Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

 

6

Rue de Lourmel.- Sérioja revient.- Le 22 juin 1941. – Le Docteur Schtube

 

Mon amie Macha m’avait trouvé une chambre dans un foyer pour les émigrés russes dans le besoin, rue de Lourmel, dirigé par la Mère Marie (Elisabeth Iourievna Skobtsova). Macha me la présenta. La Mère Marie que j’avais rencontré auparavant lors d’une excursion à Amiens, me montra ma chambre.
- Ça vous va ?
Ça m’allait parfaitement. La chambre n’était pas très grande mais très claire et même si elle était vide, je m’y suis tout de suite sentie à l’aise.
- Eh bien, installez-vous. Vous payerez quand vous aurez de l’argent, je sais que pour l’instant vous êtes sans travail. Allons, c’est réglé.
Ensuite je fis la connaissance du père Dimitri Klépinine.
En janvier la tante Lilia me transmis une lettre de Sérioja et de l’argent. Il ne donnait aucun détail, pour étoffer un « tout va bien » de circonstance. Il indiquait qu’il était devenu un authentique peintre en bâtiment.
Il m’avait envoyé assez d’argent pour payer ma chambre et il en restait même un peu pour vivre.
J’allais de temps en temps chez la tante Lilia et je voyais Pétia de moins en moins souvent. Tatka se languissait. Elle n’espérait plus un retour rapide de Michel et lui en voulait d’être parti en Afrique alors qu’il aurait pu se cacher à Paris. Mais elle comprenait bien que Michel ne pouvait pas  faire autrement. C’était un soldat et il devait faire la guerre.

La grand-mère était devenue peureuse. Les Anglais bombardaient souvent Boulogne. Ils visaient les usines Renault mais tombaient sur des maisons d’habitation. Des que les sirènes retentissaient la grand-mère palissait, se bouchait les oreilles et ne voulait pas descendre à la cave et si la tante Lilia insistait elle se mettait à pleurer.
Dans la rue les Allemands étaient de plus en plus arrogants, l’occupation de plus en plus insupportable.

Le 20 mai alors que je faisais le ménage,  essayant d’atteindre les plinthes sous la table, on frappa à la porte. « Entrez », dis-je sans me retourner. Et quand enfin je me relevai, Sérioja était devant moi.
Il était grand temps qu’il rentre. Malheureusement ce n’était pas pour longtemps. Il avait eu une permission d’un mois. Il avait décidé de m’emmener en Allemagne. Les bras m’en sont tombés.
Ma chambre de la rue de Lourmel lui plut mais quelque chose le gênait. Je n’arrivai pas à comprendre ce que c’était. Il finit par l’admettre :
- Je n’aime pas les popes.
Le jour même il fit la connaissance de la Mère Marie et changea d’avis. Il la regardait avec admiration. Je lui connaissais cette habitude de juger les gens au premier coup d’œil. Cela aurait été vraiment très pénible qu’il ne sympathise pas avec la Mère Marie.
Mère Marie lui demanda tout de go :
- Pourquoi voulez-vous emmener Natacha ? Elle est très bien ici, elle s’est installée, elle s’est habituée.Et puis aller en Allemagne, maintenant, ce n’est pas bien, c’est vraiment pas le moment.
Sérioja essaya de se justifier :
- Comment faire autrement ? Je ne trouverai pas de travail à Paris. Il faut bien vivre.
La Mère Marie se renfrogna.
- Dans ce cas allez-y tout seul. Jusqu’à la fin de votre contrat. Ensuite… on trouvera bien quelque chose.
Elle n’approuvait pas notre départ. Moi-même je n’étais pas ravie. Quitter la famille, les amis… Et puis on ne savait pas ce qui allait se passer en Allemagne… Mais d’un autre côté, encore une année de séparation… pas de travail… A contrecœur je commençai à faire mes valises.
Je questionnai Sérioja pour en savoir un peu plus sur l’Allemagne. Sans succès.
- C’est bien ou c’est pas bien ?
- Mais comment ça pourrait être bien ? C’est un pays étranger. Mais on me paie. On me paie pour mon travail, je ne peux pas dire le contraire.
Nous devions partir le 25 juin.

Au matin du 22 juin 1941 il était impossible de  trouver un journal à Paris. On retrouva quelques amis au café. Eux non plus ne savaient rien.
- Et si c’était la guerre avec la Russie ?, – dis-je.
- Ne dis pas de bêtises, – répliqua Sérioja.
Les journaux n’apparurent que vers midi. Une file d’attente se forma rapidement devant le kiosque, près du café.  Elle se dissipa rapidement et un ami qui était parti acheter le journal, revint.
Il s’assit, empoigna une tasse vide mais il se mit à trembler et il la fit tomber.
- Alors ?
- L’Allemagne a attaqué l’Union soviétique (en français dans le texte), dit-il en se tournant vers la patronne du café, Mme Berthe.
Je ne comprenais pas pourquoi Mme Berthe s’était mise à pleurer alors que nous autres Russes nous ne pleurions pas. Sérioja commença même à rire. Il riait parce que notre projet d’aller en Allemagne tombait à l’eau. J’étais soulagée : on allait nulle part.
Plusieurs personnes entrèrent dans le café. Tout le monde parlait de la nouvelle.
- Alors ? On va défaire nos valises ? – me demanda Sérioja.
- Et comment tu vas t’en sortir avec les Allemands ?
- On verra bien, – répondit-il.
Rue de Lourmel tout le monde était au courant. Beaucoup pleuraient. Je ne vis aucun visage joyeux.
La Mère Marie voulait nous voir. Elle était dans son bureau.
- Alors Sergueï Nikolaievitch ?
- On reste, dit-il en baissant la tête.
- Oui, bien sûr, dit-elle calmement, – mais après ?
Sérioja lui expliqua qu’il avait décidé de quitter la rue de Lourmel et de se cacher chez des amis.
La Mère Marie haussa les épaules. A l’évidence, elle désapprouvait.
- Non, – finit-elle par dire. – Non, non et non. Ça ne va pas. C’est dangereux et pour vous et pour vos amis. Les Allemands finiront pas vous arrêter. Mais voici ce que je vous propose. On m’a dit que vous étiez un bon cuisinier. J’ai la possibilité de vous employer.
- C’est vous qui aurez des ennuis, – dit Sérioja. – Parce que justement, vous n’avez pas le droit de m’employer.
- On va trouver un moyen. De toute façon je ne demanderai l’avis de personne. Je vous propose le gîte, le couvert et très petit salaire. Qu’en pensez-vous ? Ça vous va ?
- Oui, bien sûr, mais…
- Eh oui, il vous faut recevoir une autorisation des Allemands de rester un peu plus longtemps en France. Peu importe combien de temps. Ensuite, on trouvera une solution.
Par chance je n’étais pas inscrite auprès des Allemands.
Olga Romanova, la secrétaire, entra dans le bureau. La Mère Marie lui expliqua nos problèmes.
- Vous ne pourrez obtenir des Allemands qu’ils vous laissent en France uniquement si vous êtes malade.
- Mais je vais très bien.
- Non, vous êtes cardiaque ! dit la Mère Marie les yeux brillants.
- Cardiaque ? Je ne sais même pas de quel côté est mon cœur – répondis Sérioja.
- C’est pas grave, je suis sûre que vous arriverez à le trouver, – dit Olga Romanova. – Natacha, dit-elle en se tournant vers moi, – vous devez aller déclarer que votre mari est malade.
– A qui ?
- Aux Allemands.
- Quand ?
- Tout de suite. Demain ça risque d’être trop tard. Ils pourraient faire le lien entre la guerre avec l’Urss et le travail de Sérioja en Allemagne. Mais aujourd’hui vous n’êtes pas censée être au courant de la guerre avec l’Urss. Et s’ils vous en parlent, dites que vous n’êtes pas au courant.
Aussitôt dit aussitôt fait. Je fis, auprès des Allemands, une déclaration selon laquelle mon mari, qui travaillait en Allemagne, était cardiaque. Les Allemands l’acceptèrent mais demandèrent quand même un certificat médical d’un médecin allemand.
- Ça vous étonne ? – me demanda à mon retour Olga Romanova. – Ils ne sont pas si bêtes que ça.
Quelques jours plus tard une grande carte de l’Urss apparut sur un mur du bureau de Mère Marie. Elle avait mis des punaises sur les villes d’Ukraine et de Biélorussie  bombardées par les Allemands. Plus tard elle marqua la ligne du front selon les informations données par la radio de Londres. Dès le début de l’attaque contre l’Urss elle et son entourage avaient adopté une position résolument anti-fasciste.
Le soir Olga Romanova me donna l’adresse d’un médecin allemand.
- Le Docteur Schtube ? C’est un Allemand ?
- Volksdeutsche. Il parle parfaitement le russe. A propos, moi aussi je suis Volksdeutsche, même si toute ma vie je me suis considérée Russe. Allez voir Schtube, et parlez lui de cette insupportable douleur au cœur.
- Il est idiot ? – demanda Sérioja.
- Non, il est loin d’être idiot. C’est un homme très bon.
Les Allemands avaient essayé de s’attirer les bonnes grâces des Volksdeutsche et Olga Romanova avait ainsi obtenu un excellent travail. Mais, avec elle du moins, le Reich n’en avait tiré aucun bénéfice.
Serioja revint de chez le docteur Schtube plutôt troublé. Le médecin l’avait ausculté attentivement et découvert, à part le cœur, des sifflements dans les poumons.
- Je n’arrive pas à comprendre comment, malgré votre état, on vous accepté sur un chantier en Allemagne. Vous avez besoin de repos et d’un traitement de longue durée.
Sérioja en déduisit que le docteur devait être un peu fou mais ne dit rien attendant qu’il ait terminé de rédiger l’ordonnance.
Finalement les Allemands accordèrent à Sérioja un délai d’un moi pour revenir en Allemagne.

En juin à Paris le temps était superbe. Mais les nouvelles de Russie de plus en plus inquiétantes. Les Allemands occupaient les villes les unes après les autres. On avait l’impression que rien ne pouvait les arrêter.
Fin août, Mère Marie enfonça une punaise sur Leningrad.

A suivre

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