Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva

 

10

L’union des rapatriés. – Le départ. – La Russie

 

La vie continuait sans apporter aucune bonne nouvelle.

En mai 1946 le travail de Sérioja chez les Américains pris fin. Les troupes alliées rentraient chez elles. Sérioja reçu une excellente lettre de recommandation. Il resta sans travail tandis que je retournais peindre les foulards.

Nous avions le cœur serré en pensant à l’avenir de Nika. Que deviendrait-elle ? Elle irait à l’école communale et elle deviendrait française. Mais ni moi, ni Sérioja, malgré tous nos efforts, ne pourrions lui donner une éducation russe. Elle suivrait nos pas. Elle deviendrait modiste ou sténo ou alors elle épouserait… un riche Français. Et tout recommencerait à zéro. Non, nous ne pourrions pas renouer les fils arrachés et nous pourrions pas lui rendre la dignité d’appartenir à l’intelligentsia russe, même si le sang de ses ancêtres coulait dans ses veines. Ne nous demanderait-elle pas un jour des comptes ? Un de ses quadrisaïeuls avait été un grand poète, son arrière-grand-père avait construit le premier sous-marin russe, un autre avait été à l’origine de l’orientalisme, un autre avait été un mathématicien connu, un autre un ingénieur remarquable, une autre une actrice célèbre … Et nous deux, Sérioja et moi ? Nous n’étions plus rien et nous le vivions très mal.

A l’été on envoya Nika dans un camp de vacances russe. J’avais l’impression que tout redevenait comme avant. Des enfants russes, des enseignants russes, un camp de vacances le temps d’un été,  une église le temps d’un été. Mais pour combien de temps ? Cet esprit russe pourrait-il durer alors que nous en étions déjà à la 3e génération d’émigrés ?

Bon gré, mal gré nous  sommes  entrés dans la vie de l’après-guerre, sans illusions, ni ambition. Nous supportions en silence les difficultés quotidiennes quand tout à coup une incroyable nouvelle nous parvint !
Staline avait accordé aux émigrés qui n’avaient pas collaboré avec les Allemands le droit de revenir en Russie, de s’installer en Union soviétique, plus exactement.
Au début ce n’était qu’une rumeur mais très vite cela devint une réalité. A Paris, une nouvelle organisation fit son apparition : L’Union des rapatriés.
Mais très vite les disputes explosèrent. Même au sein de familles jadis unies.
Sérioja réfléchissait. Et  un beau jour il me demanda :
- Tu ne crois pas qu’on devrait aller en Russie ?
Je m’attendais à cette question, mais elle me fit peur. Partir sans les miens, sans la tante Lilia, la grand-mère, Pétia ? Ne plus revoir Tatka ? Et mes amis ?
- Ça me fait peur, Sérioja, je te le dis franchement. Ça ne vaut peut-être pas le coup de risquer autant. La Résistance ne t’a pas suffi ?
J’énumérai les moments difficiles que nous avions vécu et dont nous nous étions miraculeusement  sortis.
- Justement, c’est peut être un signe du destin. Le destin nous a préservé pour que nous puissions rentrer en Russie.
- Mais qu’est-ce que c’est la Russie aujourd’hui ? Qu’est-ce que nous en savons, quels sorte de gens  y vivent ?
- Des gens comme nous, des Russes. Socialisme ou pas, les gens restent les mêmes, ce sont les mêmes que leurs ancêtres. Le régime a peut-être changé mais pas la psychologie du russe… C’est évident.

Le père de Sérioja, Nicolas Afanassievitch Oulanov, arriva de Nice. Je ne l’avais jamais rencontré mais on a tout de suite sympathisé. C’était un vieil homme solide, un Russe de l’Est du pays. Il a tout de suite demandé :
- Alors ? On va en Russie ?
- Justement, on réfléchit.
- C’est tout réfléchi. A quoi bon réfléchir ? Il faut rentrer à la maison.
Lui et sa femme Stella avait déjà décidé. Leur trois filles ne seraient pas du voyage. L’une était en Angleterre, l’autre en Allemagne et la troisième en Tchécoslovaquie.
Mais Nicolas Afanassievitch n’eut pas le temps de mettre son projet à exécution. Il devait mourir d’un infarctus deux mois et demi plus tard.

Autour de nous les passions se déchaînaient. On faisait peur à ceux qui doutaient encore. « Ne vous faites pas d’illusions. Dès que vous arriverez vous serez séparés. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les adultes dans les camps de travail, les enfants dans des orphelinats. ».
- Ça n’a pas de sens, – disait Sérioja. A quoi bon rapatrier les émigrés si c’est pour les traiter de cette manière ? Ça ne tient pas debout !
Au cours de l’une de nos interminables discussions je lui demandai :
- Qu’est-ce que tu espères en Russie ?
- Je veux à nouveau me sentir un homme.
Je compris alors que je pourrai pas le dissuader. Je pouvais pas le priver de l’effort qu’il faisait pour donner un sens à sa vie. Je commençai moi aussi à y croire et je décidai de le suivre sans plus douter de la justesse de notre décision, même si la tante Lilia essaya de me persuader du contraire.
- Mais où iras-tu ? Tu es habitué à une vivre dans une ville culturellement riche, tu es habituée au confort, au gaz, à l’électricité…
- La Russie est encore sauvage. Les gens sont des sauvages. Qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? Des chapeaux ? Mais personne ne va les mettre tes chapeaux ! La-bas les femmes n’ont que des foulards !

Beaucoup nous enviaient. Pétia était de ceux la. S’il avait été seul, il serait parti. Mais sa mère ? Sa grand-mère ? Sa femme française ? Sa fille qui avait déjà 10 ans. Lui même était devenu Français. Après la guerre il avait obtenu la nationalité française. Il avait du travail.
Il y en avait un qui nous enviait carrément. C’était Vladimir Krassinski, le fils du cousin du tsar, André Vladimirovitch Romanov et de la danseuse Mathilda Kchessinskaïa . Il serait parti avec joie. Mais ses liens directs avec le tsar Nicolas II l’en empêchaient. Un jour, au bistro, il nous dit avec une certaine tristesse dans les yeux :
- Allez-y les amis, allez-y. N’écoutez personne. Un Russe doit vivre en Russie.
En partant, il me retint un instant et me dit ;
- Tu sais quoi, Natacha, n’oublie dans ton livret de mariage d’arracher la page où je suis inscrit. Il vaut mieux que mon nom n’apparaisse pas. On ne sait jamais, vous pourriez avoir des ennuis.
C’est ce que je fis. Krassinski avait été garçon d’honneur à notre mariage.

L’Union des rapatriés devint rapidement l’Union des patriotes soviétiques. Nous allions souvent aux réunions et nous écoutions avec beaucoup d’attention les « vrais Russes » parler de la vie en URSS. Il y avait la Constantin Simonov, Ilia Ehrenbourg, Valentina Serova. Nous ne pouvions pas ne pas croire à ce que racontaient ces célébrités. Nous prenions tout pour argent comptant. Nous avions envie de croire et même d’idéaliser. Pourtant on nous avait bien prévenu des difficultés qui nous attendaient et des ruines laissées par la guerre.
- Peu importe, – répondions nous. – Ça suffit, il faut rentrer à la maison, nous avons assez voyagé.
Le premier groupe de rapatriés partit en 1946. Environ 1.500 personnes. Ils s’embarquèrent à Marseille. Le groupe suivant devait partir en 1947. Il nous fallait attendre encore un an. Beaucoup prirent la nationalité soviétique et restèrent en France. On les regardait avec étonnement : on ne comprenait pas ce qu’ils allaient faire de leur passeport soviétique s’ils restaient la.
Après la guerre il y eut à Paris de nombreux anciens prisonniers soviétiques. On les plaçaient dans des camps spéciaux où ils attendaient de pouvoir rentrer chez eux. Ils ne devaient pas rentrer en Russie avec nous, mais de leur côté. Ils constituaient une catégorie à part. En attendant ils pouvaient se promener librement dans Paris.
Certains voulaient absolument retourner en Russie, mais d’autres voulaient rester en France. Certains y parvinrent en détournant les lois françaises. Ils formaient une nouvelle couche d’émigrés tout à fait différente de la notre. Nous avons pu en rencontrer et leurs récits nous intéressaient au plus haut point.
Ainsi, j’ai pu rencontrer chez la tante Lilia deux jeunes femmes dont je ne me rappelle plus comment la tante les avait  connues. Paris leur avait beaucoup plu et elles avaient décidé d’y rester. A propos de l’URSS elles racontaient n’importe quoi. C’est du moins ce qui me sembla à ce moment la. L’Union soviétique était une autre planète. Je n’avais pas assez d’éléments pour pouvoir discuter mais je ne leur accordait aucune confiance. Elles parlèrent d’arrestations massives avant la guerre et leur récit ressemblait à ce que Sacha, mon beau-père, m’avait dit un jour : une moitié des Russes mourrait de faim tandis que l’autre était en prison. N’importe quel écart de conduite entrainait une condamnation à mort. Je me souviens d’une abominable histoire qu’elle nous racontèrent et selon laquelle un petit garçon avait été fusillé pour avoir volé quelques épis de blé dans un champ.
- Tu vois ? Tu vois ? – répétait la tante Lilia. Et toi tu veux aller la-bas.

Quelque temps plus tard, alors que nous avions décidé définitivement de retourner en Russie, Sérioja rencontra un ancien prisonnier russe qui nous dit le plus grand bien de l’URSS. Il voulait y retourner et nous conseillait d’y aller aussi. Le plus important pour nous était qu’il ne cachait pas les difficultés, mais les estimait passagères. Pour nous ce serait difficile, expliquait-il, mais nos enfants auront un belle vie dans une société libre et socialiste. A vrai dire je me représentais très mal ce que pouvait être une société socialiste.

Le jour de notre départ approchait. Les discussions entre émigrés s’étaient calmées. Ceux qui avaient décidé de partir faisaient leurs valises et ceux qui restaient n’en avaient cure.
Ironie du sort, quelques semaines avant notre départ, Sérioja reçu enfin une carte de travail. Au bout de 17 ans de vie en France. S’il l’avait reçu plus tôt notre vie aurait sans doute été différente. Mais c’était trop tard.

Nous avons acheté un manteau en lapin pour notre fille, une grande malle en rotin, de la vaisselle, etc. Au total nous avions une malle, trois valises, un sac à dos avec des victuailles pour la route et une valise pleine de livres. Des livres russes. Nous n’avions pas le droit d’emporter des livres dans une autre langue. Au fond de la malle je glissai toutefois un petit Larousse, une grammaire française et un petit livre de Verlaine.
On apprit plus tard qu’on aurait pu emporter tous nos meubles. Mais nous l’avons su trop tard et nous les avions déjà vendu.

Nous avons quitté la France le 24 septembre 1947. J’avais été une émigrée pendant 29 ans.

La tante Lilia vint nous accompagner à la gare. Elle ne disait rien. Elle pleurait. Elle savait que nous partions pour toujours.
- Écris nous. Si on t’en laisse le droit.

Notre première étape fut Saarburg. Désormais nous étions sous la protection des autorités soviétiques. On nous installa dans des casernes et on nous donna à manger, copieusement.
Puis commencèrent les vérifications. On nous retira nos papiers français et tout le monde trouva ça normal.
Puis il y eut l’inspection des bagages. Cela semblait un peu moins normal. On ouvrit  les valises. Mais la fouille restait superficielle. J’évitai de parler du livre de Verlaine. La malle fut ouverte et l’on nous répéta ce qu’il était interdit d’emporter.
- Pas d’armes à feu ou autre ?
Mon cœur s’arrêta. En fait j’emmenai le sabre du grand-père dans un fourreau usé. Ma mère l’avait conservé comme une relique. La tante Lilia m’avait dit de ne pas l’emporter. Mai je ne l’avais pas écouté.
Sérioja fit alors une bourde irréparable. Avait-il eu peur ? Était-ce un excès de zèle ? toujours est-il qu’il parla du sabre aux officiers soviétique et ils exigèrent aussitôt de la voir.
Les mains tremblantes, Sérioja fouilla dans la malle et un livre en français pour les enfants apparut. Un officier voulu saisir le livre : c’était de la littérature étrangère, interdite en URSS.
- C’est mon livre préféré ! – cria Nika.
Un officier d’un grade plus élevé intervint.
- Allons, les gars, c’est un livre pour enfants. Laissez lui, sinon elle va pleurer.

Le lendemain on nous donna de l’argent soviétique en échange de nos francs.
Puis on nous transféra dans un train russe. Ce n’était pas un train de voyageurs, mais un train à bestiaux. Nous n’en revenions pas. Dans les wagons il y avait quand même des lits en bois superposés et des matelas bourrés de paille.
Le voyage était éreintant. Les enfants geignaient. Nika tomba malade. Et finalement le 15 octobre 1947 nous arrivâmes à Grodno. Nous devions y vivre dans un camp spécial jusqu’à l’arrivée d’une commission spéciale pour les rapatriés,  recevoir des papiers d’identité et une affectation.

Je sortis de train. Je m’attendais a ressentir une joie sans pareil. J’étais chez moi, dans ma patrie ! Mais je ne ressentais rien du tout. J’avais froid. J’avais sommeil. Et je regrettais Paris.

Fin du livre premier

Tachkent 1988 – 1993

This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.