Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

6

André redoutait constamment que sa femme ne lui demande : « Pourquoi avons-nous quitté Paris ? ».

Pourtant elle ne lui cachait rien. A ses questions elle répondait toujours : « Mais non, mais non, il fallait qu’on parte ». Mais cela ne lui semblait pas sincère. Peut-être répondait-elle ainsi pour ne pas lui faire de peine. Mais même dans ce cas, il se sentait responsable. Ç’avait été sa décision. Il l’avait convaincue.
Et pourquoi pas ne pas retourner en France, se demandait-il maintenant ? Pourquoi serait-ce impossible ? Il n’avait pas la réponse. Mais il sentait inconsciemment que ça l’était. On ne les laisserait par repartir. C’était impossible.
André était devenu adulte dans un pays démocratique. La liberté de parole et de conscience était ancrée en lui. Il ne pouvait y renoncer. Mais URSS il se heurtait constamment à l’interdiction de dire ce que l’on pense.

Il avait fait une curieuse rencontre sur la plage, là où Hélène avait rencontré Rima. L’homme s’appelait Alexandre Vassilievitch Souvorov et il connaissait le passé d’Hélène et d’André.
« Et c’est comment chez eux, là-bas à Paris ? », demanda-t-il.
Souvorov était capitaine des forces de l’intérieur (dépendant du ministère de l’Intérieur) et commandant d’un camp de rééducation, près de Castel. Il resta discret sur son travail mais fut un plus disert sur la déportation des Tatars de Crimée.
Déporter les Tatars avait été une opération facile à réaliser. Elle avait duré 4 heures en tout et pour tout. Elle avait commencé le 18 mai 1944 à 3H et s’était terminée à 7H. On avait envoyé des troupes, des camions. Les soldats entraient dans les maisons, arme au poing, en faisaient sortir les locataires pour les embarquer aussitôt dans les camions. C’étaient surtout des femmes et des enfants.
- Mais les hommes, où étaient-ils ? – demanda André.
- A la guerre, bien sûr !
- Mais où ? Sur quel front ?
- En Ukraine, en Biélorussie, que sais-je !
- Mais on a dit qu’ils avaient tous collaboré avec les Allemands !
Souvorov se retourna, jeta un coup d’œil et baissa la voix.
- Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’il n’y a pas eu de collabos parmi les Russes ? Les Ukrainiens ? Bien sûr que si…
- Mais alors, pourquoi les Tatars ?
- Je ne sais pas. Les soldats n’ont fait qu’obéir aux ordres.
- Vous y avez participé ?
- Non, j’ai eu de la chance. Selon des rumeurs les soldats auraient dit aux femmes de ne rien prendre avec elles car elles allaient être fusillées.  D’autres, au contraire, leur dirent d’emmener des affaires car on allait les emmener en Sibérie.
André n’y comprenait rien. Souvorov avait l’air de plaindre les Tatars mais d’un autre côté il répétait que les ordres sont les ordres.
- Bien sûr, – reprit Souvorov, – il n’y a pas de fumée sans feu. Certains devaient être coupables. Peut-être plus que les autres. Mais on a sans doute exagéré. Chez nous on aime bien se proverbe : « Quand on coupe du bois, ça fait des copeaux ».
C’était étrange. Ce militaire n’avait pas peur de parler d’événements qu’il était sans doute interdit de révéler. Il avait donc moins peur d’André que de ses semblables.
Après plusieurs rencontres André invita Souvorov chez lui. Souvorov le remercia et lui dit :
-   Moi, je ne vous inviterai jamais chez moi.
Mais dans quel pays étaient-ils donc tombé ? André ne comprenait pas sa nouvelle patrie et maintenant il avait peur qu’en grandissant sa fille lui dise un jour : « Pourquoi m’as-tu fait quitter Paris ? ».

 

***

 

André avait rencontré tout à fait par hasard, à Yalta, une autre ami de Paris, Alexis Alexeievitch Arseniev. Arseniev, un scientifique, avait appartenu au mouvement des Mladorossi et pendant la guerre les Allemands l’avaient envoyé en camp de concentration. A la libération il était devenu un des leaders de l’Union des patriotes russes et avait milité en faveur du retour en URSS. En 1947 il avait été expulsé vers l’URSS par les autorités françaises. Depuis il vivait en Crimée et travaillait comme guide. Il était seul. Sa femme et ses enfants ne l’avaient pas suivi.
Arseniev était venu voir André et Hélène. Après dîner Hélène s’était éclipsé laissant les deux hommes en tête à tête.
- Pourquoi ne faites-vous pas venir vos enfants en Russie ? – avait demandé André.
- Je ne ferai jamais ça.
- Pourquoi ?
- Parce que nous nous sommes trompés de train, mon cher. En Allemagne, dans la zone d’occupation américaine, on nous avait recommandé de ne pas retourner en Russie. Mais nous, comme de fieffés idiots, nez au vent, nous nous sommes précipités « chez nous ». Qui pouvait imaginer que cette patrie était si dangereuse et qui vivre y serait aussi horrible.
- En quoi est elle dangereuse ? -  André senti confusément que son amitié avec Arseniev risquait de souffrir de leurs divergences d’idées.
- Tôt ou tard, ils vont tous nous arrêter, – répondit calmement Arseniev.
- Qui va nous arrêter ?
- Les bolcheviks bien sûr.
- Mais pourquoi ?
- Bonne question. – dit Arseniev en grimaçant. – Moi même je n’ai pas trouvé la réponse tout de suite. Vous voulez savoir ?
- Naturellement, moi aussi je suis concerné.
- Ça risque d’être long.
- Nous ne sommes pas pressés.
- Vous avez raison. Aujourd’hui nous avons le temps. Depuis quelque temps j’observe le pays des Soviets non pas du point de vue de l’enthousiasme patriotique, qui était le nôtre après la guerre, mais calmement, froidement, sans émotion. Un soupçon s’est alors installé en moi.
- Quel soupçon ?
- J’ai eu le sentiment qu’on nous avait fait une sale blague.
- Qui ?
- Staline et ses acolytes.
- Quelle blague ?
- Dès le début il a voulu nous exterminer. Son décret pour nous donner la nationalité soviétique est une mascarade. Une simple mascarade.
André regarda Arseniev d’un air sceptique.
- Mais non, c’est ….
- Regardez autour de vous. Vous ne vous êtes pas rendu compte que cette patrie vers laquelle nous nous sommes précipitée est en fait divisée en deux parts inégales. D’un côté les masses, le peuple, le prolétariat, appelez-le comme vous voulez. De l’autre la force inspiratrice, le parti. C’est la minorité. Mais cette minorité sait ce dont le peuple a besoin et ce dont il a besoin pour être heureux. J’insiste : le peuple ne le sait pas seul le parti le sait.
- Et alors ?
- Comment « et alors? »? Leur constitution garanti les droits de citoyens en commençant par le droit au travail et en finissant par la liberté de conscience. C’est merveilleux. Sauf que seuls les bolcheviks ont le droit d’accorder au peuple toutes les libertés annoncées dans la constitution. Et si quelqu’un ou que ce soit n’est pas d’accord, on le faire taire aussitôt.
- Attendez – répliqua André – j’ai rencontré des gens honnêtes, des communistes qui reconnaissaient qu’il pouvait y avoir des erreurs.
- Je sais, je connais, j’ai entendu la même chose. Ils aiment tous répéter : « Quand on coupe du bois, ça fait des copeaux ». Je suis persuadé que vous aussi vous l’avez entendu. Je me demande même comment le peuple russe n’en a pas eu assez de ce proverbe. Mais eux, ils l’adorent. Ils la débite avec un plaisir sadique. Vous n’aimez pas les copeaux. Alors protégez vous avec ce proverbe et ne pensez plus à rien. Ça vous aidera à survivre.
- Vous savez, a la fin, ce n »est pas à nous de leur dire ce qu’il faut faire. On n’impose ses propres règles à des étrangers !
- Des étrangers ? Quels étrangers ? Nous ne sommes pas arrivés en Chine, ni au Japon. Nous sommes en Russie. Et nous sommes aussi Russes que tous ceux qui vivent dans ce pays.
André se souvenait de ses propres réflexions et en fin de compte il partageait les idées d’Arseniev. Pourquoi, alors, s’obstinait-il à vouloir le contredire ?
- Excusez-moi, je n’ai pas entendu, dit-il, revenant à lui
- Vous m’avez très bien entendu. Vous ne voulez pas entendre. Mais je vous répété que ce parti est tout-puissant dans le choix des méthodes pour atteindre son but. Vous comprenez. Tout-puissant !
- Attendez ! – André ne voulait pas en démordre. – Mais quel but ? Le socialisme. Qu’est-ce que ça a de mal ? C’est une idée nouv…
- Oh ça va ! Vous n’allez quand même pas me chanter l’Internationale ! Les bolcheviks sont très fort. Ils ont à leur service toute une philosophie.
- Je ne suis pas fort en philosophie.
- Justement. Eux, ils ont leur catéchisme et ça leur permet de tricher. Les exemples abondent. On ne peut pas leur faire confiance.
- Mais comment ne pas leur faire confiance ? Ils ont libéré la moitié de l’Europe. La puissance soviétique…
- Ah ça oui, l’Armée Rouge est puissante. Et quand nous étions à Paris nous en étions fiers. Sans raison. Parce que nous n’y sommes pour rien. Nous sommes en trop. Nous n’avons pas notre place au sein du grand peuple soviétique.
- Pourquoi sommes nous en trop ?
- Hélène m’a  demandé hier pourquoi je n’étais que guide. Je n’ai pas voulu répondre pour ne pas lui faire de peine. J’aurais pu être utile dans ma spécialiste. Mais ce pays n’a pas besoin du biologiste Arseniev. Pendant un an et demi j’ai essayé de me faire enregistré à Moscou. Je suis né à Moscou. A chaque fois que j’y allais je passais devant la maison de l’Arbat (1) ou je suis né. Mais on ne m’a jamais enregistré dans la capitale. Et pourtant deux professeurs et un académicien ont défendu ma cause. Et voila maintenant j’habite Yalta une très belle ville chez une petite vieille très sympathique. Je sers de guide au jardin botanique. Et j’ai peur. Je ne veux pas me retrouver derrière des fils de fer barbelés. Je sais ce que c’est. J’ai été dans un camp allemand. Je pense que les camps soviétiques sont pareils.
André avait l’impression qu’Arseniev savait quelque chose qu’il ne voulait pas lui dire.
- Mais pourquoi ont-ils fait autant de bruit autour de notre retour ?
Arseniev écarta les mains.
- Je n’en sais rien. Du bruit, rien de plus.
- Mais vous savez bien que le capitalisme n’est pas idéal. On vit mal la-bas et on vit mal ici. Qu’est-ce-que vous proposez ?
- Je ne propose rien. C’est votre vieille habitude de Mladoross. Chez les Mladorossi on criait : « Chef! Chef! » et ont se rassemblait sous le slogan « Le Tsar et les Soviets ». Mais où est notre Tsar et où sont les Soviets ? Les prétendants au trône sont en émigration et les Soviets ne sont qu’un leurre.

A suivre

(1) Célèbre quartier du centre de Moscou

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