Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassilieva


LIVRE DEUXIÈME

AUX PAYS DES SOVIETS

 

Note de l’auteur

Ils étaient crédules et naïfs. Leur  touchante naïveté se manifestait surtout quand on leur parlait de leur patrie perdue. Après le cauchemar de la 2e guerre mondiale, après la victoire ils crurent à la Russie comme à une bonne étoile et voulurent partager leur sort avec elle. Des personnes désireuses de revenir en URSS, des « réémigrants », comme les autorités soviétiques les appelaient, il y en eut 10.000, soit cinq fois plus que les 2.000 du dernier convoi arrivé à Grodno à l’automne 1947. Le pouvoir soviétique répartit les passagers du train dans un ancien camp de concentration allemand. Ce camp n’avait pas été effacé de la carte, il attendait simplement de nouveaux invités. Les « réémigrants » venus de France y furent temporairement envoyés.
Une parenthèse. Le terme « réémigrant »" est impropre. En général on parle de « rapatriés » pour désigner ceux qui après une longue période d’exil, reviennent dans leur patrie. Apparemment le terme bizarre de « réémigrant »" a été crée par les plus hautes sphères du parti communiste de l’URSS, peut-être même a-t-il été inventé par Staline lui-même. Quoi qu’il en soit il a remplacé le mot « rapatrié ».

Les émigrés revenaient non seulement de Paris mais aussi de Marseille, Lyon et d’autres villes françaises. Quelque 5.000 personnes ont ainsi quitté la France pour l’URSS. Le premier contingent est parti de Marseille sur le navire « Rossia ». Le deuxième, dans un train composé de wagons à bestiaux, a traversé l’Allemgne et la Pologne jusqu’à Grodno.
Un troisième groupe, beaucoup plus nombreux, devait partir en 1948, mais il a été annulé.
Les 5.000 personnes restantes sont venues de Bulgarie et de Tchécoslovaquie.
Les émigrés avaient décidé de rentrer en URSS  après la publication du décret du Praesidium du Soviet Suprême suivant :

 

DÉCRET

 

Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS

« De la restitution de la citoyenneté de l’URSS aux sujets de l’ancien Empire de Russie, et aux personnes ayant perdu la citoyenneté soviétique, vivant en France. »
1. Établir que les personnes, sujets de l’Empire de Russie au 7 novembre 1917 et les personnes qui étaient de nationalité de la Russie, ainsi que leurs enfants, vivant sur le territoire de la France peuvent rétablir la citoyenneté de l’URSS.
2. Les personnes mentionnées à l’article 1. du présent décret et qui ont exprimé le souhait de rétablir la citoyenneté de l’URSS peuvent être rétablis dans la citoyenneté de l’URSS au cas où ils en ont fait la demande auprès de l’ambassade de l’URSS en France au 1e novembre en y annexant les documents confirmant leur appartenance passé à la citoyenneté de l’Empire de Russie ou à la citoyenneté de l’URSS.
3. Les requêtes seront étudiées par l’ambassade de l’URSS en France. Au cas où les documents présentés par le demandeur sont conformes aux exigences du présent décret, l’ambassade délivre au demandeur un permis de séjour soviétique.
(…)

Le président du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS
Nicolas Mikhaïlovitch Chvernik
Le secrétaire du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS
Alexandre Fedorovitch Gorkine

 

On ignore pourquoi le « Père des peuples » a décidé de s’occuper, dès la fin de la 2e guerre mondiale, du rapatriement des émigrés. Il y a au moins deux réponses possibles.
- Une démonstration de bonne volonté et d’un assouplissement du régime vis à vis à l’adresse des alliés.
- Staline avait décidé d’éliminer définitivement l’ensemble de l’émigration blanche.
Le décret lui-même vient étayer cette deuxième possibilité. Il ne fait aucune mention d’une éventuelle amnistie pour ceux qui ont participé à la guerre civile du côté des Blancs. On peut citer le cas d’un certain Pavel Pavlovitch Beliantchikov qui aussitôt après avoir lu le décret s’est précipité à l’ambassade de l’URSS, a reçu la citoyenneté soviétique, sans se poser de question sur les éventuelles conséquences juridiques du décret. En fait la principale conséquence est qu’en recevant la citoyenneté soviétique le demandeur pourra être jugé selon la loi soviétique pour sa participation à la guerre civile, et son appartenance à la Garde Blanche.
Le journal pro-soviétique de l’émigration, « Les Nouvelles Russes », sous la direction de Arseni Stoupnitski, publia une lettre de l’ambassadeur de l’URSS en France, Alexandre Efremovitch Bogomolov, qui commençait d’une manière très emphatique :
« Un événement historique de première grandeur vient d’avoir lieu pour les sujets émigrés de l’ex Empire de Russie ».
La lettre se poursuivait ainsi :
« Le gouvernement de l’URSS a décidé de donner à ceux qui n’avaient pas ou avaient perdu la citoyenneté de l’URSS de la rétablir et de devenir ainsi  un enfant de la Patrie soviétique jouissant de tous les droits civiques. Pendant la 2e Guerre Patriotique la majorité de l’émigration russe a pris conscience de ses liens indissolubles avec le peuple soviétique, qui a défendu sa terre natale contre l’Allemagne hitlérienne sur les champs de bataille.
Le temps est arrivé pour chaque émigré russe, s’il le souhaite sincèrement, de recevoir le titre honorifique de citoyen soviétique. « .

Le gouvernement soviétique espérait peut-être qu’après la publication du décret les émigrés se précipitent dans leur patrie. Cela ne s’est pas produit. La majorité des émigrés sont restés à l’étranger.
Il n’existe pas de statistiques précises sur l’émigration de 1918 à 1920. La presse soviétique a avancé le chiffre de 4 millions. A l’époque de la perestroïka, quand les magazines progressistes ont publié un flot d’information sur les agissements du régime bolchevique, est apparu le chiffre de 8 millions d’émigrés, ayant quitté leur pays après la révolution d’octobre 1917.  Il est possible que les enfants emmenés de Russie lors de la guerre civile n’aient pas été comptabilisés dans ce total.  Dans la plupart des cas ce sont eux – élevés dans des familles d’émigrés – qui ont représenté le contingent le plus fort de ceux qui ont pris de risque de revenir en URSS. Ils avaient oublié la Russie du passé, ou n’en avaient qu’une très vague idée, à partir des souvenirs de leurs parents ou ceux de leur enfance.
Dans le camp de concentration des environs de Grodno, ils gardaient l’espoir que la situation finirait par s’améliorer. C’est effectivement ce qui s’est produit, du moins dans un premier temps. Une commission s’est réunie et les rapatriés ont été  répartis dans diverses villes où, d’une manière générale, ils ont été accueilli avec bienveillance. L’ordre venait d’en haut où l’on savait parfaitement qu’on aurait toujours le temps de les arrêter et de les fusiller.
Sur un total de  10.000 rapatriés seules quelques dizaines de famille ont réussi, miraculeusement, à rester en vie. Au début, en 1947, on se démena avec les rapatriés de France. Mais même alors les premières arrestations, encore isolées, eurent lieu.
Depuis le démantèlement de l’URSS  personne ne s’est vraiment intéressé au sort des rapatriés. C’est comme s’ils n’avaient pas existé. Ces 10.000 rapatriés étaient une goutte dans la mer comparés aux millions exterminés par Staline.
Mais heureusement les Français ne les ont pas oublié et, à la veille du 50e anniversaire de la mort de Staline,  un journaliste, Nicolas Jallot, leur a consacré un reportage et un livre, intitulés « Piégés par Staline » et pour lesquels il a interviewé 70 rapatriés. Jallot a essayé d’expliquer ce qui avait poussé ces émigrés à quitter une existence  plus ou moins bien établie en France pour pays inconnu au régime politique effrayant. La réponse tient généralement à des conditions matérielles difficiles et à un avenir peu prometteur pour leurs enfants.
Mais ce genre de réponse est trop superficiel et il ne faut pas oublier que la victoire de 1945 a permis à l’URSS d’acquérir un prestige qu’elle n’avait pas auparavant. Le nom de Staline était alors sur toutes les lèvres et on lui rendait hommage dans le monde entier. Les critiques envers l’URSS étaient alors souvent considérées comme des calomnies et le mot GOULAG était encore inconnu. Les émigrés faisaient confiance au peuple russe et étaient persuadés que le socialisme n’avait en rien modifié l’âme ou l’esprit russe qui, pour les émigrés,  restaient plus proches que l’âme ou l’esprit français.   Certains émigrés pensaient aussi pouvoir faire part de leur expérience comme l’avait fait croire le journal « Les Nouvelles Russes ».
Les premières arrestations de rapatriés eurent lieu aussitôt après leur arrivée en URSS. Elles furent peu nombreuses mais le rythme s’accélera à partir de 1949 quand une troisième vague de rapatriés fut annulée. Le « rideau de fer » était tombé et les liens entre les émigrés et les rapatriés furent rompus.
Certains avaient toutefois eu le temps, de manière déguisée, de prévenir leurs familles restées à l’étranger de la situation en URSS avec des messages de ce genre : « Chers parents, nous vous attendons. Tout va bien. Venez quand Macha sera mariée« . Quand ce message a été envoyé Macha avait 1 an et demi.
Un autre rapatrié avait promis d’envoyer à ses parents une photo prise en Russie et avait convenu avec eux que s’il était debout sur la photo, ils pouvaient venir, mais qu’ils devaient rester à l’étranger s’il était assis. Il était couché sur la photo qu’il a envoyé. Les parents n’ont pas compris et sont partis quand même.

A suivre

This entry was posted in Feuilleton and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.