Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

3

Les Allemands à Paris

Le 13 juin j’allai acheter du lait. Notre crémière s’appelait Mme Roland.

Comme sa boutique, elle était petite et accueillante. Souvent ses clients s’attardaient un peu pour bavarder.

-Oh la, la, – disait Mme Roland, en versant le lait, vous verrez cette « drôle de guerre » va finir en eau de boudin.
Mais ce jour là Mme Roland était triste, préoccupée.
– Vous connaissez la nouvelle ?- me demanda-t-elle ? – Paris a été déclaré ville ouverte
– Comment ça ouverte ? Qu’est-ce-que ça veut dire ?
– Cela veut dire que la France a été trahie. Les Allemands vont entrer dans Paris sans tirer un seul coup de feu. Comme chez eux. Vous comprenez ?
Je devais avoir l’air effrayé. Mme Roland regarda derrière moi, vers sa porte restée ouverte.
– Mais ça ne fait rien. Nous n’avons pas peur d’eux, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas et laissai la place à la femme qui était derrière moi. En sortant je l’entendis dire :
– Mon Dieu, qu’est-ce-que nous allons faire maintenant ?
Je ramenai à la maison le lait et les mauvaises nouvelles. La rue était pratiquement déserte.
A la maison c’est la tante Lilia qui curieusement fut la plus choquée. Elle pâlit, s’écria « c‘est pas possible ! » et se précipita dans sa chambre pour écouter la radio.
– Ça devait arriver, lacha Sacha d’un sombre.
On ne dit rien à ma mère pour ne pas l’alarmer.
La tante Lilia revint au bout d’une demi-heure, pâle et fatiguée et se serra contre Tatka. Elle arrangeait sa frange, le col de sa blouse et regardait Sérioja avec espoir. Il s’en rendit compte et déclara :
– Écoutez mes bons amis, pas de panique!
La tante Lilia cligna de l’œil comme un oiseau blessé et soupira.
Je n’avais pas le temps de partager leurs émotions. J’avais du travail. Je devais préparer à manger pour ma mère et tous les autres . Je passai la journée en taches ménagères et je me couchai éreintée.
Je me réveillai en sursaut. Je trouvai la main de Sérioja.
– Quoi ? Qu’est-ce-qu’il y a ? – dit-il en se réveillant à son tour.
– Écoute, qu’est-ce-que c’est ?
Des bruits de voix, des murmures, des coups de klaxon, tout une série de sons indéterminés parvenaient jusqu’à notre petite chambre.
Sérioja bondit hors du lit et souleva le rideau. Les bruits venaient de la rue. Ils n’avaient rien d’étrange. Des voix d’hommes et des bruits de klaxon tout à fait ordinaires.
– Viens voir, – dit Sérioja.
Je me levai et m’approchai de la fenêtre grande ouverte.
La foule avait envahi l’avenue Jean Jaurès. Elle n’avait ni commencement, ni fin. Une file ininterrompue, monstrueuse, s’écoulait en dessous de nous. On aurait dit que tout Paris s’était donné rendez-vous dans notre boulevard. La foule en occupait toute la largueur et quittait la ville. On ne distinguait pas les voix, les gens ne criaient pas. Mais il y en avait tellement que le simple bruit de le pas résonnait sur les pavés d’une manière incroyable. Des automobiles roulaient lentement au milieu de la foule. De temps en temps un chauffeur excédé par la lenteur klaxonnait avec force dans l’indifférence des marcheurs. Mais même si elle l’avait voulu la foule n’aurait pas pu se disperser. Les chauffeurs se calmaient et continuaient de rouler au pas. On avait l’impression que ce n’étaient pas les moteurs qui faisaient avancer les voitures mais la foule qui les enserrait de tous côtés
Mes yeux se remplirent de larmes et je pris ma tête à deux mains. Sérioja m’entoura de son bras.
– Les Français quittent Paris !
– Oui, – répondis-je doucement.
J’avais compris ce qui se passait. Je regardais en bas fixement, comme hypnotisée. Le temps était clair. On distinguait les visages. Beaucoup de femmes avec leurs enfants dans des poussettes. Entourés de sacs et de paquets, les enfants dormaient, bercés par le mouvement de la foule.
Ceux qui étaient partis sans bagages se déplaçaient plus vite. Comme des fourmis, ils profitaient du moindre interstice et allaient de l’avant. Les autres, au contraire, ployant sous le poids de leurs valises avançaient à grand peine. Certains tiraient des charrettes, chargées de valises et d’objets ménagers. Sur une charrette je remarquai deux enfants blonds. Ils semblaient ravis du voyage et regardaient avec intérêt de tous côtés. La plupart des enfants marchaient insouciants à côté de leurs parents préoccupés.

On entendit un bruit dans la chambre de ma mère. Je m’essuyai le visage.
– On ne voit pas que j’ai pleuré, – demandai-je à Sérioja.
A contrecœur il s’écarta de la fenêtre, me regarda et fit non de la tête. Je courus voir ma mère.
Elle avait l’air effrayée, appuyée sur un coude et repoussait de l’autre main les cheveux qui lui tombaient sur son visage.
– Natacha, qu’est-ce-qui se passe ?
– Rien, ne fais pas attention, dors.
– Mais j’entends du bruit.
On entendait effectivement du bruit dans l’escalier, des voix.
– Les voisins déménagent.
Ma mère se renversa sur ses oreillers.
– C’est bien le moment.
J’attendais qu’elle se rendorme. L’action de la morphine diminuait mais pas complètement. Il n’y avait pas trop de bruit dans la chambre à part celui dans l’escalier. Une porte claqua à l’étage du dessus, puis un bruit de pas dans l’escalier.
J’ouvrai la porte d’entrée. Les voisins du dessus étaient sur le palier. Me voyant ils s’arrêtèrent. La femme portait une élégante robe en soie, imprimée de fleurs de couleur vive, qui en la circonstance paraissait tout à fait déplacée. Son mari, un homme âgé, avait mis un costume de fête et une cravate. Il avait une petite valise à la main.
– Vous partez ?- demandai-je, désespérée.
– Oui Madame, nous partons.
– Restez !- leur dis-je sans trop savoir pourquoi, d’une voix plaintive.
– Non, répondit la femme, – on fait comme tout le monde. Tout le monde s’en va, nous aussi. Adieu Nathalie.
Ils me saluèrent de la tête et se mirent à descendre l’escalier. Ils ne m’avaient même pas demandé si nous aussi nous comptions partir. Pour eux cela devait aller de soi : les Français s’en vont mais les Russes restent.
Je revins dans l’appartement. Dans la rue, la foule n’avait pas diminué.
– Je ne pensais pas qu’il y avait autant de gens à Paris, dit Sérioja, pensif.
J’avais pensé la même chose. C’était un peu bête de dire ça car évidemment il y avait du monde à Paris.
Mais non, ce n’était pas bête. En fait nous avions, dès le début, compris l’un et l’autre que nous n’irions pas dans cette foule et que cet exode se ferait sans nous. Et ce n’était parce que nous attendions les Allemands avec impatience. Pour nous aussi leur arrivée imminente était un cauchemar. Ma mère allait mourir. Nous devions vaincre notre peur, nous calmer et vivre comme si de rien n’était, comme si l’avenir ne comportait aucune menace.

Je fermai la fenêtre mais nous n’arrivions pas à nous en écarter : nous continuions à regarder. Tout Paris semblait passer par notre boulevard ; des hommes, des femmes, des enfants.
Sérioja me tira en arrière. J’enfouis ma tête dans sa poitrine et recommençait à pleurer.
– Allons, allons, dit-il pour me consoler.
– Je plains les Français.
– Que pouvons nous y faire ?- dit-il en essuyant mes larmes de sa main. Il m’apporta un verre d’eau et me dit doucement: -Il faut pas se laisser aller, il faut tenir.
Le téléphone sonna. La tante Lilia nous demandait de venir chez elle. Immédiatement.
J’allais chez elle. Je la trouvai assise par terre au milieu d’un tas d’affaires, les cheveux en bataille, en chemise de nuit.
– Natacha, Natacha, me dit d’une voix saccadée et enrouée, ma tante qui m’avait toujours paru calme et parfaitement équilibrée.
– Préparez-vous ! Il faut partir ! Partir tout de suite !
– Pour aller où ?
Elle cessa de ranger ses affaires et me regarda fixement.
– Mais quoi, tu ne comprends pas ? La ville est ouverte ! Les Allemands vont entrer! Ils vont tuer tout le monde ! Ils vont violer Tata !
Plus elle s’énervait et plus je devenais clame. Je regardai la pauvre Tatka, soi-disant condamnée à être violée. La peur se lisait dans ses jeux, elle regardait sa mère complètement désespérée.
– Lilia, dis-je essayant de la raisonner, – tu crois vraiment que la première chose que les Allemands vont faire c’est de violer Tatka ? Tu penses qu’ils sont venus uniquement pour ça ?
– Elle ne comprend rien ! – dit la tante en leva les bras au ciel. Elle ne comprend rien. Mais regarde donc par la fenêtre !
Je m’asseyait près d’elle par terre et pris ses mains tremblantes dans les miennes.
– Je me fiche des Allemands! Je n’y pense même pas. Écoute moi. On va s’en aller. Et la grand-mère, et ma mère? Tu veux les emmener sur une charrette ? Où vas-tu la trouver cette charrette ? Les Français sont chez eux et ils trouveront refuge dans n’importe quelle ville. Mais nous ? Personne ne fera attention à nous.
Elle ne voulait rien entendre.
– Nous devons partir, nous devons partir !- disait elle en fouillant dans ses affaires.
Elle prenait tantôt un objet, tantôt un autre, les mettait dans une valise, les ressortait, cherchait des yeux quelque chose sans le trouver… J’allais trouver Sérioja.
– Essaye de calmer ces deux folles. Fais ce que tu veux. Crie, frappe, donne leur un calmant, de la vodka!
Il y alla seul. Une demi-heure plus tard il revint avec la tante Lilia et Tatka. La tante s’était calmée, et regardait d’un air gêné, fautif. Elle sentait un peu la vodka. Tatka soupirait, soulagée. Je coinçai Sérioja dans le couloir.
– Comment tu as fait ?
– Je les ai un peu secouées, dit-il en souriant.
Puis nous racontâmes à ma mère l’exode des Français. Elle demanda qu’on la lève.
– Je veux voir.
Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le flot semblait sans cesse plus dense, la foule plus compacte. Une femme n’arrêtait pas de regarder en arrière. On avait l’impression qu’elle avait perdu quelqu’un. La foule l’emporta. Quelques minutes plus tard je vis un homme, une petite fille en larmes dans les bras.
– Ça ressemble, dit ma mère.
Nous ne comprenions pas ce qu’elle voulait dire. La tante Lilia nous dit de la ramener au lit. Fatiguée, ma mère resta un moment allongée. Puis elle nous regarda :
– Nous aussi nous avons marché comme ça. En 1920, à Novorossiisk. Tu te souviens Natacha ? Non, tu ne t’en souviens sûrement pas, tu étais toute petite.
Elle avait le regard perdu. Nous attendions mais elle ne disait rien. Lilia nous fit signe de partir. Tatka et Sérioja obtempérèrent. Je restai près de la porte. Ma mère ne pouvait pas me voir. Elle se tourna vers sa sœur. Elle attrapa Lilia par la manche et l’attira vers elle.
– Aide moi, Lilia, dit-elle dans un murmure,- je suis si fatiguée. Je ne veux ni courir, ni me cacher. Ça suffit ! Aide moi. Je veux m’endormir et ne plus me réveiller. Tu as ce qu’il faut…
– Non !!! , dit la tante en secouant la tête. -Non et non ! Elle me faisait signe de m’en aller.
Mais je ne pouvais pas partir. J’étais pétrifiée, ma robe me collait au dos. Ma mère continuait :
– Ce n’est pas difficile. Je ne vous embêterai plus. Lilia, ma petite Lilia, s’il te plaît, je t’en prie.
Lilia mit sa tête dans l’oreiller, et sans la regarder se mit à caresser, les doigts tremblants les cheveux de ma mère. Au bout de ce qui me sembla être une éternité, elle s’arracha de l’oreiller et souleva sa sœur en passant un bras sous ses épaules.
– Mais comment oses-tu me demander ça ?
– C’est dommage, je pensais que tu comprendrais.
Je n’avais plus la force ni de les regarder, ni de les entendre. Je poussai la porte de toutes mes forces et faillis renverser Tatka qui était sur le pas de la porte.
– Qu’est-ce qui te prend ? – me dit-elle effrayée.
– Rien, j’ai buté sur le paillasson. Il faut le jeter.

Au crépuscule, la foule dans la rue était beaucoup moins nombreuse. Les voitures pouvaient rouler normalement. Un peu plus tard, je sortis dans la rue avec Tatka. Cette fois, la rue était déserte. Le silence était inhabituel. Une ville morte.
– Tu te rends compte, il ne reste plus que nous, – dit Tatka en regardant autour d’elle. – C’est affreux !
Je n’eus pas le temps de répondre. Je regardai la boutique de Mme Roland. Les portes étaient ouvertes comme si elle invitait le client à entrer. Les autres magasins étaient fermés. Nous traversâmes la rue. Mme Roland nettoyait sa boutique comme tous les soirs.
– Vous n’êtes pas partie ?
Elle nous regarda calmement.
– Pour aller où ? Et puis, je ne peux pas. Il y a sûrement dans le quartier des nourrissons. Je ne peux pas les laisser sans lait.
Pour la première fois depuis le début de cette journée nous étions soulagées. Tout le monde n’était pas parti. Mme Roland fit le tour de son contoir.
– Mais vous non plus vous n’êtes pas partis. Bravo ! Vous avez bien fait. Allemands ou pas, la vie continue. Venez demain, il y aura du lait.
– Vraiment ? – dit Tatka
– Bien sûr. J’ai appelé mon fournisseur. Le problème c’est la quantité. Pas assez – on va en manquer, trop – il va s’abîmer.
Elle nous raccompagna jusqu’à la rue. En partant nous la regardâmes, toute seule sur ce boulevard habituellement très animé.

Le lendemain je partis à la recherche d’une boulangerie. Je marchai longtemps. Près du commissariat il y avait une confiserie. Je m’approchai. Une voiture d’une marque inhabituelle y était stationnée. A côté d’elle, une sentinelle, l’arme au pied. Au dessus de lui un drapeau rouge avec un cercle blanc et au milieu, la croix gammée. Je fis demi-tour et revins sur mes pas à toute allure.

Les Allemands étaient entrés dans Paris. Ils s’y étaient installés en maîtres.

A suivre

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