Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d‘Ariane Vassiliev

3

A son retour André appris de sa femme qu’on allait les reloger.
– Ils vont reloger tout le monde ?, – demanda André.
– Tout le monde. Dans deux semaines.
– Et où ça ?
– On ne sait pas encore.

On l’appris le lendemain. Ils allèrent jeter un œil sur leur nouveau logement et furent horrifiés. Ce n’était même pas une maison mais une baraque à la périphérie de la ville. C’était une sorte de foyer avec une cuisine pour 15 personnes. Luc, un de leurs voisins en avait gros sur le cœur.
– Ça, ça veut dire que les ouvriers n’ont pas le droit de vivre dans le centre. Quand la maison était encore en construction, quand on entendait des bruits de marteaux toute la journée, alors la oui, ils avaient le droit. Mais maintenant la maison est construite et on nous met dehors.
– Mais ce n’est que temporaire, – se hasarda André.
– Temporaire, tu parles ! Ici le temporaire ça dure au moins 20 ans et peut-être même 50. Temporaire comme une tombe au cimetière ! Temporaire, tu me fais rigoler!
Luc faillit laisser éclater sa colère contre le Parti. Il avait entendu les rumeurs et il savait que la maison du centre-ville était destinée à des membres du Parti.
André entendait déjà sa femme lui dire : « On ne va quand même pas vivre ici? ». Lui même n’avait pas le courage de lui dire de venir habiter ce taudis et d’y rester jusqu’à la fin de leurs jours comme le prévoyait Luc.

André voulu en parler à Boris Fedorovitch mais il appris qu’il ne s’occupait plus des problèmes de logements. En fait, Boris Fedorovitch avait été arrêté et condamné à 10 ans de camp.

Les discussions entre André et Hélène sur un éventuel départ de Briansk reprirent de plus belle.
Un beau jour, en rentrant du travail, André annonça une intéressante nouvelle : Ils pouvaient partir tout en gardant leur droit à un logement. Mieux : on leur payerait le voyage et on leur trouverait un logement.
– Vraiment ? Comment ça ? – demanda Hélène pleine d’espoir.
– Il faut juste que l’on s’enrôle pour Sakhaline.
– Pour où ?
André empoigna une carte qu’il avait d’ailleurs préparé d’avance.
– C’est là, – dit-il en pointant un territoire oblong tout au bout de l’URSS.
– Mon dieu ! Mais c’est une île. Le voyage doit coûter les yeux de la tête ! C’est à l’autre bout du pays !
– Mais justement, tout est la ! Le voyage est gratuit. Je vais t’expliquer. On recrute des gens pour aller travailler à Sakhaline où l’on fait des constructions gigantesques …
– Explique moi simplement quelles seront nos obligations.
C’était très simple. Il suffisait de signer un contrat de deux ans avec, pendant les deux ans, interdiction formelle de quitter l’île.
– Et si les conditions de vie sont insupportables ? – demanda Hélène.
– Insupportable… tout de suite! Insupportable ! D’abord, il y a beaucoup de travail, ensuite le logement est garanti et en plus le salaire est correct. C’est surement pas ici qu’on pourra gagner autant.
– Et comment le sais-tu ?
- J’y suis allé.

– Où ça ?
– Au bureau du recrutement. Et j’en ai parlé à des gens. Des gens qui savent.
André sentait bien que sa femme n’était pas d’accord. Mais il pensait que c’était la seule solution pour quitter Briansk et éviter d’être relogé. Il ne pouvait imaginer vivre dans une baraque. Et c’est pourquoi il défendait cette idée de recrutement pour Sakhaline.
– Et c’est où Sakarine ? Il y a beaucoup de sucre la-bas ? – demanda Ariane.
– Pas Sakarine mais Sakhaline, petite idiote !
– Sakarine, c’est plus joli, – répondit Ariane.
– La nature, la-bas la nature est magnifique : les montagnes, les sommets enneigés, l’océan, – décrivait André.
– Mais personne ne porte de chapeaux la-bas, – intervint Hélène.

Aleksandrovsk-Sakhalinski

- Pourquoi pas ? On nous propose une grande ville, Aleksandrovsk-Sakhalinski, la deuxième plus importante de l’île. En plus, c’est un port.

Ils n’avaient pas demandé l’aide de leur ami Mordvinov pour régler leur problème de logement. Lors de leur dernière rencontre, celui ci avait semblé gêné. Sa femme était indignée et regardait son mari comme pour lui demander d’aider Hélène et André.
– Je ne peux rien faire, – avait dit Mordvinov. S’il ne s’agissait que d’André, mais tous les locataires sont concernés. Ils vont tous être relogés. André est comme tout le monde. Et je ne peux rien faire.

Cela se passait en août 1948.

Lavrenti Beria

Mordvinov appris que Boris Fedorovitch avait été arrêté. Comment était-ce possible ? Boris Fedorovitch Popov était irréprochable. Il n’y a pas de fumée sans feu, pensa pourtant Mordvinov. Il se souvint du jour où Boris Petrovitch était venu le voir et lui avait demandé de trouver un appartement pour André et Hélène Vassiliev. A l’époque il ne les

Nikolaï Iejov à la droite de Staline

connaissait pas encore mais il se souvint de s’être aussitôt intéressé à leur cas. Mordvinov se dit alors que soit Boris Petrovitch était vraiment un criminel soit il n’était que la première victime d’une nouvelle période de terreur. Une période de terreur sans Nikolaï Iejov, le « nabot sanguinaire », fusillé en février 1940 et remplacé par Lavrenti Beria.

Tout compte fait, pensa Mordvinov, André Vassiliev a peut-être raison de partir le plus vite possible. Si Boris Fedorovitch a été arrêté en raison de son amitié avec Vassiliev, son tour à lui – Mordvinov – viendrait sans doute.

Les Vassiliev étaient en route quand sur le bureau d’un colonel du KGB arriva un rapport indiquant que le « réémigré » Vassiliev s’était engagé pour aller travailler à Sakhaline.
Le colonel grimaça. Vassiliev avait choisi d’aller là même où l’on s’apprêtait à l’envoyer. Le colonel rangea le dossier. Il n’avait plus aucune raison de déclencher la procédure prévue contre André Ivanovitch Vassiliev, accusé de « propagande antisoviétique et espionnage ».
– Dans un mois il faudra demander un rapport à Ioujno-Sakhalinsk, – ordonna quand même le colonel à son adjoint.
– C’est noté, camarade colonel, – répondit celui-ci.

A suivre

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