Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

4
La nouvelle décennie. –  Je quitte Boris. – Deux coups de feu. – La peur.

Au début des années 30 tous les espoirs de retourner un jour en Russie s’étaient évanouis. La France avait reconnu l’Union soviétique.

Et pas seulement la France. Tous les espoirs d’un coup d’Etat contre-révolutionnaire étaient terminés une bonne fois pour toute. En plus nous étions habitués à vivre à l’étranger. Nous nous réunissions le dimanche chez la tante Lilia : Sacha et l’oncle Kostia appelaient Pétia et ils commençaient des parties acharnées de belote qui duraient des heures :
- Passe !
- Tierce !
- Carré !
L’oncle et Valentina Valerianovna avaient eu un fils : Cyrille. Ma mère avaient séjourné quelques temps au sanatorium ou la tante Lilia lui avait trouvé une place. Elle était revenue, maigre, vieillie et les cheveux courts.Pétia avait fini le Lycée. Il avait eu le bac, avait appris à conduire et livrait avec sa voiture des rouleaux de paille pour des chapeaux d’été. Nous avions des professions semblables et on en riait quand on se rencontrait. Pétia me demandait:
- Ca va tes chapeaux ?
- Et les tiens ?
Avec Boris on se fâchait et on se réconciliait périodiquement. Nous travaillions tous les deux. Il ne protestait plus contre mon travail. La vie continuait et nous avions du mal à joindre les deux bouts mais nous nous autorisions quand même quelques sorties. Mais pour éviter tout malentendu j’invitai systématiquement Marina ou Tatka. (…)
Quelques temps plus tard je racontais à ma mère mes déboires conjugaux. C’est une discussion pénible mais indispensable. Ma mère ne me fit aucun reproche elle ne pensait même pas à me dire : « On t’avait bien prévenue! ». Avec sa franchise habituelle elle me reprocha mon orgueil et mon hypocrisie. Je protestai :
- Ah bon, tout est de ma faute !
- En plus tu vas discuter ! Mais tu aurais du venir me voir il y a un an. ! Tu ne trouves pas ? C’est bien ton orgueil qui t’a amené à rester avec cet ignare.  Et c’est bien par orgueil que tu ne le quittes pas ! C’est vraiment de l’hypocrisie : « Je me sens mal, je souffre, mais j’ai ma conscience pour moi ». Non tu ne l’as pas. Comme tu le dis toi-même tu étouffes de haine mais ça ne t’empêche pas de dormir avec lui.
Ma mère avait raison; elle avait tout compris.
Au printemps de l’anné 32 je quittai Boris Tverskoï. Je ne prenais rien et revenais chez ma mère et Sacha. Lui non plus ne me fit aucun reproche. Il me demanda simplement :
- Quels sont tes projets ?
Il proposa de louer un autre appartement, plus grand, dans le même immeuble avec des chambres séparées. On déménagea bientôt. Il avait bien choisi. Ma chambre était grande est lumineuse mais je n’avais rien pour la meubler. Sacha m’emmena à la Porte de Clignancourt au marché aux puces. Chez un marchand juif il y avait un tapis couleur moutarde.
- Il te plait ? demanda Sacha.
J’acquiescai sans arriver à croire que je pourrais devenir propriétaire de ce tapis magnifique, presque neuf. Sacha s’approcha et demanda le prix.
- C’est trop cher, dit-il en donnant son prix.
Le juif secoua la tête et il se mirent à marchander de bon coeur. Ils agitaient, chacun essayant de persuader l’autre que son prix était le bon. Autour de nous tout le monde en faisait autant mais je n’avais pas l’habitude et j’était mal à l’aise.
- Allons nous en, dis-je, tant pis pour le tapis.
- Oh, la, la, – s’écria le juif, – mais vous êtes Russes !  Vous êtes la à me faire tourner en bourrique et vous ne dites même pas que vous êtes Russes ! C’est un très beau tapis je prenez-le, donnez moi ce que vous voulez. Moi aussi je viens de Russie, et je suis presque Russe.
Pendant que le garçon de course emballait le tapis le marchand et Sacha se donnaient des grandes claques dans le dos en riant.
A côté, par terre sur des couvertures, il y avait un bric à brac d’objets de toute sorte. Je choisis un petit cochon en cornaline et un petit chien en verre. Je demandai à Sacha de les acheter. Il les acheta en souriant :
- Tu retombes en enfance, ma grande ?
On acheta aussi un pouffe et deux chaises. Boris Valerianovitch vint me voir. Il fit du scandale et exigea que je revienne. A nouveau il agita son revoler mais ce n’était plus moi qu’il menaçait de tuer, mais lui même. Je lui demandai d’arrêter ses bêtises et m’envoyer mes affaires. Ils me les envoya. Mais il avait cisaillé mes robes, déchiré mes livres et mes photos.
- Mon Dieu, dit ma mère en triant mes affaires, – mais il est complètement fou!
Non, Boris Valerianovitch n’était pas fou. C’était un mari fidèle, jamais il ne lui serait venu à l’idée de me tromper. Il était travailleur, comme une fourmi, et ramenait à la maison le moindre centime. Il ne buvait jamais plus de trois verres de vin. Il était propre comme un chat. Et il m’aimait. A sa façon, selon ses règles. Mais il m’étouffait et ne me laissait pas m’exprimer. Il n’a pas voulu changer son caractère impétueux. Il ne le pouvait pas. Lors de notre dernière et pénible  rencontre il jura de ne m’accorder jamais le divorce. Je n’avais donc pas le droit de me remarier et de refaire ma vie.
Il revint une semaine plus tard, mais je ne le laissai pas entrer. On entendit un coup de feu dans la cage d’escalier. Ma mère et moi nous sommes sorties sur le palier, horrifiées. Il était étendu, sans connaissance. La tante Lilia arriva plus vite qu’une ambulance et diagnostiqua une blessure dans la région du coeur. Ensuite il a fallu attendre  la fin de l’opération. Valentina Valerianovna pleurait dans un coin. Maria était à côté d’elle, droite comme i. Etait-ce un impression ? Il y avait du reproche dans son regard.
Au bout de deux heures on appris que la blessure n’était pas mortelle et qu’il allait s’en sortir. Une semaine plus tard tout le monde vint lui rendre visite. Il était allongé. Mais ce n’était plus le même. C’était quelqu’un de doux, gentil, au regard timide et suppliant. Il devança mes reproches :
- Ne te fâches pas. C’est ma faute. Je te donne ma parole : je ne voulais pas me suicider. Je voulais juste te faire peur. Je voulais tirer à côté, mais j’ai raté mon coup. J’avais bu un peu pour me donner du courage et j’ai raté. J’ai compris beaucoup de choses. Reviens. Tout va changer.
Sur la table, près de son lit, au milieu de citrons et de pommes il y avait une petit boîte.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Ouvre la.
J’ouvris la boite. Entouré de coton il y avait la balle du revolver.
- Donne la moi. Je vais l’emporter pour que tu n’aies plus jamais  la moindre intention de te suicider. Tu vivras vieux.
Il avait compris. Il regarda le plafond de peur de croiser mon regard. Puis il tourna la tête.
- Ca veut dire que tu ne reviendras pas. A bon chat bon rat. Je pensais que tu était plus généreuse.
Il me regarda longtemps. Je soutins son regard. Il changeait progressivement et l’ancien Boris réapparu.
- De toute façon je n’accepterai pas le divorce. Jamais. Tu m’entends ?Décidément, il ne changerait jamais.
Ce soir la j’étais invité chez des amis. Les discussions allaient bon train autour de la nouvelle du jour. Gorgouloff avait tué le président Paul Doumer. Le meurtrier avaient été arrêté sur place, et sérieusement battu, même s’il n’avait pas résisté. Son identité avait été établie aussitôt. Aussitôt après son arrestation, Gourgouloff avait expliqué les raisons de son geste. Il avait tué en représailles contre la France qui avait reconnu la Russie soviétique.
Un an avant l’attentat de Gourgouloff j’avais fêté mes 19 ans. Deux semaines auparavant mon ex-mari avait tenté de se suicider. Et aujourd’hui je servais le thé chez mon amie Tatiana et je regardais, effrayée, l’un des invités, Petchorski qui annonçait une nouvelle catastrophe. Notre fin était proche, il fallait de toute urgence faire les valises et fuir! La France ne pardonnerait pas la mort de son président.
« Mon Dieu, mon Dieu, tout ce que nous avons construit avec tant de peine sera détruit. Nous devrons à nouveau errer à travers le monde, apprendre des langues étrangères . Et où aller ? Qui voudra de nous ? Qui a besoin de nous? »
L’architecte Duvalier et le Docteur Joubert écoutait Petchorski et n’en croyaient pas leurs oreilles. A leur avis son discours était un tissu d’aneries. M. Duvalier avait remarqué mon air effrayé. Il s’approcha de moi et me dit à l’oreille :
- N’écoutez pas le prince, Mlle Nathalie. Il raconte n’importe quoi pour impressionner les dames.
- Mais qui donc est ce Gougouloff, demanda Mme Duvalier ?
- Un agent bolchevique, répondit Mikki en réajustant son pince-nez.
Il s’ensuivit un brouhaha général. Personne ne croyait à cette fable lancée par des journaux de l’émigration.
- Mais non, déclara le journaliste Busser, ce n’est pas un agent bolchevique c’est un fou. Son idée est complètement folle.
- Quelle idée ? demanda Mme Duvalier.
- Gourgouloff a déclaré qu’il n’apréciait pas le rapprochement franco-soviétique.
- C’est bien ce que je dis, s’écria Mikki qui en renversa une chaise. Vous venez de confirmer la participation d’émigrés dans cette affaire. Nous non plus nous n’aimons  pas la politique de la France. Nous aussi nous affirmons qu’il ne faut pas encourager les Soviets mais les isoler. Mais nous n’avons aucun lien avec ce fou. Son geste, mon cher Busser a été dirigé par les bolcheviques.
- Mais pourquoi, bon sang, pourquoi ?
- Je vous explique : provoquer en France un fort mécontentement à l’égard des émigrés et les renvoyer. Et de cette manière provoquer leur perte. Vous vous rendez compte ce que va représenter pour des centaines de milliers de personnes la nécessité de partir ? Et aller où, surtout ? Dans l’espace ? Sur la lune ?
Ils ne parvinrent pas à se mettre d’accord. Les Français restèrent sur leur position. Ils rejetaient catégoriquement l’idée que l’on puisse poursuivre des innocents. J’avais honte des Russes. La France nous avait accueillis et c’est ainsi que la remercions de son hospitalité. J’avais envie de croire à ce qu’avait dit M. Duvalier.
L’avenir devait montrer qu’il avait parfaitement raison.
A suivre

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