Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

7

Costume noir et chemise blanche, un cartable usé à la main, il était arrivé au sovkhoze fin septembre. Il avait une bouille enfantine mais un regard sévère et des lèvres bien dessinées.
Arrivé dans une voiture grise, il avait demandé à son chauffeur de rester au volant et était entré dans le bâtiment de la direction du sovkhoze.
Il était resté longtemps dans le bureau du directeur. On ignorait de quoi ils avaient parlé. La secrétaire du directeur, Tassia, se souvint qu’il était déjà venu en été. Il avait demandé les dossiers personnels des membres du sovkhoze, les avaient étudié pendant longtemps et était reparti.

Le directeur, Piotr Ivanovitch, sortit de son bureau et demanda à Tassia d’aller chercher André Vassiliev. La porte du bureau était restée ouverte et l’on entendit la discussion.
– C’est injuste, -disait le directeur, – ils viennent à peine de commencer à vivre à peu près normalement, et je recherche des bons employés. C’est un excellent peintre, il ne boit pas, il est très bien élevé.
– Je suis bien d’accord, – répondit l’homme au cartable usé, – mais il y a une directive et vos louanges n’y changeront rien: il faut obtempérer.
– Donnez lui au moins un délai, le temps de se retourner. Je vais aller à Alouchta, je convaincrai le Comité de la ville…
– Un délai ! Ne dites pas de bêtises Piotr Ivanovitch. Mais vous en avez peut-être assez d’être dans ce fauteuil ? Tout ceci doit être réglé en 24 heures.
A ce moment André entra dans le bureau du directeur.
– Voila ce qui se passe, – commença le directeur, – ce camarade est venu… Il va tout vous dire.
– Ce ne sera pas long, – déclara ledit camarade en se tournant vers André. – Vous et votre famille devez quitter la Crimée dans les 24 heures.
– Qu’est-ce qu’on me reproche ?
– Rien. Mais il y a une directive. Tenez, lisez-la.

André ne comprit pas d’où et de qui venait cette directive. Mais il comprit l’essentiel. Il était interdit aux personnes qui avaient eu l’imprudence de vivre à l’étranger de séjourner en Crimée.
– Pourquoi, – demanda André.
– La frontière est proche.
– Où dois-je aller ?
– Ça vous regarde. Où vous voulez. Mais je dois vous prévenir que vous ne pourrez pas vous enregistrer dans les capitales des régions ou des républiques. Et que d’ici 24 heures…
– Non mais attendez, c’est pas possible – intervint le directeur, – donnez lui au moins trois jours, le temps de rassembler ses affaires.
– D’accord, – dit le camarade en jaugeant André du regard. – Trois jours mais pas un de plus.

Pour la première fois depuis son arrivée en Russie deux ans auparavant, André se sentit vraiment désespéré. Il ne savait pas où aller. C’était un nouveau saut dans l’inconnu.

Le lendemain, comme le directeur le lui avait recommandé, il présenta sa démission.
– Tu sais quoi, à ta place j’irai dans le Donbass à Lysytchansk, – lui dit le directeur. – J’y ai habité avant la guerre. C’est calme, il y a une rivière le Severniy Donets, et tu trouveras facilement du travail.
André haussa les épaules. Tout lui était complétement égal.

***

Que font les voyageurs quand ils débarquent dans une ville inconnue ? Ils prennent un taxi et cherchent un hôtel. Et si le premier ne leur plait pas, ils en cherchent un autre. Mais à Lyssytchansk il n’y avait pas de taxi. Aussi André et Hélène, traînant Ariane qui avait du mal à les suivre, partirent à pied à la recherche d’un hôtel. Ils n’eurent guère l’embarras du choix. A Lyssytchansk il n’y en avait qu’un et heureusement pour eux il était vide. Le hall de l’hôtel était tendu de lourds rideaux couleur cerise, ornés de pompons dorés, avec des chaises sur tout son pourtour. Sur un mur trônait une reproduction de « La neuvième vague », l’une des plus célèbres marines du peintre Ivan Aïvazovski, représentant des naufragés après une tempête, désespérément accroché à bout de mat, dernier vestige de leur bateau que la mer déchaînée a envoyée par le fond, et menacée par une terrible et gigantesque 9e vague. Tout un symbole.
Après avoir rempli comme il se doit la fiche de l’hôtel, les Vassiliev, s’installèrent dans leur chambre.
– Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? – demanda André.
Hélène haussa les épaules.
– Je vais aller parler à la responsable de l’hôtel, – finit-elle par dire.
– A quoi ça va servir ?
– Il faut bien commencer par quelque chose.
Hélène sortit de la chambre. L’hôtel était désespérément vide. Hélène voulu sortir dans la rue mais la porte était fermée. La responsable sortit alors d’une petite pièce en robe de chambre.
– Où allez-vous citoyenne ?
– J’avais envie de sortir faire un tour.
– Faire un tour ? Mais il fait nuit. Et puis c’est dangereux. Il y a des bandits. Ils peuvent vous déshabiller.
– Me déshabiller ?
– Oui, vous déshabiller. Vous voler vos habits et vous laisser à poil. Et en plus vous taper dessus. Venez plutôt avec moi. On va prendre un thé et bavarder. Je m’appelle Zoé Pavlovna.
Hélène entra dans la petit pièce. Sur la table de nuit un bouquet de fleurs, au mur un portrait de Staline.
-Racontez donc.
– Mais quoi ? – s’étonna Hélène.
– Tout. Qui vous êtes et pourquoi êtes-vous venus dans ce trou.
– C’est vraiment un trou ?
– Pas vraiment noir, mais c’est quand même un trou. Il faut être honnête. Mais ne vous en faites pas, on peut y vivre. Votre mari est peintre en bâtiment d’après la fiche. Il pourra trouver du travail. Mais pourquoi avez-vous quitté la Crimée. Il y a la mer, il fait chaud et c’est nettement plus beau qu’ici.
Hélène lui raconta toute son histoire.
– Eh ben ! Quelle vie ! Pas facile, bien sur. Mais vous connaissez le Louvre ! Vous avez vu Notre Dame ! Moi je n’ai rien vu, toute ma vie je l’ai passée à Lyssytchansk. Heureusement j’ai une fille, Maïka C’est ma seule joie. Elle a le même age que la votre.
– Et votre mari ?Il a été tué à la guerre. Il y a longtemps. Il n’a même pas connu sa fille. Mais vous, vous n’avez rien à regretter. Vous avez une belle vie, intéressante et tant de souvenirs. Et votre mari va trouver du travail. Je vous montrerai demain.
Le lendemain, suivant les conseils de Zoe Pavlovna, André se rendit sur l’autre rive du Donets mais ne trouva aucun travail et les Vassiliev durent rester encore deux semaines dans l’hôtel. Finalement la chance leur sourit. André trouva du travail et un logement.
– Mais je te préviens l’appartement n’a vraiment rien de luxueux
– C’est mieux que rien. Je n’en peux plus de cet hôtel. Ariane n’a rien à faire. Elle manque l’école. – répondit Hélène.
– Alors, on y va ?
– On y va, même si c’est au diable

A suivre

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