Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

2

L’ami de Tatka,- Peintures,- Marina,- Une mort annoncée

En ville tout était tranquille mais il y avait dans les rues de nombreux militaires.

Chez la tante Lilia un bel officier, Michel Déré venait rendre visite à Tatka. Sérioja la taquinait.
-Méfiez-vous Tatka, – les militaires sont inconstants. Ils restent rarement à la même place.
Mais les intentions de Michel semblaient sérieuses. Il avait fière allure et selon Tatka c’était un « homme, un vrai ». Galant, spirituel, les traits réguliers, sanglé dans un uniforme impeccable, il était tout simplement irrésistible. Ils avaient décidé de se marier une fois la guerre finie.

Les arrestations de Mladorossi avaient cessé. La Thémis française était apparemment satisfaite. Sérioja pouvait sortir sans crainte.
L’Europe était en guerre, mais ce n’était pas notre guerre.  Nous n’avions rien à y voir, même si les autorités françaises nous avaient forcé d’y participer. Tout le monde espérait que Hitler n’attaquerait pas la France et que nos garçons, après avoir mariné quelque temps sur la ligne Maginot, pourraient rentrer à la maison.
Sérioja avait trouvé du travail dans une usine  de peinture et moi aussi j’avais trouvé un emploi lié aux couleurs.
Marina était rentré d’Algérie en décembre sans son mari qui était resté en Algérie mais maintenant sous les drapeaux. Elle s’installa chez son père et Valentina Valerianovna même si ses beaux-parents avaient insisté pour qu’elle aille chez eux. Marina avait appelé  son ancien patron qui lui avait trouvé un travail. Il fallait peindre des mouchoirs avec des dessins d’actualité. Ils étaient à la mode et on se les arrachait.
Les dessins étaient de toutes sortes et tous aux couleurs du drapeau français. Il y en avait un sur lequel étaient représentés deux piliers reliés par un corde sur laquelle pendait du linge avec la phrase «On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried !».
C’était un travail méticuleux et fastidieux. Marina m’appela à l’aide puis elle fit venir Tatka. On s’asseyait toutes les trois autour de la table et on peignait sans reprendre haleine.
On bavardait beaucoup et le temps passait plus vite. Marina nous racontait son expérience en Algérie et nous parlait du fils qu’elle y avait perdu. Resté en tête en tête Tatka me dit un jour  :
- C’est peut-être mieux ainsi. Qu’est-ce-qu’elle ferait maintenant avec un enfant  ?
Cette remarqua me choqua.
- Arrête de dire des bêtises! Réfléchis un peu avant de parler  ! Tu ferais mieux d’épouser Michel  !
- Mais c’est prévu  !
- On ne sait jamais.
Je regrettai d’avoir dit ça. Je ne pensai pas que Michel changerait d’idée, en revanche je doutais de la constance de Tatka. Mais elle compris ma remarque autrement. Elle cru que je pensais à la guerre et à sa profession.
- Rappelle toi de ça une bonne foi pour toute  ! – cria-t-elle en tapant du poing sur la table. On ne le tuera pas  ! On ne le tuera pas même si une vrai guerre commence. Je ne veux pas qu’on le tue et on ne le tuera pas  !

L’année 40 avait commencé. Ma mère avait le cancer du poumon, comme la tante Lilia avait fini par me le dire. Elle avait répondu par monosyllabe à toutes mes questions pour finalement admettre la vérité.
Le lendemain j’allais à l’hôpital. Je m’étonnais moi-même de pouvoir parler tranquillement et d’évoquer avec ma mère des souvenirs sans importance. Elle en avait assez de l’hôpital et voulait rentrer à la maison.
- Je marche un peu, j’ai de l’appétit, -me dit-elle comme pour me convaincre, – C’est stupide de rester dans un lit d’hôpital.
Elle me demanda de lui amener un petit cendrier pour qu’elle puisse le mettre sur son ventre.
- Le gros cendrier est trop lourd.
Jusqu’au dernier moment elle refusa de renoncer à ses «Gauloises».

En mars, Serioja fut convoqué à nouveau au commissariat pour un nouvel examen et on le déclara bon pour le service. On lui donna un ordre de mission pour septembre. Le document portait en grosses lettres le mot «Apte  !» (en français dans le texte)
Paris croyait à la détente. Bientôt la fin  ! Même notre concierge l’annonçait  :
- C’est bientôt la fin ! Vous avez vu  ? Hitler a attaqué la Norvège. Il est fichu  !

Tout bascula le 10 mai. Les Allemands passèrent à l’attaque et des combats  commencèrent dans l’Est de la France.
Avec Tatka et la tante Lilia j’allais rendre visite à ma mère à l’hôpital. Mais nous n’eurent pas le temps d’y arriver. Le hurlement des sirènes retentit. Sans cesse plus fort. Les gens étaient perdus. On ne savait pas quoi faire. Personne n’avait l’habitude des alertes aériennes.
Des gens avec des brassards et des policiers accoururent. Ils se mirent à nous repousser vers les entrées des maisons et le métro. Un homme âgé refusait obstinément. Il voulait rester dans la rue pour « voir« .
Nous nous sommes réfugiées  dans un petit café. Le patron avait laissé entrer quelques personnes avant de fermer la porte. Il nous emmena dans un petite pièce au fond du café et, curieusement, éteint la lumière. On resta dans l’obscurité pendant près d’une heure.
A l’hôpital il n’y avait pas de crainte particulière, mais quand nous avons pris le métro pour rentrer à la maison on nous annonça qu’il n’irait pas au delà de la Porte de Versailles. Nous fîmes le reste du chemin à pied. Plusieurs maisons avaient été touchées, des camions de pompiers et des ambulances passèrent en trombe à côté de nous. Tout cela semblait irréel, comme si l’on assistait au tournage d’un film.

Cela s’est passé le 3 juin 1940 et ce fut la première attaque aérienne allemande sur Paris.

Le 9 juin 1940 l’hôpital nous appela tante Lilia et moi pour un entretien avec le médecin principal qui nous annonça :
- Il  n’y a plus d’espoir. Nous ne pourrons pas la guérir. Les Allemands arrivent et il va falloir évacuer l’hôpital. Prenez la chez vous. Ce sera beaucoup mieux pour elle comme pour nous.
Il évitait de me regarder et s’adressait à la tante Lilia. Elle accepta et le médecin fit le nécessaire pour que ma mère soit transportée en ambulance.
Contente de pouvoir sortir de l’hôpital, elle s’habilla sans aide. Elle voulait même ranger elle même ses affaires tout en assurant que l’ambulance était inutile. Soutenue de chaque côté elle eut toutefois du mal à traverser le long couloir et accepta sans rechigner qu’on l’installe sur un brancard. Je me dis qu’en fait nous l’emmenions mourir chez elle.
Depuis quelques jours la tante Lilia semblait très amaigrie. Les yeux lui mangeaient le visage, comme Pétia quand il était petit. Lui-même avait été emporté dans le tourbillon de la guerre. Son épouse, Yvonne qui était enceinte, venait parfois aux nouvelles.
-Pas de lettres ?, – demandait-elle.

Le 10 juin l’usine de peinture, où travaillait Sérioja, ferma. Comme un fait exprès, Sacha n’était pas. Il emmenait des clients hors de Paris. Quant aux petits mouchoirs, personne n’en voulait plus. Il faut dire que la ligne Siegfried n’était vraiment plus d’actualité.
La tante Lilia mise à part, tous les membres de la famille étaient au chômage. Et en plus il y avait deux chiens à nourrir. La tante Lilia en parla à un Français qu’elle connaissait et qui accepta de prendre Marlène dans sa ferme jusqu’à la fin de la guerre.
Quand vint le moment de la séparation Tatka enfouit sa tête dans l’encolure de Marlène et se mit à pleurer à chaudes larmes refusant de se séparer de son « chien-chien chéri« .
-A la fin de la guerre Marlène reviendra. La séparation n’est pas définitive, – lui dis-je pour la calmer.
Mais Marlène ne revint jamais. Après la guerre ses maîtres adoptifs annoncèrent que la chienne s’était acclimatée et qu’il serait absurde de la faire vivre dans un petit appartement alors qu’elle était désormais habituée au grand air.

La « drôle de guerre » avait pris fin. On essayait de ne pas trop y penser. La mort annoncée de ma mère avait tout éclipsé

A suivre

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