Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

2

 

- Tu as encore l’intention d’écrire  en France ?
Apparemment la tante Lilia n’avait pas reçu la première lettre.
André tira de sa poche un paquet de « Belomor-canal »
- J’ai déjà écrit et j’ai envoyé la lettre.
- Tu as eu tort, dit André en regardant s’envoler la fumée de sa cigarette.
Hélène s’assit à côté de lui.
- Tu ne veux pas que j’écrive à ma tante ?
- J’ai peur, dit André en regardant attentivement le bout de sa cigarette. – J’ai peur, tu comprends. Ça peut leur attirer des ennuis, et à nous aussi.
- Des ennuis ? Pour eux ?
- Est-ce que je sais moi ! Ces Français… on ne sait pas ce qui peut leur passer par la tête ! S’ils ont expulsé des personnalités de l’émigration, qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire avec les autres (1) ?
André avait en vue l’expulsion d’un groupe d’émigrés telle que le journal « Izvestia » l’avait rapportée. C’était une déclaration du gouvernement soviétique contre la répression de citoyens soviétiques.
- Mais Lilia n’a pas de passeport soviétique alors que ceux-la en avaient. Olik et Irène sont depuis longtemps naturalisés.
Il était inutile de discuter avec Hélène comme il était inutile de lui reprocher son « roman historique » comme il appelait les souvenirs qu’elle écrivait dans son cahier lilas.
A chaque fois qu’ils en parlaient, Hélène montait sur ses grands chevaux. Primo il n’y avait rien de subversif dans ses cahiers et deuzio elle n’avait pas l’intention de les montrer à qui que ce soit.
André se tapait alors sur le front et chuchotait :
- Tu devrais raconter aussi que l’oncle Tossia  a fait la guerre aux côtés de Dénikine.
- Je ne sais rien de tout ça et je n’ai aucune intention d’écrire la dessus.
- Ah, ça me rassure, tu n’es pas si bête, bougonnait André
Hélène fronçait les sourcils et essayait de se rappeler si elle avait ou non écrit que l’oncle Tossia avait fait partie de l’armée de  Dénikine. Elle s’était promis de n’écrire que sur les événements agréables et de cacher ses cahiers au fond de sa valise.
Hélène finit par montrer à son mari le brouillon de sa lettre à la tante Lilia. André poussait de petits grognements en lisant que tout allait très bien, qu’ils habitaient une ville magnifique, qu’ils avaient l’un et l’autre un travail formidable, un appartement splendide et que la petite Ariane était ravie.
André demanda l’autorisation de déchirer ce brouillon, le déchira en mille morceaux et dit :
- Tu sais ce qui est le plus drôle dans tous ces mensonges ?
- C’est quoi ?
- C’est que c’est presque la vérité, – répondit-il en éclatant de rire.
Hélène rit à son tour mais brusquement redevint sérieuse et son regard se fit triste.
- André, dit-elle – réfléchis. Je n’en peux plus de cette ville. Allons nous en.
- Ah, tu recommences. – Et l’appartement ? On part, on laisse tout. Où habiterons-nous ?
- Je n’aime pas cette ville, dit Hélène en fronçant les sourcils, – Je ne l’aime pas, je ne l’aimerai jamais. Peut-être qu’ailleurs… on sera peut-être mieux…
- Mais qu’est-ce que qui ne va pas ici ?
- Je ne sais pas… Je ne peux pas l’expliquer…

***

Ariane était revenue du sanatorium où elle avait été envoyée après l’arrivée des Vassiliev à Briansk en raison d’une apparente dénutrition. Elle était presque aussitôt retombée malade mais s’était rétablie assez vite. Après la maladie d’Ariane, les Vassiliev discutèrent à nouveau d’un éventuel déménagement. Hélène proposa Odessa où elle était née.
Quand leurs amis Mordvinov, apprirent leur projet, ils poussèrent des hauts cris. Constantin Leonidovitch Mordvinov estimait qu’abandonner un appartement au centre de Briansk pour l’inconnu était d’une incroyable légèreté. Ils ne trouveraient certainement pas la même chose ailleurs. Les Vassiliev ne pouvaient pas passer leur vie à s’installer quelque part pour ensuite partir ailleurs, estimait-il. D’ailleurs, ajoutait-il, le climat de Briansk était idéal. L’hiver y était peu rigoureux, les Vassiliev avaient du travail, bientôt il y aurait un théâtre et plusieurs salles de cinéma, en été on pouvait aller  sur la Desna (l’affluent du Dniepr qui passe à Briansk) ou en forêt. En un mot, vouloir partir d’ici était une vraie folie !
Mais André et Hélène étaient d’accord : l’un et l’autre voulaient quitter Briansk.
- Au début j’étais catégoriquement contre. Mais petit à petit je suis arrivé à la même conclusion. Je ne sais pas pourquoi, mais nous devons partir. Il y a quelque chose qui ne va pas ici. Nous ne sommes pas à l’aise, nous ne trouvons pas notre place.
- Hélène Alexandrovna, André Invanovitch, je vais vous dire quelque chose que dans d’autres circonstances je n’aurais pas dite. Vous êtes des gens merveilleux, on vous aime bien, etc, etc. Mais l’émigration doit racheter sa faute devant la Mère-Patrie.
- Sa faute ? Quelle faute ? – dit Hélène. – On nous a emmené alors que nous n’étions que des enfants. Et on ne nous a rien demandé. Où est la faute ? Et des tas de gens de ma génération sont dans le même cas. Nous sommes les enfants de l’émigration.
- Constantin Leonidovitch ! – repris André. – Il ne vous est jamais venu à l’esprit que les Rouges et les Blancs étaient aussi coupables les uns que les autres ? Attendez, laissez moi finir. Je peux vous citer des dizaines de personnes magnifiques, des Russes, meilleurs que nous. Et pourtant ils ont fait partie de l’Armée Blanche et se sont battus contre les Rouges. Vous savez, c’est comme le roman de Boulgakov, « La Garde Blanche »

Mikhail Boulgakov La Garde Blanche

- Je ne sais pas, je ne l’ai pas lu. Boulgakov – c’est un écrivain de l’émigration ?
- Mais non, voyons, c’est un écrivain soviétique, il n’a jamais émigré.
- Connais pas. C’est quoi ce roman ?
- Un roman remarquable. C’est à propos des Blancs. Des gens  agréables, tout à fait normaux. Et s’il y a des salauds chez Boulgakov, il y en a des deux côtés : la-bas et ici.
Mordvinov éclata de rire et montra du doigt la fenêtre à sa femme.
- Ferme la fenêtre, les moustiques vont entrer.
La fenêtre fut fermée, mais André eut l’impression que ce n’était pas du tout à cause des moustiques mais pour une toute autre raison.
- Cher André Ivanovitch, n’essayez pas de trouver des Blancs sympathiques dans la littérature soviétique. Comment s’appelle cet écrivain ?
- Boulgakov. Mikhaïl Afanassievitch.
- Il doit surement être interdit. Vous l’avez ce livre ?
- Non, malheureusement.
- Heureusement, vous voulez dire. Et oubliez vos Blancs sympathiques. Et surtout n’en parlez jamais. Vous m’entendez ? Vous m’entendez ?
Il y avait quelque chose de très insistant dans la voix de Mordvinov. Un conseil d’ami ? Un avertissement ? Comme s’il avait voulu enfoncer un clou dans la conscience d’André Ivanovitch avec son « vous m’entendez ? vous m’entendez ? ».

***

A la fin de l’été André Invanovitch pu prendre un congé de 2 semaines et parti en éclaireur à Odessa.
Il devait y retrouver une vielle amie d’Hélène, Tania Klioutchevskaia. Elle et son mari étaient partis de Grodno pour retrouver des parents à Odessa.
Ils habitaient loin du centre dans une sorte d’isba où il y avait trois pièces et une cuisine.
André Ivanovitch fut bien accueilli. Après le diner on se mit à bavarder, à se rappeler la France. André Ivanovitch les interrogea sur la vie à Odessa.
- C’est pas facile, disait le mari de Tania. – Le travail n’est pas facile. Difficile à comprendre.
Il parla de réunions étranges et fréquentes à l’Institut où ils enseignaient le français  et des relations bizarres entre les gens. Tout était très obscur et instable, selon eux. Au début on les avait accueilli à bras ouverts et on leur avait donné beaucoup de travail. Mais depuis peu cela avait changé. Tania n’avait plus autant de travail. Certains restaient aimables, d’autres disaient à peine bonjour. Qu’est-ce qui s’était passé ? Ils n’en savaient rien.
- Hélène ne doit plus penser à Odessa, – disait Tania. – Ici tout est cher et trouver un logement est impossible. Mais que voulez-vous, c’est une station balnéaire. Les propriétaires ont plutôt intérêt à louer aux estivants. Et se faire enregistrer (2) à Odessa est incroyablement difficile.
- Allez à Nikolaiev. C’est aussi le sud, il y a la mer, la ville est agréable.
André Ivanovitch passa la nuit chez les Klioutchevski et au matin essaya quand même  de trouver un logement.
Ses recherches n’aboutirent pas. C’était soit beaucoup trop cher, soit on lui proposait un véritable taudis. Les prix au marché lui firent également une très mauvaise impression. André décida de laisser tomber et s’en fut à la gare prendre le train pour Nikolaiev.
Nikolaiev lui plut. Et il trouva tout de suite du travail, comme jardinier. Il eut également de la chance pour le logement. Il trouva deux pièces dans une isba avec un tout petit jardin.
André Ivanovitch avait deux heures devant lui avant le train du retour. Il décida d’aller se promener. La rue principale le conduisit jusqu’au quai. Il n’y avait pas grand monde. On entendait au loin des bruits sourds, un cargo sombre avançait vers le port, faisant résonner sa corne de brume.
André s’assit sur un banc, sous un acacias. Il y resta près d’une heure. Soudain il entendit :
- Citoyen ! Vos papiers !
Devant lui se tenait un jeune milicien au visage rouge et l’air extrêmement malveillant.
André lui tendit son passeport.
- Venez avec moi, citoyen, – dit le milicien en fourrant le passeport d’André dans sa poche.
Ils arrivèrent devant la porte massive d’un bâtiment portant une enseigne sur laquelle on pouvait lire : « 3e section de la milice ».
Le milicien emmena André dans un pièce, se mit au garde à vous et annonça à un homme en uniforme et aux cheveux argentés :
- Camarade capitaine ! Vassiliev a été mis en garde à vue. Voici son passeport. – Je l’ai observé pendant une heure. Il est resté assis à examiner le chantier naval et le port. Il a une veste d’étranger.
Le jeune milicien s’approcha du capitaine et se pencha vers lui :
- J’ai pensé que c’était peut-être un espion.
D’un signe de tête le capitaine congédia le jeune milicien et invita Vassiliev à s’asseoir.
- Vous êtes enregistré à Briansk. Que faites-vous ici ? Que faisiez-vous sur les quais ?
Vassiliev expliqua au capitaine le but de sa visite à Nikolaiev.
- Alors comme ça vous voulez quitter Briansk ? – dit le capitaine.
André répondit affirmativement en évitant d’entrer dans les détails.
- Et quand avez-vous quitté Poltava ? Vous y êtes né, – dit le capitaine en tapant du doigt sur le passeport.
- J’ai quitté Poltava quand j’avais dix ans.
- Pour Briansk ?
- Non, pour Prague, et après pour Paris.
- Quoi ?
Le capitaine semblait ne pas en revenir.
- Pour Paris, – confirma André, – je suis un « réémigrant », selon le décret de 1946.
- Ça par exemple ! – dit le capitaine, soulagé – vous faites parti de ces rapatriés ?
- Oui.
- C’est pour ça qu’Ivantchenko, le jeune milicien, a remarqué votre veste. Ne  lui en veuillez pas. Reprenez votre passeport.
Le capitaine se leva et alla se verser un verre d’eau.
- Vous avez soif ?
- Non, merci.
Le capitaine reposa le verre.
- On ne vous enregistrera pas ici, – dit il a mi-voix.
- Pourquoi ? – demanda André sur le même ton.
- On ne vous enregistrera pas. Croyez-moi. Je le sais.
- Il n’y a plus de place dans la ville ?
- Si. Mais vous, on ne vous enregistrera pas. Le chantier naval, le port, tout ça.., – le capitaine fit la grimace comme pour montrer qu’il n’avait pas envie d’en parler et qu’il ne le faisait que pour rendre service.
- Bon, merci du conseil. Je peux m’en aller ? – demanda André.
- Oui, allez-y.
- Au revoir…
André Ivanovitch allait sortir mais le capitaine l’arrêta :
- Attendez ! Je voulais vous demander, simple curiosité : c’est comment Paris ?
- Comme ci, comme ça, – dit André en haussant les épaules.
-  Je vois, – dit le capitaine.

***

Dans le train du retour André se sentit tout à fait étranger dans ce pays. Décidément rien n’était simple. Il comprenait l’insistance de sa femme pour changer de ville et trouver le bonheur ailleurs. Il faillit beugler de douleur, essayant de chasser de son esprit une idée indésirable et qui ne le quittait plus. C’était une idée simple et  claire et le bruit du train semblait la lui répéter à l’infini : « Fallait pas quitter Paris, fallait pas quitter Paris« …

A suivre

(1) En 1947, au début de la « guerre froide » un groupe de 24  Russes, devenus soviétiques, ont été expulsés de France vers l’URSS pour « ingérence dans les affaires françaises ». Parmi eux Alexandre Ougrimov.

(2) L’enregistrement (propiska) auprès de la milice était indispensable en URSS pour pouvoir séjourner dans une ville. Elle l’est encore dans la Fédération de Russie.

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