Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

7

Madame Thibault.- Cinq ans d’attente.

Au mois de septembre le docteur Schtube donna à Sérioja un nouveau certificat médical pour retarder son retour en Allemagne.
- Je ne pourrai rien faire de plus. Vous devez trouver une autre solution car la prochaine fois il faudra l’avis d’un conseil de médecins et vous comprenez bien que ça ne marchera pas, déclara-t-il.
Il fallait donc trouver une autre tactique. On se creusait la tête avec Mère Marie pour en inventer une. Sans résultat. Olga Romanova essayait de nous calmer et nous disait de ne pas paniquer : on avait encore un mois devant nous. Deux semaines plus tard, Olga Romanova annonça :
- Eh bien Sergueï Nikolaievitch, j’ai trouvé la solution.
Je devais rencontrer un certain Runge et lui dire que je venais de la part de Mme Thibault.
- Vous lui direz tout, sauf la vérité, – avertit Olga Romanova. – Il sait très bien ce qu’il vous faut.
Sérioja voulu m’empêcher d’aller au rendez-vous. Il estimait que c’était trop dangereux et que c’était à lui et à lui seul, de se tirer d’affaire. Mère Marie finit quand même par le convaincre.
Je trouvai facilement l’adresse. Dans une petite cour je m’assis sur un banc comme convenu. A l’heure dite la porte d’un petit hôtel particulier s’ouvrit. Un homme blond, habillé d’un costume bleu foncé, s’approcha de moi. Je me levai. Il me regarda d’un air interrogateur. Je lui demandai en russe :
- Vous êtes bien M. Runge ?
Il acquiesça.
- Je viens de la part de Mme Thibault.
Il acquiesça de nouveau.
- Asseyons nous. Je vous écoute.
Je lui racontai tout et n’importe quoi. La grand-mère malade, les parents, un enfant qui venait de naître… Il m’écouta attentivement attendant la suite. Mais je ne savais plus quoi dire. Alors il me demanda :
- Mais dites moi, ces parents, ce sont les vôtres ou ceux de votre mari ?
- Ceux de mon mari… non, les miens. Parce qu’en fait la sœur de ma mère a un frère… un fils… plutôt un cousin… qui…
Je disais n’importe quoi. Je le regardai dans les yeux d’un air penaud. Je vis son regard ironique, le regard de quelqu’un qui avait tout compris. Cette conversation était convenue. Mais je ne comprenais pourquoi nous devions jouer cette comédie. Est-ce qu’on nous surveillait ? Quelqu’un nous regardait-il par la fenêtre?
- Ne vous inquiétez pas, – dit-il en plongeant la main dans sa poche. Il en ressortit une enveloppe. – Prenez cette lettre et aller à… ,- il me donna le nom d’une institution allemande. – N’ayez crainte, ce n’est pas la Gestapo. Allez-y seule, sans votre mari. Vous m’avez bien compris ?
J’acquiesçai de la tête.
- Vous irez au bureau N° 4 et vous remettrez cette lettre au secrétaire et l’on vous dira ce qu’il faut faire. C’est tout. Au revoir. Allez-y.
Je me levai comme un automate. Il resta assis. J’allai partir. Il me dit doucement.
- N’ayez pas peur. Tout se passera très bien.

Ce Monsieur Runge comme le docteur Schtube, disparurent de notre vie. L’un et l’autre parlaient parfaitement le russe. Nous n’en entendîmes plus jamais parler. Quelle organisation se cachait derrière ce petit hôtel particulier d’où Runge était sorti, je l’ignore. Avec Sérioja nous avons essayé de percer ce mystère. Qui était Runge ? Qui était Mme Thibault ? Quel rôle avait joué Olga Romanova dans cette histoire ? N’était-elle pas cette même Mme Thibault ? Une chose était sûre : ces gens travaillaient contre les Allemands et aidaient tout ceux qui ne voulaient pas travailler pour eux. Il était évident aussi que Runge occupait un poste important.

Le lendemain j’allai à ce bureau N°4. Il était spacieux, meublé avec des divans de cuir noir. Une Allemande à l’air sévère pris la lettre, m’indiqua une chaise et me demanda d’attendre.
La même femme revint quelques minutes plus tard.
- Allez à la préfecture et donnez leur ce document. C’est l’ordre de lui donner une nouvelle carte de séjour pour remplacer celle qu’il a perdu.
Je rentrai à la maison éperdue de joie. Si Sérioja avait une nouvelle carte de séjour à la place de ses papiers allemands cela voulait dire que nous pouvions rester à Paris.

En 1941 les Allemands étaient déjà beaucoup moins aimable qu’au début de l’occupation. Ils ne souriaient plus et avaient commencé à pourchasser les juifs. Qu’étaient devenus nos amis juifs ? Qu’était devenu Fima, l’ami de la tante Lilia, que nous avions à moitié oublié ?
Les juifs essayaient tant bien que mal de n’être pas enregistrés comme tels. Une amie juive de la tante Lilia vint un jour la voir et lui demanda d’intervenir auprès des autorités et de dire qu’elle n’était pas juive. La tante alla au commissariat où on lui conseilla de ne pas se mêler de ce qui ne la regardait pas. Heureusement, l’amie réussit à passer en zone libre.

Marina m’avait trouvé du travail. Il s’agissait encore une fois de colorier des mouchoirs. C’était un travail pénible. Il fallait rester debout et l’odeur de la peinture me montait à la tête. Dans le métro j’étouffais et je devais parfois profiter d’un arrêt pour entrainer Marina dehors et essayer de reprendre mon souffle. De jour en jour ça ne s’arrangeait pas. Mais un beau jour alors qu’à nouveau j’avais entrainé Marina hors du wagon, elle éclata de rire ;
- Mais je sais ce que tu as, – me dit-elle. – Tu es enceinte !
Je consultai un médecin qui confirma et me dit même que j’en étais au 3e mois.
Sérioja était fou de joie.
Mais quand j’annonçai la nouvelle à la tante Lilia, la réaction fut bien différente : une vraie douche froide.
- Mais tu n’as pas le droit ! – s’écria la tante. – Un enfant ? Tu plaisantes ? Mais c’est la guerre ! Réfléchis un peu !
- Justement, – répondis-je, très en colère. – Nous allons avoir un enfant. Et nous sommes très contents. C’est comme ça que je réfléchis.
- Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ! – s’emportait la tante. Tu es vraiment d’une insouciance phénoménale !
Elle essaya de me convaincre d’avorter. Elle organiserait tout, trouverait un bon médecin. tout se passerait bien, sans complication. Son raisonnement n’était pas faux. C’était le bon sens. Mais je lui répondis :
- Non. J’attends ça depuis 5 ans. Je n’y croyais même plus.
- Et comment tu vas le nourrir ?
- Ça j’y ai pensé. Avec mes nichons, – lui dis-je en m’en allant.

A suivre

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