Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

 

7

L’océan.- Le destin.

 

Pendant les six premiers mois j’eus du mal à m’habituer aux Mladorossi.

Si Macha n’avait pas été la à m’appeler sans cesse – « Il faut absolument que tu viennes, aujourd’hui ce sera vraiment intéressant » – j’aurais sans doute laissé tomber.
Mais à l’automne nous avions constitué un groupe de filles très soudé et nous donnions le ton aux autres. Nous étions à peu près du même age, nous étions libres et insouciantes. Nous aimions les mêmes livres, les mêmes  films et nous pensions toutes qu’il n’y avait rien de pire que la cupidité et la prospérité bourgeoise. La vie est merveilleuse, disions-nous. Les petits soucis, le manque d’argent, ne pouvaient être temporaires. D’une manière générale nous pensions qu’il ne fallait accorder aucune importance aux difficultés. Et nous avions « le cœur léger grâce aux chansons » comme l’affirmait une chanson soviétique que nous reprenions un tantinet modifiée :
« En avant tribu des Mladorossi »*
L’été était arrivé et notre groupe se préparait à partir pour un camp de vacances sur la côte Atlantique. Les organisateurs étaient « les plus jeunes des Mladorossi » : Oulanov, Ossorguine et Pavlov.
Oulanov travaillait comme cuisinier à la cantine des Mladorossi, rue d’Alleray, et continua à l’être au camp. Ossorguine était chaque année son assistant et Pavlov le plus débrouillard et qui avait la fibre commerciale devait tout organiser, acheter ce qui manquait, vérifier l’inventaire, bref tous les tracas organisationnels reposaient sur lui.
Tatka et moi nous nous étions inscrites et avions versé notre cote-part mais je me préparai déjà à un été pourri. Je n’avais pas tort. Après notre arrivé il se mit à pleuvoir des cordes : les tentes étaient trempées et le sable gorgé d’eau. Le premier jour ensoleillé je manquai de me noyer. J’avais nagé trop loin sans m’en rendre compte et la marée descendante m’avait emporter au large. Quand je voulu revenir j’apercevais à peine le rivage. Des nuages noirs s’amoncelaient à l’ouest et le mer devenait houleuse. Mon cœur se mit à battre plus fort.
« Doucement, lui ordonnai-je, on va s’en sortir. Pas de panique, doucement. »
Je revenais vers la berge à la brasse tout en contrôlant ma respiration. Mais je n’y arrivai pas. Je me mis sur le dos, les vagues m’aspergeaient le visage . Heureusement le calme revint et je parvins à rentrer me promettant de ne plus jamais nager si loin.
Quelques jours plus tard je décidai de rentrer à Paris. Tatka accouru :
-Pourquoi tu t’en vas ?
Elle ne voulu pas croire à mes explications embrouillées à propos du mauvais temps et je dus mentir.
-Bon je vais te dire la vérité, mais seulement à toi.
Les yeux brillants Tatka s’assit à côté de moi.
-Voila, tu comprends, je suis tombé amoureuse et lui il ne fait pas attention à moi. Je ne veux pas me tourmenter. Je rentre à Paris et ça passera.
-T’es amoureuse ? Mais de qui ?-, interrogea Tatka, – Si tu ne me le dis pas je ne te laisse pas partir.
Qui donc pouvais-je nommer pour quelle me laisse en paix ?
-Sergueï Oulanov.
-Oulanov ? – les yeux de Tatka s’arrondirent elle s’enfonça dans sa chaise longue et se mit à me regarder comme si j’avais perdu la raison, – t’es dingue ?
-Pourquoi ? – il est pas mal, il est pas bête et il plait.
-Premièrement,  dit Tatka en commençant à compter sur ses doigts, – c’est un ivrogne.
-D’où tu sors ça ?
-Mais je les ai vu se saouler de mes propres yeux, pas plus tard qu’hier  : ton Oulanov, Pankrat, Marc, Pavlov.
Je décidais de la faire enrager.
-Tu parles, ils ont juste bu un coup! Ça na rien de mal.
-Bon. Peut-être. Mais ce n’est pas le plus important. Il n’a pas un radis! La Bohème! Laisse tomber! Rentre tout de suite à Paris, tu as ma bénédiction.
Et c’est à partir de ce moment la que je mis à penser à Sergueï Oulanov. Je savais que c’était un chômeur chronique. Son état de cuisinier à la cantine des Mladorossi ne lui rapportait rien du tout et ce qu’il recevait au camp de vacances était hautement symbolique.
Je savais aussi qu’il avait 28 ans, qu’il était enjoué et spirituel. Avec Marc Ossorguine ils faisaient des imitations qui faisaient beaucoup rire. Et puis… Tatka avait raison : il buvait beaucoup.
Mais tout le monde buvait! Dans la cuisine du camp il y avait toujours un seau, rempli de bouteilles de vin. Tout le monde pouvait en boire. Et d’ailleurs personne, mis à par Denis Davidov, n’était jamais ivre mort. Il expliquait son penchant pour la boisson par son hérédité, en particulier une prétendue grand-mère tsigane. On essayait de le dissuader, mais lui n’en démordait pas :
-Je suis condamné à être alcoolique !, -répétait-il.

Sergueï Oulanov était de taille moyenne, mince, agile. Des traits fins, un nez droit, toujours un sourire ironique aux lèvres et toujours un éclat de gaîté dans ses yeux clairs. Il se peignait en arrière et l’on sentait en lui l’intellectuel racé. Son langage était précis et parfaitement correct. En revanche il était très mauvais en français. Il parlait avec un fort accent et uniquement quand ça lui était indispensable. Il ne pouvait pas penser en français et traduisait chaque phrase du russe. Cela se sentait et je déduisis qu’il était à Paris depuis peu.
La veille de mon départ je le croisai par hasard sur un petit chemin au milieu de pins
-On m’a dit que vous partiez. Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je lui répondis la vérité : la pluie sans fin, la peur de l’océan. Il compris et n’essaya pas de me dissuader.
-Si vous allez dans le sud, écrivez-moi, dit-il, – comme pour dire quelque chose en guise d’adieu.
Le lendemain je partais pour Paris. Ma mère s’étonna de mon retour inattendu et me reprocha d’avoir nagé en mer sans précaution.
-L’orgueil des hommes est incommensurable! – constata-t-elle. -Tu voulais peut-être démontrer que tu peux dompter,  même les éléments.
-Je ne veux rien démontrer tout. Je nage pour mon plaisir.
-Tu pourrais le  faire de façon moins risquée.

Macha m’appela début octobre et selon sa vieille habitude se mit à hurler dans le téléphone comme s’il y avait le feu :
-Il faut que tu viennes, les jeunes de « L’Union nationaliste » veulent en découdre avec les Mladorossi.
Je repassai ma chemise blanche, et mis une jupe bleue, des escarpins et une veste. J’admirai ma tenue dans la glace et, satisfaite,  me fis un clin d’œil. Pour cette réunion une salle avait été louée rue Vaugirard.
La salle était pleine, des journalistes des journaux russes de l’émigration étaient la. Tout le monde s’attendait à une provocation. Les jeunes de « l’Union nationaliste », d’un âge plutôt avancé firent leur apparition et se mirent à débattre avec des Mladorossi, eux aussi d’un âge certain. Les jeunes des deux organisations sifflaient et ululaient aux moments opportuns. Puis les débatteurs de « L’Union nationaliste » se mirent à quitter la salle et nous traitant de bolcheviks et de sales juifs. Un journaliste de « Vozrojdenie » (la Renaissance) reçu un bon coup de poing. Une bagarre failli s’ensuivre mais bientôt les esprits s’apaisèrent. Les Mladorossi, en petits groupes, discutaient des « remarquables résultats de cette rencontre ». Les jeunes rangèrent les chaises et se mirent à danser.
-Et cette lettre que vous deviez m’écrire, je l’attends toujours !
Je me retournai. Devant moi Oulanov, un sourire ironique aux lèvres. J’avais complètement oublié que je devais lui écrire. J’essayai de me justifier.
-Peu importe, allons danser, – dit-il.

Six mois après cette réunion mémorable chez les Mladorossi nous avons décidé de nous marier Serioja et moi. Je l’avais présenté à ma mère depuis longtemps. Pour mon plus grand bonheur ils avaient aussitôt sympathisé. Nous discutions souvent tous les trois de notre situation, parfaitement absurde. Finalement ma mère fut convaincue des mes sentiments pour Serioja et du sérieux de ses intentions et nous annonça de manière tout à fait inattendue :
-Laissez tomber cette histoire de divorce et vivez ensemble comme mari et femme. Vous avez ma bénédiction.
Elle alla dans sa chambre et en revint en tenant une icône. Je palis, Serioja devint très sérieux.
-C’est avec cette icône, Natacha, que l’on a béni ton grand-père et ta grand-mère quand ils se sont mariés. Ils ont toujours vécu dans l’entente et l’amour. Maintenant c’est moi qui vous béni. Soyez heureux vous aussi.
Sans bruit et sans organiser de grande fête nous sommes installés Serioja et moi dans un petit hôtel de la rue de la Tour dans le 16e.
J’obtins le divorce d’avec Boris Valerianonvitch deux ans plus tard. Il avait pris la nationalité française et voulait épouser une Française.

Pétia et Tatka n’ont jamais réussi à se lier d’amitié avec Serioja. Pétia avait ses problèmes à lui. Il allait bientôt se marier. Quant à Tatka les hommes qui n’étaient pas amoureux d’elle ne l’intéressaient pas. Mais la tante Lilia et la grand-mère étaient sous le charme du tact inné de Serioja et de sa bonne éducation.
-C’est un homme très distingué, très attentif, plein de tact, et de l’age qui convient. Natacha a enfin trouvé le compagnon qui lui faut.

L’année 1937 a été marqué pour l’émigration russe par l’enlèvement du général Ievgueni Karlovitch Miller chef de l’ Union générale des combattants russes . Comme son prédécesseur le général Koutiepoff il n’était pas rentré chez lui. On l’avait recherché mais en vain. Un bout de papier écrit de sa main était resté sur sa table. Il en ressortait que Nikolaï Vladimirovitch Skobline, une figure de l’Union générale des combattants russes, savait où était Miller. Skobline promis d’éclaircir la situation mais disparu à son tour. Les autorités françaises arrêtèrent alors la femme de Skobline, la fameuse cantatrice Plevitskaïa .
On parlait beaucoup de cette affaire dans l’émigration russe et on échafaudait les hypothèses les plus invraisemblables. Sacha le regard vide ne faisait que répéter :
-Pourquoi diable le NKVD avait-il besoin de Miller ? Pour le mettre en prison ? Avec la moitie de la Russie qui s’y trouve déjà ?
Serioja n’aimait pas que l’on dise que la moitié de la Russie était en prison.
-Il est physiquement impossible de mettre en prison la moitié de la Russie ! Il n’y a pas assez de prisons pour ça ! Personne parmi les émigrés ne reviendraient en Russie et pourtant il y en a qui y vont. C’est un fait.
-Hélas, oui, ils y en a. C’est de la folie. Ne les enviez pas Sergueï Ivanovitch. Ils y vont à leurs risques et périls… Mais qui donc a enlever Miller ? Qui en avait besoin ? Bon, Koutiepoff, passe encore. Mais Miller…

A suivre

* au lieu de : « En avant tribu des Komsomols »

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