Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d‘Ariane Vassilieva

5
Simple routine. – Pétia.

L’épisode Gorgouloff aurait eu beaucoup plus d’effet sur moi si je n’avais eu ce problème lancinant. Le retard était évident, il n’y avait plus de doute : j’avais quitté mon mari enceinte.
L’arrivée d’un enfant signifiait que je devais retourner chez mon mari car dans le cas contraire il ne le reconnaîtrait pas. Il valait mieux pour lui qu’il ne naisse pas car avec la mention « né de père inconnu » il serait vraisemblablement promis à un sombre avenir.
Je décidai de n’en parler à personne et essayer de m’en sortir toute seule. Je me mis  à ingurgiter tout un tas de cochonneries et  à me baigner dans de l’eau bouillante. Il n’y eut rien à faire et l’avortement était alors puni par la loi.
Par l’intermédiaire d’une amie j’obtins l’adresse d’une faiseuse d’anges. Je m’y rendis en emportant toutes mes économies.
Dans une chambre blanche, d’une propreté irréprochable, et sous l’éclairage de trois lampes, une femme peu diserte me débarrassa des conséquences d’un mariage qui n’était plus qu’un mauvais souvenir.
Je souffris le martyr et fis le serment de ne plus jamais me marier ni d’avoir d’enfant. Après deux heures de repos, je rentrai chez moi.
Non, pas chez moi, mais chez la tante Lilia que j’avais rejetée de manière injuste. Elle avait pourtant essayé de me dissuader de tout ça.
En arrivant chez elle, je perdis connaissance. La faiseuse d’anges avait très mal travaillé. Heureusement la tante Lilia non sans mal à me remettre en état.

Je restai au lit pendant deux jours et je demandai enfin à Tatka, qui avait monté la garde auprès de moi, de me passer un miroir. J’étais très pale avec des cernes sous les yeux qui me vieillissaient  tout en me donnant un air nettement plus distingué.
Puis vint le temps de rentrer chez moi. Je rangeais mes affaires sous l’œil de la tante Lilia qui observait mes préparatifs, les bras croisés.  Elle avait un air bizarre, comme si elle avait une idée derrière la tête.
- Bon, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tu veux me dire ? – lui demandai-je enfin.
- J’aurais préféré ne rien dire… J’y ai beaucoup pensé… Excuse moi Natacha, mais je pense que… selon toute vraisemblance…  tu ne pourras plus avoir d’enfant.

Après cet accident de parcours le temps a passé et l’ennui s’est installé. Je rentrais du travail et presque aussitôt je m’allongeais avec un bon livre ou bien je me faisais couler un bon bain où je passais des heures.
- Tu n’es pas noyée ? – me criait ma mère.

Pétia venait souvent nous voir. Un beau jour il m’invita au dancing où je n’avais guère envie d’aller. Encouragée par ma mère, je finis par céder. Après quelques danses on prit un verre. Pétia se mit à me raconter une histoire drôle mais  s’interrompit soudain.
- Regarde, c’est Venia ! Il se leva et lui fit signe. Et je vis celui que Pétia avait appelé Venia se frayer difficilement un passage dans notre direction. Je n’avais jamais vu un aussi bel homme. Il était beau comme un Dieu. Ou plutôt comme un ange, tombé par le plus incroyable des hasards sur le parquet usé de ce dancing.
Il étreignit Pétia, lui serra longtemps la main, me salua et s’assis à notre table. Il commanda le plus naturellement du monde trois pernods. Pétia protesta. Il n’aimait pas les boissons alcoolisées. Il fumait uniquement pour se donner un genre et préférait aux cigarettes la pipe qui immanquablement s’éteignait à la deuxième bouffée. Mais Venia insista.
- Excuse moi, dit-il – mais il faut fêter dignement notre rencontre.
Je compris ensuite leur joie de s’être rencontrés. C’étaient des camarades de classe. Ils se rappelèrent le temps du lycée, leurs amis, leurs professeurs.
Après avoir discuté ils décidèrent de danser. Venia m’invita, tandis que Pétia avait repéré une fille à la table voisine.
Mon cavalier dansait bien mais il était un peu maniéré. Il se tordait comme s’il n’avait pas de colonne vertébrale. Sa main était molle. J’essayais de ne pas le regarder mais tous les regards étaient braqués sur lui. J’en eu pitié pour lui. Aucune femme n’était assez belle pour lui.
Nous sommes rentrés très tard en taxi. Venia voulu nous raccompagner. Pétia et lui me raccompagnèrent jusqu’à chez moi.
Le lendemain chez la tante Lilia on préparait des pelmeni. J’aidai à leur fabrication. J’étais arrivé trop tôt. La tante Lilia et la grand-mère n’étaient pas encore levées. Pétia était seul dans la cuisine. Quand j’entrai il se retourna. Son visage était tourmenté, il avait l’air malade.
- Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Quand je repense à la soirée d’hier j’ai envie de vomir.
- A cause d’un petit verre de pernod ?
Il haussa les épaules, se passa la main dans les cheveux. Il avait vraiment l’air très malheureux.
- Mais non, bien sûr! – et brusquement j’eu l’impression qu’il s’en prenait à moi, – tu crois peut-être avoir tapé dans l’oeil de Venia ? Tu crois peut-être qu’il est tombé amoureux de toi et que c’est pour ça qu’il nous a raccompagné ?
- Mais tu es malade ! Tu crois vraiment qu’on peut être amoureuse d’un homme comme lui ? Un homme comme ça il faudrait le mettre sous verre et le montrer dans un musée !
- Dans un musée… Quel salopard ! Quelle ordure !
- Ou tu m’expliques ce qui se passe ou alors tu débarrasses le plancher, j’ai une pâte à faire moi !
- Ce n’est pas toi qu’il voulait raccompagner, mais moi ! – dit-il en se frappant la poitrine.
J’ouvris de grands yeux :
- Je comprends rien.
- On t’a raccompagné et tu es partie. Et nous sommes restés quelques minutes à discuter. Et brusquement ce salopard a essayé de m’embrasser ! Tu comprends? Oui, c’est un sale pédé, voila ce que c’est ! Et moi je ne savais pas quoi faire, comme un idiot. Et ensuite je lui ai flanqué un bon coup de poing dans la gueule. Et lui … il s’est mit à pleurer.  Je le cogne et lui il pleure.
Pétia semblait vraiment très affecté. Je m’approchais de lui
- Tu prends ça beaucoup trop à cœur. Qu’est-ce que tu en as à faire ?
- Tu peux pas comprendre. C’était vraiment un ami. Ce n’est pas la nature qui l’a fait comme ça, c’est la vie. Après le lycée on ne savait pas quoi faire et lui, il a rencontré un type plein de fric qui a commencé à être aux petits soins : « Venez avec moi, mon jeune ami, vous serez mon secrétaire. Vous n’aurez même pas besoin de travailler. Vous serez mon fils mais en échange… ». Venia est si beau, il est tombé dans le piège. Et tu crois que c’est mieux avec les filles. Tu te souviens d’Anetchka Smidovitch ? Un beau jour je rentre dans un café. Anetchka est au bar, outrageusement maquillée, la jupe remontée sur les cuisses et à côté un type qui la serre de près. Ensuite le type est parti et Anetchka m’a reconnu et m’a dit d’une voix triste. « Pourquoi tu me regardes ? Je n’en peux plus de cette vie. Voila où j’en suis! ». Et en plus elle est toute jeune. Alors explique moi : qu’est-ce qui se passe ? On est comme englués et on peut pas s’en sortir. Tout le monde le sait. Toi, moi, même Tatka a commencé à comprendre.
J’interrompis son long monologue.
- Attends un peu, tout le monde ne se retrouve pas sur le trottoir. Je n’y suis pas et Tatka n’a aucune intention d’y aller. Et toi non plus tu n’iras pas. D’ailleurs, très peu de nos amis s’y sont retrouvés. Anetchka ? Elle n’a pas eu de chance et je le regrette. Les autres ? Quels autres à part ton Venia ?
- Oui, c’est vrai, – dit-il sans pouvoir trouver d’autre exemple. – Non, c’est vrai, je ne vois personne d’autre, – admit-il en souriant.
- Je vais te dire, – repris-je contente de lui avoir cloué le bec, – Constantinople.
- Quoi, Constantinople ?
- Maintenant nous pouvons comprendre. La bas les femmes se prostituaient pour un morceau de pain. Mais ni ma mère, ni la tienne ne sont devenues comme Anetchka.
- Constantinople, – dit-il l’air pensif, – Constantinople a quand même laissé sa marque.
- Qu’est-ce que tu veux dire, – demandai-je brutalement.
- Tu sais très bien ce que je veux dire, répondit-il, l’air géné.
Je compris. Il voulait parler de ma mère. Il la jugeait. Il la mettait au même niveau qu’Anetchka Smidovitch. J’avais envie de le donner un bon coup de poing comme quand nous étions enfants. Il me tendit la main.
-Je ne reproche rien. Je compatis. Je ne dis rien, c’est la vie qui l’a voulu.
-Personne n’est fautif.
-Ah oui, personne ? – et il se mit à chuchoter en montrant du doigt les chambres de la tante Lilia et de la grand-mère, – et pourquoi diable nous ont elles emmené ici ? Qui leur a demandé ? C’est du délire ! C’est se moquer du monde cette émigration ! Mais elles savaient très bien ce qui allait se passer ! Et tout le monde a fui ! A Constantinople, en Bulgarie, en Amérique, ici ! Les vieillards et les enfant. Tu ne te souviens pas de la vieille Ryzhova ? Qui en avait besoin ? Les bolcheviks ? C’est idiot ! Quel imbécile peut croire qu’on aille comme ça, sans raison, tuer les vieillards et les enfants !
- Et ton père, il ne l’ont pas tué peut-être ?
- Mon père, c’était la guerre. C’était un militaire, il a été tué à la guerre.
- Et bien, Pétia, je te découvre.
- Et qu’est-ce que tu croyais ? Tu croyais peut-être que Pétia était un brave garçon. Que Pétia allait grandir et qu’il serait ingénieur. Tu parles ! Pétia ne peut même pas être français. Tu as lu ce papier du commissariat ? Pétia ne peut pas devenir français non pas parce qu’il est idiot ou parce qu’il a une courge à la place de la tête mais parce qu’il lui manque 5 kg pour devenir français ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? On pèse tout le monde en France ? J’aurais préféré que le bolcheviks me pendent plutôt que ça! D’ailleurs je ne suis pas du tout sur qu’ils m’auraient pendu. Et plus si les bolcheviks étaient de tels assassins pourquoi diable la France les a-t-elle reconnu ? La France les reconnaît et nous on doit se peser pour devenir français ! Et cette chanson « La neige t’a emporté, Russie » (*), n’a aucun sens.
Rien ne pouvait plus l’arrêter.
- Et ce genre de chanson  nous rend idiots ! Dans un quart Sacha et l’oncle Kostia seront là et on va jouer à la belote. Sans de poser de questions.
- Tu n’es pas obligé de jouer.
- Et qu’est-ce que je vais faire ? Me pendre ? Sans l’aide des bolcheviks ? Mais comprends donc ! Avec leur fuite éperdue hors de Russie, ils nous ont mis dans une impasse ! Ils nous ont transformé en émigrés planétaires !
- Oh, la, la, mais qu’est-ce que vous avez à crier si fort, – dit la tante Lilia en entrant dans la cuisine.
Et on se mit à faire des pelmeni.

*chanson de Filaret Tchernov écrite en 1918 en Russie, devenue par la suite l’hymne de l’émigration russe.

A suivre

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