Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

5

Piotr Ivanovitch Frolov, le directeur du sovkhoze vinicole de « Castel », n’avait tenu aucun compte du passé des Vassiliev et des Pankratiev. Plus exactement il en avait tenu compte pour établir les documents mais les biographies des arrivants, rédigées sur des feuilles arrachées d’un cahier d’écolier, ne lui avaient fait aucun effet. Ils avaient vécu en France, ils étaient revenus dans leur Patrie, quelle importance. Il avait besoin de peintres, un point c’est tout. Il en avait plus qu’assez des tire-au-flanc qui n’avaient de peintres que le nom. Il les avait envoyé surveiller les vignes et les avait remplacés par André et Pancrate.

Et il était très content de l’avoir fait : les nouveaux venus s’en sortaient très bien et surtout, ils ne buvaient pas.
Le sovkhoze avait bien accueilli les « ré-émigrants ». On ne leur avait rien demandé. Et ceux qui connaissaient quelques détails de leur biographie hors norme ne semblaient pas s’en étonner.

Hélène avait fait la connaissance de l’épouse du chef-comptable, Rima Andreevna. Elles s’étaient rencontrées sur la plage où Hélène avait l’habitude d’aller.
– Je peux m’installer à côté de vous ? – avait demandé Rima.
Rima avait raconté qu’elle et son mari vivaient depuis quelques temps en Crimée. Elle raconta que les noms de lieux, tatars, avaient été modifiées.
– Il n’y a plus de Tatars en Crimée, avait-elle dit. – Il n’y a plus que des étrangers, dans les villes comme dans les villages. Certains amenés de force.
– Je ne comprends pas. Comment ça ? Comment peut-on forcer des gens à rester, si ça ne leur plaît pas ? – avait demandé Hélène.
– Il faut peupler les endroits déserts. Il faut de la main d’œuvre, – avait répondu Rima en haussant les épaules.
– Mais pourquoi ces endroits sont-ils vides ?
– Parce que jusqu’en 1944 des Tatars vivaient ici.
– Où sont-ils passés ?
– Mais vous tombez de la lune, où quoi ? – avait répondu Rima en la regardant d’un air étrange. – Oui, évidemment, vous tombez de la lune. Je sais que vous venez de France.
– Comment le savez-vous ?
– C’est mon mari qui me l’a dit. Il l’a appris du directeur du sovkhoze. Les gens doivent vous faire des confidences. Sur ce qui se passe en réalité.
– Je ne comprends pas. Quelles confidences ? A propos de quoi ?
– A propos de la réalité de notre existence.
– Ah bon. Et pourquoi donc pensez-vous qu’on nous fasse des confidences ?
– Parce que vous n’êtes pas Soviétiques.
– Comment ça nous ne sommes pas Soviétiques ? – s’était étonnée Hélène. – Nous sommes arrivés volontairement en URSS, personne ne nous a obligé. Par conséquent, nous sommes Soviétiques.
– Chère amie, – avait dit Rima en souriant. Puis, posa sa main sur son bras elle avait murmuré, même s’il n’y avait personne d’autre qu’elles sur la plage. – Pour devenir Soviétique il faut avoir grandi ici et s’imprégner de l’esprit soviétique. S’en pénétrer. Vous êtes différents. Vous n’êtes pas liés à nos mensonges. Vous n’avez pas crié « crucifiez le » quand on a crucifié.
– C’est vrai, nous n’avons pas crié. Mais est-ce que tout le monde a vraiment crié?
– Vous aurez du mal à vivre ici. – Rima s’était renfrognée et avait changé de sujet. – Tous les Tatars, sur ordre de Staline, furent déportés.
– Tous ? Les femmes et les enfants ?
– Les femmes et les enfants. Le peuple tout entier.
– Mais pourquoi ?
– Pour collaboration avec les nazis.
– Ils avaient tous collaboré avec les nazis ?
– Bien sur que non. Beaucoup avait pris le maquis et avaient résisté.
– Mais tout le monde a été déporté.
– Pratiquement tous. Il y a dans notre sovkhoze une Tatare, héroïne de l’Union soviétique, et son fils.
– Et où sont-ils maintenant, ceux qu’on a déporté ?
– En Sibérie, ma chère Hélène, ils sont tous en Sibérie.
– Je n’arrive pas à comprendre comment on peut déporter tout un peuple en Sibérie et faire venir de Sibérie des gens pour repeupler la Crimée.
– Chez nous on peut tout faire. Notre grand leader a des possibilité infinies. Infinies, vous comprenez ? – Je vois que vous me comprenez, – avait-elle ajouté en croisant le regard apeuré d’Hélène.

***

Peu après Rima invita Hélène et André chez elle. Ils y firent la connaissance de son mari, Vassili Arkadievitch, le chef-comptable. Il leur confirma qu’il n’y avait pas de logement libre à Castel et qu’il fallait en chercher dans les autres secteurs. André lui demanda ce qu’il entendait par « autre secteur » et Vassili lui expliqua qu’il y avait 5 « secteurs » à la périphérie de Castel avec de nombreuses maisons, mais dépourvues d’électricité et aucun magasin à proximité.
– C’est dommage que vous ne soyez pas venus ici dès votre arrivée en URSS. Il y a avait des logements à la pelle, dit Vassili. – Mais, bon, on vous a réparti dans une autre ville. Chez nous on adore « répartir ».

Rima raconta comment, arrivés depuis peu en Crimée, ils avaient fui Bakhtchyssaraï.
– Nous étions arrivés de bonne heure. C’était affreux. Imaginez une ville complètement vide. Il n’y avait personne, pas âme qui vive. Cela faisait peur. Nous avions laissé les bagages à la gare. On cherchait le Comité exécutif et personne pour nous indiquer le chemin. On a quand même fini par le trouver. Nous avons demandé où nous pouvions nous installer. Et vous savez ce qu’on nous a répondu ? On nous a dit texto : « Où vous voulez. Occupez la maison de votre choix. N’importe laquelle. Elles sont à votre disposition, avec tout ce qu’il y a dedans. Et si quelque chose vous manque, vous n’avez qu’à le prendre dans une autre maison. Ne vous gênez pas, prenez ce que vous voulez. Installez-vous. On fera ensuite tous les documents officiels ».
Et c’est ainsi que Rima et Vassili apprirent que les Tatars avaient été déportés.
Ils sortirent du Comité exécutif et trouvèrent une rue à leur goût : tranquille, propre, pas trop grande. On distinguait dans le lointain, deux minarets. Ils choisirent une maison au hasard. Ils rentrèrent. Mais Rima se sentit mal. Elle avait l’impression d’entendre des voix, des rires d’enfants. Elle prit son mari par le bras.
– Allons nous en. Je ne pourrais pas vivre ici. J’ai peur. J’entends des voix.
– Il fallait vraiment n’avoir aucun scrupule pour s’installer dans une maison que ses propriétaires venaient d’abandonner et s’approprier sans honte les biens qu’ils avaient acquis, – dit Vassili.
– Mais le plus souvent les gens n’ont pas eu ce genre de scrupule, estimant que ce qui était arrivé aux Tatars était bien fait pour eu, – reprit Rima. – L’Urss est un monde cruel. Tout est précaire, mouvant. Nos vies peuvent changer du tout au tout, du jour au lendemain. « Ils » décident pour nous ce qu’il faut faire et ne pas faire. Et surtout ne pas s’écarter de leur doctrine. Sinon… C’est le pays des envieux et des mouchards.
– Vous n’aimez pas le socialisme, – dit Hélène, pensive.
– Comment avez-vous deviné ? – répondit Rima d’un air ironique. – Je ne l’aime pas. Il ne m’a jamais plu. Ils n’ont pas réussi à m’endoctriner. Vivre ici est horrible. On vit dans la peur. C’est notre sort : trembler de peur et attendre.
– Attendre quoi ?
– Attendre d’être arrêté, d’être déporté, d’être injustement condamné. On peut vous faire n’importe quoi.
– Mais ce n’est pas possible de vivre en ayant toujours peur, dit Hélène. – D’ailleurs je n’ai pas remarqué que les gens aient particulièrement peur. Ils vivent tout à fait normalement.
– C’est vrai. Ils vivent. Et n’ont même pas peur. Pour la plupart. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’ils sont habitués. Et tous se taisent. Ils restent muets comme des carpes.

André et Hélène avaient du mal à comprendre pourquoi Rima était-elle aussi « anti-soviétique ». Mais ce qui les troublait le plus c’était que, selon Rima, presque tout le monde en URSS pensait comme elle mais avait peur de le dire.

A suivre

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