, non sans mal, à la hisser sur le lit. Je la déshabillai et m’allongeai à côté d’elle. J’imaginai la tête d’Avdieieff en rentrant chez lui : encore plus alongée que d’habitude! Boris rentra tard de chez Markoff et fut très surpris de trouver Lora à sa place. Je fis semblant de dormir. Il ne dit rien et s’en retourna chez Avdieieff.
Le soir je lui déclarai d’un ton  sans réplique :
– Je ne souhaite plus participer à ces soirées douteuses et revoir ce tandem odieux  : Markoff et Avdieieff.
– C’est bizarre, – dit il en haussant les épaules, – ils sont pourtant très sympathiques.
– Je les trouve particulièrement antipathiques et pour une fois on fera comme je le dis
– C’est possible, mais de toute façon on ne fera jamais comme tu dis.
– Et pourquoi ça ?
– Parce que c’est moi le patron.
Je préferai ne pas commençer une dispute.
– C’est d’accord, c’est toi le patron et moi la patronne. Et écoute ce que je te dis.
Il me regarda attentivement, la tête penchée sur le côté. Quelque chose en moi ne lui plaisait pas mais il n’arrivait pas à trouver quoi. Il avait le regard froid, presque inhumain.
– Rappelle toi d’une chose. Le patron c’est quand même moi. C’est moi qui gagne l’argent. Je t’entretiens, et toi…
– Oh la, la ! Mais tu me reproches un simple bout de pain. Ca m’a suffit avec mon beau-père.
Il compris qu’il avait commis une erreur et commença à se justifier. Mais je n’écoutai pas. Je me demandai où je pourrai bien trouver un travail saisonnier. Le lendemain aussitôt après son départ, je sortai pour essayer de dénicher un emploi , mais en vain. Le jour suivant je cherchai encore, sans plus de succès. Mais je décidai de ne plus rien manger de ce qui avait été acheté avec son argent. Pendant cette période il rentrait tard.
– Tu as mangé ?
– Oui.
Et il mangeait seul, sans se douter de rien. Si ça continue comme ça je vais commencer à le détester pour de bon, pensai-je.
N’y tenant plus j’empruntai un peu d’argent à ma mère qui s’en etonna:
-Tu as mauvaise mine. – Ca ne va pas ? – demanda-t-elle.
Je téléphonai à toutes mes amies pour qu’elles m’aident à trouver du travail. Finalement c’est Macha qui m’en trouva : femme de ménage chez la vicomtesse du Plessis à la Porte d’Auteuil.

A suivre

 

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