Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

 

9

La fuite.- M. Traîneau, – Résistance, – La guerre est finie

 

De peur d’être arrêtés par la Gestapo nous avons quitté précipitamment la rue de Lourmel et pendant quelques temps des amis nous ont hébergés.

Sérioja disparaissait des jours entiers à la recherche de je ne sais trop quoi. Il était impossible de louer un appartement ou de trouver du travail. Mais la chance nous a souri. Sérioja a rencontré tout à fait par hasard son ami Kolia qui avait lui aussi participé au mouvement des Mladorossi . Il lui a raconté ses malheurs et Kolia a aussitôt proposé de l’aider.
Le parrain de Kolia, un homme fortuné, avait un superbe appartement à Paris et une villa à Maisons-Laffitte. Il avait justement besoin d’un gardien et d’un jardinier. La villa était généralement  vide, le parrain de Kolia, un certain M. Traîneau, n’y allait qu’une ou deux fois par mois. Kolia promit de lui en glisser deux mots.
- Je ne sais pas où ce Traîneau va nous emmener, mais si ça marche on aura le gîte et le couvert. – dit Sérioja en terminant le récit de sa rencontre.
Kolia avait dit vrai et bientôt Sérioja alla faire connaissance avec ce parrain tombé du ciel. Il n’était pas chez lui quand Sérioja se présenta. La domestique le fit entrer.
- Ah, c’est Monsieur Nicolas qui vous envoie ? Entrez donc, je suis au courant. M. Traîneau ne va pas tarder.
Elle fit asseoir Sérioja et continua à parler : c’était une vraie pipelette.
- Vous en faîtes pas. On peut travailler chez M. Traîneau. Il est un peu bizarre, – dit elle en souriant d’un air entendu.
Elle fit une pause, comme si elle allait ajouter quelque chose mais changea de sujet.
- Venez, je vais vous montrer quelque chose d’intéressant.
Elle ouvrit une porte et fit signe à Sérioja de s’approcher.
- Ce sont ses tableaux. Il en a toute une collection.
Sérioja entra dans la chambre et resta cloué sur place. Ce n’étaient pas des tableaux mais des icônes et les quatre murs de la pièce en étaient couverts : du sol au plafond.
La domestique – elle s’appelait Lucie – tira Sérioja par la manche.
- Venez, je crois que M. Traîneau est rentré.

Ce travail était un excellent moyen de quitter Paris.
On n’avait plus aucune nouvelle ni d’Olga Romanova, ni de Iouri que les Allemands n’avaient pas relâché. Nos amis nous conseillèrent d’aller au plus vite à Maisons-Laffitte.
Selon l’accord passé avec Traîneau, Sérioja devait s’occuper du jardin et du potager et partager la récolte avec le propriétaire. Traîneau avait ajouté un salaire, misérable il est vrai, et  qui n’était pas indispensable dans la mesure où il n’y avait plus rien à acheter.

La villa de Maisons-Laffitte était superbe. Un petit palais sur deux étages, entouré d’imposants châtaigniers. Nous pouvions occuper une curieuse construction, tout en longueur, près du portail. Le  rez de chaussé avait jadis servi de stalles pour les chevaux. Au premier il y avait quatre chambres. Nous décidâmes d’en occuper trois, la quatrième était de toute façon fermée à clef. A travers une porte vitrée on pouvait y distinguer un énorme jambon et des piles de conserves.
Mais les mauvais côtés de Maisons-Laffitte apparurent au bout de deux mois. Lucie nous raconta que M. Traîneau n’était pas du tout le parrain de Kolia mais un homosexuel qui s’était en quelque sorte « acheté » les services d’un jeune homme. Nous n’en n’avions rien à faire, même si nous trouvions ça un peu désagréable. Mais il y avait quelque chose de bien plus embêtant. Dès que les premières tomates et les premiers concombres, tant attendus, firent leur apparition, le propriétaire se mit à venir tous les samedis avec une bande d’invités. Toute cette joyeuse troupe se précipitait sur le potager qui était devenu la principale curiosité de la villa et arrachait à qui mieux mieux tout ce que la nature avait fait pousser. Après leur passage qui ressemblait à si méprendre à une charge d’hippopotames enragés il ne restait plus qu’un champ dévasté et nous ne pouvions que contempler la ruine de nos efforts.
Mais nous avions trouvé la parade. La veille de l’arrivée du propriétaire nous récoltions les légumes les plus murs. Le propriétaire commença à s’étonner que dans son potager les légumes poussaient aussi lentement. Sérioja prenait alors un air surpris :
- Je ne sais pas Monsieur, je ne suis pas le bon Dieu, moi je ne fais que planter.
Ensuite le propriétaire se mit à nous reprocher le manque de rendement de son poulailler. Un dimanche il vint seul, sans sa bande d’ami, et passa plusieurs heures dans le poulailler à surveiller ses poules.
- Il finira lui-même par pondre un œuf, – dit Sérioja excédé.
Nous apprîmes plus tard que Traîneau collaborait avec les Allemands.
Un beau jour il nous annonça :
- Je m’en vais. Sans doute pour longtemps. Peut-être pour un mois et demi, deux mois.
Il nous laissa un chien qui ressemblait vaguement à un berger allemand
- Ce sera votre gardien, – annonça-t-il.
Puis il sortit de sa voiture un superbe canard et pris la route dans un nuage de poussière.
- Il est peut-être parti en Russie chercher des icônes, – dit Sérioja :

A l’automne il n’y avait plus rien à faire dans le potager et Sérioja se rendait de plus en plus souvent à Paris. Nous restions seules à Maisons-Laffitte, ma fille et moi. Des idées sombres me vinrent à l’esprit : Sérioja en avait trouvé une autre. Je n’étais pas vraiment jalouse mais profondément vexée.
Parfois il revenait au bout de trois jours, silencieux et fatigué. Il ne sentait pas le vin ce qui renforçait mes soupçons. Un beau jour, n’y tenant plus, je lui dis :
- Si tu as trouvé quelqu’un, dis le, ne me trompe pas.
Sérioja me regarda comme si j’étais folle :
- Natacha, ça va pas ? Tu crois vraiment que j’ai une maitresse ?
Il éclata de rire. Je l’avais rarement vu rire d’aussi bon cœur.
- Mais alors, qu’est-ce qui se passe ?
- Mais rien. Je m’ennuie ici. J’ai pas le droit de voir des amis ?
Il mentait, je le voyais dans ses yeux. Il ne savait pas mentir. Je continuais à l’interroger. Un éclair méchant passa dans son regard.
- Je suis entré dans la Résistance, – lâcha-t-il enfin.
J’aurais sans doute préféré qu’il ait une maitresse. Mais je ne dis rien.
En fait Sérioja faisait depuis longtemps partie de la Résistance au sein du groupe de Dourdan où s’étaient rassemblés plusieurs émigrés russes, dirigés par Alexandre Ougrimov. Ils avaient tous des surnoms de guerre. Sérioja s’appelait dans la Résistance Pierre Maxi.
Sérioja essaya de me rassurer affirmant qu’il ne remplissait que des missions sans danger.
- Et puis de toute façon, ça ne te regarde pas. Oublie tout ça et ne me pose plus de questions.
C’était facile à dire. Comme si je n’avais pas vu ce qui s’était passé rue de Lourmel.

Quelques mois plus tard Sérioja revint de Paris avec enfin une nouvelle curieuse et inattendue. Nous pouvions retourner rue de Lourmel. D’autres personnes dirigeaient le foyer qui avait été loué par un certain Kravtchenko. Il avait promis une chambre à Sérioja.
- Et du travail ?
- On trouvera bien quelque chose, – se renfrogna Sérioja.
Traîneau nous paya notre dû jusqu’au centime près. Nous avions passé en tout 8 mois à Maisons-Laffitte.

Vivre rue de Lourmel parmi ses nouveaux occupants se révéla un véritable calvaire. Le nouveau propriétaire, Kravtchenko, toujours bourru et maussade avait le regard fuyant. Il travaillait pour les Allemands. C’est pour cela qu’ils l’avaient autorisé à louer la maison. Ils sous-louaient les chambres et la salle à manger pour des réunions d’Allemands. Un pope inconnu s’occupait de l’église.  Dans la chambre qu’il nous avait attribuée il  y avait déjà d’autres locataires : des rats.
Serioja proposa à Kravtchenko d’installer dans la salle à manger un petit restaurant ce qui nous permit de gagner un peu d’argent.

En huit mois Paris avait changé. Il y avait beaucoup plus de drapeaux à croix gammée et les Allemands étaient beaucoup plus insolents.
Nous rencontrions encore quelques amis et beaucoup plus rarement la tante Lilia. La tante avait inventé un moyen très original pour se chauffer. Elle mettait des briques et des fers à repasser, réchauffés sur le gaz,  dans une grande cuvette qu’elle plaçait ensuite au milieu de la pièce en guise de radiateur.
- Lilia, – lui dis-je, si tu continues on va te couper le gaz.
- Je suis plus maline que tu le penses, – répondit-elle. – Mon compteur est cassé.
Dans la cuisine elle mettait le compteur à gaz sur le côté et il  n’enregistrait plus la consommation.

Je trouvai par le plus grand des hasards un appartement rue des Entrepreneurs, au 6e étage. Il n’avait vraiment rien d’extraordinaire mais au moins cette trouvaille tout à fait inattendue nous permettait de nous débarrasser de l’horrible Kravtchenko. Il fallait payer trois mois d’avance et nous dûmes mettre au mont de piété, nos bagues de mariage, une croix et une broche que ma grand-mère m’avait offerte pour mes 18 ans.

Le 26 août 1944 Paris accueillit de Gaulle.

Le destin avait voulu que nous restions en vie. Mais rien n’était plus comme avant et dans nos vies il y avait désormais un avant et un après la guerre.
Il nous semblait impossible de vivre après la guerre comme nous avions vécu avant. Il nous semblait que les gens devaient être autres, transformés et beaucoup plus sereins. Mais la vie quotidienne, aussi sombre et banale que par la passé vint doucher nos espoirs.

Petit à petit, à Paris, la vie reprenait ses droits. Les entreprises rouvrirent et les  vélos-taxis de l’occupation disparurent. Les marchés réapparurent. Mais après l’occupation la France était exsangue. L’aide américaine semblaient indispensable mais déjà sur les murs apparaissent des slogans « yankee go home ».
Sérioja trouva du travail chez les Américains, à la Croix Rouge. Il ne gagnait pas trop mal.

Le 8 mai 1945 la guerre était finie. Mais nous, nous restions des apatrides, sans droit au travail, avec une fille française d’origine russe, habitant une mansarde rue des Entrepreneurs.

A suivre

This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.