Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

4

Ein topf.–  Le cycliste.– Ma mère.


Dire que j’étais morte de peur serait exagéré. J’étais plus surprise qu’effrayée même si en fait il n’y avait pas lieu d’être surprise. Tout le monde était au courant de l’offensive des Allemands et attendait leur arrivée. Mais imaginer leur arrivée et la voir sont deux choses très différentes. Je filai à la maison le cœur battant. J’entrai en coup de vent dans l’appartement.
-La-bas… la-bas, dis-je hors d’haleine en m’effondrant sur une chaise.
Tatka avait pris peur en me voyant, m’attrapa par les bras et se mis à me secouer.
- Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Les Allemands!
- Du calme, du calme, dit Sérioja, – les Allemands, oui, ils ont occupé Paris. Il fallait s’y attendre.
- Ils sont la, dit sèchement la tante Lilia.
Comme si de rien n’était elle épluchait calmement des pommes de terre. Mais on voyait bien qu’elle prenait sur elle-même.
- Va plutôt voir qui est là, -dit elle en montrant la chambre de ma mère du bout de son couteau.
J’ouvris la porte. Sacha était près du lit, visiblement très fatigué.
Il avait conduit son client hors de Paris et au retour, à 30 km de la capitale, il était tombé sur la foule des Parisiens qui avaient quitté leur ville. Impossible d’aller plus loin. Il avait garé sa voiture et attendu que la foule se dissipe tout en priant le bon Dieu que nous n’ayons pas pris la fuite avec tout le monde.
Il était entré dans Paris dans la matinée et n’avait pas vu d’Allemands.
La tante Lilia épluchait nos dernières pommes de terre.
Après le déjeuner on s’assit tous ensemble autour de la table pour décider ce qu’il fallait faire.
- Et s’ils viennent nous tuer ? demanda Tatka.
- Mais non, ils ne vont tuer personne sans raison, dit Sacha.

Les jours passaient. Personne ne nous dérangeait, ni venait nous tuer ou nous violer. Peu à peu nous habituâmes à la présence des Allemands à Paris. Nous n’avions plus rien à manger. Au début on s’en sortait avec le lait de Mme Roland et le gruau de la grand-mère. Mais Mme Roland ferma boutique. Tous les magasins restaient fermés, les rues étaient désertes, il n’y avait que des chats affamés. Mais personne n’avait encore eu l’idée de manger du chat. Un beau jour, Sacha et Sérioja décidèrent d’aller à Paris. Ils revinrent les mains vides et très abattus. Ils n’avaient pas vu un seul Français. Seuls des Allemands se promenaient dans la ville déserte.
- Et alors ? – demanda Tatka.
- Et alors quoi ?
- Comment ils ont réagi en vous voyant ?
Sacha haussa les épaules.
- Ils n’ont rien dit.
- On ne vous pas demandé vos papiers ?
- Non.
- C’est bizarre.
Le lendemain l’humeur pacifiste des Allemands s’est confirmée. La concierge était monté chez nous et nous avait joyeusement informé :
- Mes chers amis, la-bas, au coin de la rue, les Allemands distribuent de la soupe.
- Pas possible !
- Mais si, j’en viens. Une très bonne soupe. Prenez des casseroles et allez-y. C’est tout près, au coin de la rue.
Avec Tatka on emporta plusieurs pots à lait et casseroles sans même nous demander comment nous allions les ramener.
Un camion était stationné au coin de la rue chargés de gros bidons. Une petite file d’attente s’était formée près du camion. Un soldat allemand versait une soupe épaisse et fumante. Cet Allemand – et c’est ce qui nous étonna le plus -  était très gai, accueillant. Il saluait tout le monde, plaisantait et ponctuait chaque casserole remplie d’un :
- Ein topf (une casserole) ! Gut ! gut !
La foule était peu amène et ne répondait pas aux plaisanteries du soldat. Une fois leur casserole remplie les gens s’en allaient sans dire un mot.

Au bout d’un mois les Français commencèrent à revenir et parmi eux quelques uns de nos voisins. Ils n’avaient pas été très bien accueillis en province. Les hôtels avaient été rapidement bondés et personne n’avait voulu les loger. Ils avaient même du payer pour un simple verre d’eau.
L’aviation allemande leur avait tiré dessus et certains avaient du enterrer leurs proches sur le bord de la route.
Au retour beaucoup d’entre eux avaient retrouvé leurs appartements cambriolés.
Paris se remplissait. On n’avait plus peur de sortir dans la rue. Des cartes de rationnements firent leur apparition.

Un beau jour, en allant chercher la soupe, je remarquai sur un vieux vélo de femme, un homme en vareuse et pantalon de velours, usé jusqu’à la corde, la casquette sur l’œil. Il s’arrêta et  brusquement, Pétia était devant moi, souriant, attendant que je le reconnaisse.
Nous revîmes à la maison, lui tenant son vélo d’un main, un bras autour de mes épaules. Il boitait.
- Mais tu boîtes ? Tu es blessé ?
- J’ai le derrière en compote !

Pour Pétia la « vraie guerre » n’avait duré qu’un jour. Une fois, lavé , rasé, habillé il nous raconta sa guerre. Au printemps il était tombé et s’était cassé la cheville. On l’envoya dans un hôpital militaire. Sa cheville soignée, on le renvoya au front. Quand il arriva son unité n’existait plus. L’armée française était en déroute. Pétia pris la fuite, comme tout le monde.
Les soldats courraient, les Allemands les poursuivaient. Dans un village un paysan le cacha pendant une nuit. Au matin il lui donna une vareuse, un vieux  pantalon, un vélo de femme et un peu d’argent. Et Pétia arriva sans encombre jusqu’à Boulogne. Le lendemain il partit avec sa femme à Medon et nous ne nous vîmes plus que de temps en temps.

En septembre la santé de mère s’aggrava considérablement. Elle ne tenait que grâce à la morphine. Elle est morte le 5 septembre 1940. Elle aurait du, un mois plus tard, fête son 50e anniversaire.
Nous l’avons enterré au cimetière de Billancourt, à côté de sa sœur Vera.

A suivre

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