Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

6

Bal des anciens de Gallipoli. – Les Mladorossi. – Un groupe sportif. – L’année 34.

Le nouvel an était arrivé et comme d’habitude on réveillonna chez la tante Lilia.

Les invités s’en allèrent de bonne heure. Sacha et Pétia se mirent à jouer à la belote. Mais jouer à deux manquait d’intérêt et ils m’invitèrent à jouer avec eux. Ils m’expliquèrent les règles mais Pétia hurlait à chacune de mes erreurs, jetait ses cartes et essayait de faire rentrer dans la tête de son élève peu une règle élémentaire
-Pour jouer à la belote il faut de l’audace, de l’audace !, répétait-il.
Et il avait bien raison :  je manquais totalement d’audace.
Le lendemain ma mère et Sacha réussirent à me convaincre d’aller avec eux au bal des anciens de Gallipoli*. Comme je m’y attendais c’était ennuyeux à mourir. Heureusement il y avait Pavel Troitski, un imitateur connu. Il monta sur scène en frac avec un plastron d’un blanc éclatant, salua et annonça en grasseyant :
-La musique est mienne, les paroles volées.
La salle éclata de rire : tout le monde avait compris qu’il imitait Alexandre Vertinski .
Vertinski ne prenait pas ombrage des imitations de Pavel Troitski qui d’ailleurs avait été son le parolier.
Lors de ce bal j’ai eu également l’occasion d’entendre Nadejda Vassilievna Plevitskaïa . Elle n’était plus toute jeune, elle avait pris de l’embonpoint, mais ça voix restait merveilleuse. Elle eut droit à une ovation en particulier quand elle entonna la chanson de Filaret  Tchernov « la neige t’a emportée, Russie ».
Un vieillard chenu, pleurant d’attendrissement monta sur scène et lui offrit un bouquet de roses. La salle était aux anges et je me rappelai la conversation avec Pétia. Il avait raison. Pourquoi se réjouir ? Cette chanson était comme un messe d’enterrement et la voix de Plevitskaïa était tragique, comme condamnée.
Mais la soirée s’éternisa, de plus en plus ennuyeuse. Vers neuf heures du soir j’allais chez la tante Lilia.
Pétia était parti chez sa fiancée à Meudon et Tatka n’était pas rentrée d’une soirée organisée par un mouvement russe. Après le lycée elle avait perdu de vue ses amies françaises et c’était rapprochée de cette organisation et j’espérais que Tatka m’en dirait un peu plus à son retour.
-Oui, j’assiste à leurs rencontres,- me dit-elle distraitement, – ça me plait, pour le moment. C’est une organisation politique, bien entendu, les nôtres ne peuvent pas en créer d’autres… Ils s’appellent les « Mladorossi » (jeunes russes) .
-Tatka ! – dis-je en riant – C’est pas possible ! Toi ? De la politique ?
-Je m’en fiche pas mal de la politique (en français dans le texte). La-bas, ce sont les vieux qui font de la politique. (Pour Tatka on était vieux à partir de 30 ans). Mais pour les jeunes il y a des « groupes sportifs ». Tout le monde fait semblant de s’intéresser à la politique mais en fait on y va pour danser et bavarder.  Ils s’en fichent pas mal de la politique (en français dans le texte). Tu veux venir ?
Et c’est ainsi que je me retrouvai dans un groupe des Mladorossi.
Le Parti des Mladorossi occupait un hôtel particulier rue d’Alleray dans le 15e. Une pièce avait été attribuée aux jeunes où l’on pouvait organiser des soirées, danser et flirter. Je fus très heureuse d’y retrouver une vieille connaissance, Macha Bouslaeva qui était rien moins que secrétaire d’un groupe.
-Notre système est très compliqué, – commença-t-elle ce qui me fit pouffer de rire. Elle se vexa et fit la moue.
-Tu rigoles, mais c’est très sérieux.
-Macha, arrête tes bêtises. – et je la chatouillais comme je le faisais toujours quand je la rencontrais. Elle était très chatouilleuse et se mit à rire puis me repoussa et me dit très sérieusement.
-Ah tu ne me crois pas, mais c’est très sérieux. « Le Tsar et les Soviets! » – ce n’est pas rien!
Je commençai a prendre mes repères dans ce groupe sans savoir encore si j’allais y rester ou non.
Il y avait une quarantaine de jeunes gens et jeunes filles de mon âge ou un peu plus jeunes. En général ils se regroupaient par affinités et je n’ai jamais su au juste combien le Parti avait d’adhérents. Il ne devait pas y en avoir des masses même s’il avait des filiales dans d’autres villes et même dans d’autres pays. A Paris il devait y avoir quelque 150 membres.
Les idéologues du parti estimaient que la jeunesse devait se former avant d’entrer au Parti dont le slogan semblait paradoxal : « Le Tsar et les Soviets ». Les jeunes gens devaient néanmoins assister aux réunions et porter un uniforme : chemise blanche et jupe bleu pour les filles, chemise blanche et pantalon noir pour les garçons. Ils devaient former une haie d’honneur de chaque côté d’un Mladoross qui tenait le drapeau tricolore de la Russie impériale.
Le chef du Parti, Alexandre Kazem-Bek, faisait alors son apparition et les jeunes gens le saluait bras tendu en criant :
- »Chef ! Chef! Chef! »
Les fonctions du groupe s’arrêtaient là et on le laissait tranquille jusqu’à la prochaine réunion. Sa mission accomplie et à la fin de la partie officielle, en un clin d’œil le groupe repoussait les chaises le long des murs pour libérer le centre de la salle et … on se mettait à danser jusqu’à ne plus tenir debout.
J’achetai une jupe bleu foncé (j’avais déjà une chemise blanche) et je me rendis à la réunion. Comme elle l’avait promis, Macha s’assit à côté de moi et se mit à me murmurer à l’oreille:
-Là-bas, il est à droite, tu vois ?
-Mais il est affreux.
Macha me lança un regard méprisant.
-Tu n’y comprends rien – affreux ! Mais en tout cas il est très intelligent. C’est le théoricien principal du Parti. Kroupinski. Et les deux à côtés de lui, le mari et la femme, ce sont les Cherchnevi. Lui c’est Vassili et elle Irène, je crois.
Vassili Cherchnev était un homme plutôt enveloppé, d’une trentaine d’années, au visage étonnement bon. Sa femme, petite, maigre, les cheveux ébouriffés, feuilletait une brochure d’un air soucieux.
Si l’on m’avait dit à ce moment la que Vassia Cherchnev deviendrait le parrain de ma fille et que pendant la guerre moi et mon mari irions nous réfugier  chez lui… Et Macha pouvait-elle imaginer qu’en me désignant, à côté de Cherchnev, un homme mince, qui semblait prêt à chaque instant à sourire ironiquement, elle me désignait en fait mon futur mari, Serge Nikolaievitch Oulanov.
– Voici les Poutiatine, le Prince et la Princesse, me dit Macha
-Ils ne sont plus tout jeune
-Et la, les Kourakine. Eux sont jeunes.
-Et voila encore quelqu’un d’important – Krassinski. Le fils de la danseuse Mathilda Kchessinskaïa et du Grand Duc André Vladimirovitch Romanov (cousin du tsar Nicolas II).
Je regardai ce type qui semblait n’avoir aucun intérêt. Macha se mis a en vanter les mérites.
-Il est vraiment des nôtres, non seulement dans le Parti, mais aussi avec nous, avec nous c’est plus drôle. Et il est très sympa… Et dans le coin  : Ossorguine et Pavlov. De tout  jeune Madorossi.
-Tout jeune, tu parles ! Ils ont plus de 30 ans.
-Peu importe, nous aussi on va grandir et on adhérera au Parti…
-Merci bien (en français dans le texte). Je préfère attendre.
-Ca c’est les nôtres, Pankrat, Denis Davidov.
Ce nom connu retint mon attention.
-Il est lié au poète-hussard ?
–Absolument. C’est son arrière petit-fils.
Je l’observai. Il était plutôt petit, élégant, les cheveux noirs peignés en arrière et des yeux de tsigane, à fleur de tête.
Un tout jeune homme passa à côté de nous : Cyrille Radichtchev. A côté de nous s’assis le comte Kapnist. Un visage agréable, le front  haut, légèrement dégarni. Il avait l’air gauche, timide. Pas très soigné, il portait un pull trop grand pour lui, au col complètement détendu.
-Il travaille comme gardien et écrit un livre scientifique, chuchota Macha. Il est tout seul. Il n’a ni parents, ni famille, ni femme. Il a terminé la Sorbonne.
Je n’eus pas le temps de regarder Kapnist , Macha me montrait déjà une femme modeste et réservée, la femme du chef, le fameux Kazem-Bek. J’étais déçue. A mon avis le Chef aurait du avoir une belle femme comme épouse. Lui même ne manquait pas d’allure, et il avait un don oratoire certain. J’eus par la suite plusieurs fois l’occasion de l’entendre.
Kazem-Bek appelait d’une manière convaincante son auditoire à ne pas se détourner de ce qui se passait en Russie. Tous hochaient la tête d’un air convaincu. Que les Soviets restent, puisqu’il était impossible de faire marche arrière. Mais qu’il y ait aussi le Tsar car sans monarchie la Russie ne pouvait pas exister.
L’éventuel monarque Cyrille Vladimirovitch Romanov ( un autre cousin de Nicolas II) assista à une autre réunion particulièrement solennelle avec son fils Vladimir et sa fille Kira.
En semaine, les adultes se réunissaient dans la maison des Mladorossi sans nous. Ils siégeaient préparaient des théories, étudiaient les journaux soviétiques et essayaient de percer le secret de la réussite des bolcheviks. Ils organisaient aussi des lectures appelées « tables parallèles ». chacun pouvait exprimer son opinion personnelle et en débattre avec les autres. Ils allaient déjeuner dans le petit restaurant « La Maison Cosaque » situé à proximité. Les siège des Mladorossi disposait d’une petite cantine. On organisait aussi des réunions pour mettre au point les rapports avec l’ »Union nationale des travailleurs de la nouvelle génération« .  Avec ce mouvement les discussions publiques étaient vives. Chacun des deux partis était persuadé de détenir la vérité et ne voulait rien céder à l’adversaire pour sauver la Patrie.
Je n’aimais guère ces réunions mais j’aimais beaucoup les activités sportives, en particulier le volley-ball. Notre entraîneur était un jeune homme George Krassovski, taillé comme un véritable Apollon, bouclé et à l’air très sévère. George n’appartenait pas aux Mladorossi il était même contre la politique en général.
Mais bientôt nous fumes tous témoins des évènements de l’année 34. En France un coup d’Etat fasciste avait été évité. Une grève générale commença dans les quartiers ouvriers notamment à Boulogne ou nous regardions depuis nos fenêtres défiler les manifestants. Chez les Mladorossi on parlait beaucoup de ces évènements et on était émerveillé par la réaction du gouvernement face à la tentative de putsch fasciste.

A suivre
* En 1920-1921 une partie de l’armée russe du Général Wrangel, évacuée de Crimée, s’établit sur la péninsule de Gallipoli. Le camp militaire de Gallipoli devint un des centres militaires de l’émigration blanche. Beaucoup de réfugiés partirent par la suite pour d’autres pays d’accueil, en particulier la Serbie. Le monument commémoratif érigé en 1921 sur place par les forces russes, détruit par un tremblement de terre en 1949, a été reconstruit et inauguré en mai 2008.

This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.