Eternels émigrés (suite)

La suite du roman d’Ariane Vassiliev

8

Ils arrivèrent le soir. Dans la cour une lampe surmontée d’une soucoupe en fer blanc éclairait faiblement une maison en planches. Ils montèrent au premier poussèrent une porte donnant sur un couloir étroit. Une jeune femme aux cheveux décolorés, en robe de chambre, surgit devant eux.
– Ah, vous êtes arrivés. Votre chambre est à gauche. La cuisine en face. Installez-vous.
La jeune femme tourna les talons et disparut dans le noir.
Hélène eut un serrement de cœur. André ne l’avait pas prévenue que leur nouveau logement serait communautaire. Elle calcula que c’était son 33e déménagement.
– Tu crois que c’est le dernier ? – demanda-t-elle.
– Hum…
– C’est bien ce que je pensais.

Le lendemain Hélène se réveilla de bonne heure. Elle s’approcha de la fenêtre et entrouvrit le rideau.
– Mon dieu, qu’est-ce que c’est que ça, – murmura-t-elle.
Une fondrière passait juste en face. Le long de ce chemin gorgé d’eau, courait une palissade grise de la hauteur de leur maison. Il était impossible de voir ce qu’il y avait derrière. La palissade était surmontée de barbelés et juste en face de la fenêtre se dressait un mirador où un soldat, fusil en bandoulière, montait la garde.
– Qu’est-ce que tu fais ?, – demanda André.
– Viens voir.
– Je me demande ce que c’est ? En tout cas c’est sinistre. – dit André.
Ils allèrent à la cuisine où ils retrouvèrent leur voisine Moussia qui s’escrimait à allumer le poêle.
– Y marche jamais ce foutu poêle ! Et vous allez voir, en hiver on gèle.
– Dites, Moussia, – demanda André – qu’est-ce qu’il y de l’autre côté ? Il y a une palissade…
– Où ça ?
– De l’autre côté.
– Ah – Moussia haussa les épaules. – C’est un camp.
– Quel camp ?
– Un camp. Un camp de prisonniers.
– Une prison ?
– Ben oui.
– Qui est emprisonné ?
– Ben, des bandits bien sur.
André et Hélène se regardèrent. Ils pensaient la même chose : il n’y avait pas que des bandits dans ce camp.

***

L’hiver 1949 fut particulièrement rude. Des loups s’approchaient des maisons et hurlaient toute la nuit. Hélène dormait mal. Elle se souvenait du passé. De Paris où elle ne pourrait plus jamais revenir. Les Vassiliev manquaient de tout. André n’avait pas de travail. Un beau jour leur voisine, Moussia, proposa à Hélène :
– Demain vous venez avec moi au marché aux puces.
– Je ne peux rien acheter, – répondit Hélène.
– Pas acheter, mais vendre.
– Mais vendre quoi ?
– N’importe quoi, ce que vous avez en trop.
Hélène trouva une un robe noire et deux foulards.

Il y a avait un monde fou sur la grande place. Hélène et Moussia trouvèrent un endroit où s’installer. Moussia avait apporté un foulard. « Un foulard, un foulard à vendre ! Du vrai duvet d’Orenbourg ! Excellent pour l’hiver ! Achetez mon foulard« . La petite robe noire qu’Hélène avait apportée semblait parfaitement incongrue dans ce lieu comme par ce temps. Hélène n’osait pas haranguer le chaland. Elle se sentait honteuse et ne disait rien.
Au bout d’une demi heure une femme s’approcha et acheta la robe sans marchander. Hélène, les mains tremblantes, plia la robe, la fourra dans le sac de l’acheteuse et pris l’argent qu’elle garda dans sa main.
– Planquez votre argent, – lui intima Moussia. – Mon dieu, ce que vous êtes empotée, vous alors !
– Je ne suis pas du tout empotée, – répondit Hélène. – Simplement je n’ai jamais vendu aucune de mes affaires.
Moussia voulait absolument lui dire quelque chose de méchant. Elle trouvait injuste qu’Hélène ait pu vendre sa robe aussi facilement alors que son foulard lui restait sur les bras.
– Vous l’avez vendu pour une bouchée de pain, – finit elle par dire en lui tournant le dos.
– Je m’en vais, – dit Hélène. – J’ai des courses à faire au marché.
– Allez, – dit Moussia, -personne ne vous retient. Vous ne vendez pas vos foulards ?
– La prochaine fois, – dit Hélène.
La prochaine fois eu lieu la semaine suivante et au fil des semaines la garde-robe des Vassiliev fondit comme neige au soleil.

***

Zvenigorod

A Lyssytchansk Alekseï Alekseievitch aida Hélène à trouver un nouveau logement. Au premier étage d’une maison, habité au rez-de-chaussée par la logeuse, Alevtina Efimovna. Les Vassiliev disposaient désormais de deux chambres avec cuisine. Alekseï Alekseievitch loua un appartement dans la maison voisine. Hélène trouva du travail dans un atelier de couture et André dans une entreprise de construction.
André rendait souvent visite à Alekseï Alekseievitch et ils passaient de longues soirées à discuter.
– Quand je suis passé vous voir en Crimée, je n’ai pas voulu vous inquiéter. – dit Arseniev. – Je savais déjà qu’ils allaient arrêter des « ré-émigrants ». En 1948 ils ont arrêté Krivocheine et Ougrimov.
– Pour quelle raison ?
– Comme ça. Je vous l’ai déjà dit : nous nous sommes trompés de train. Et maintenant je sais pourquoi nous nous sommes trompés.
– Pourquoi ?
Arseniev s’approcha d’une étagère et prit un livre de Lénine.
– On aurait du commencer par la. – Il feuilleta le livre et l’ouvrir au hasard. – Il fallait lire attentivement ces articles, ces « romans ». Regardez ! C’est là ! C’est écrit noir sur blanc. Écoutez le rugir ! « Fusillez ! Pendez ! Emprisonnez !« . C’est écrit. – Il feuilleta encore quelques pages. – Lisez, lisez, c’est encore plus terrible.
Il attendit qu’André lise les passages soulignés, puis repris le livre et le remit à sa place.
– On aurait du lire ça à Paris, comprendre et faire les conclusions qui s’imposaient. Mais on a eu la flemme. – dit Arseniev.
– J’aimerai bien savoir comment on aurait fait pour lire Lénine en France. Il n’était pas édité.
– Mais bien sur que si, il était édité, seulement ce n’est pas arrivé jusqu’à nous. Mais nous étions les Mladorossi. Nous savions tout. Et qu’est-ce qu’on disait ? Que le peuple russe avait choisi sa voie ! Mais en fait il n’avait rien choisi du tout. Ça lui a été imposé. Imposé par la terreur. Et nous, nous vivions dans un cocon, nous n’avions aucun information sur la réalité. Peut-être cette information n’était-elle pas disponible à Paris. Et même si elle l’avait été, nous ne l’aurions pas cru.
– Mais non, a Paris des gens savaient et le disaient. Ils le criaient même.
– Et nous ? Que répondions nous ? « Mensonges ! Calomnies !« . Bien sur on ne pouvait pas croire qu’une poignée de fanatiques puisse anéantir son peuple. Les bolcheviks ont écrasé dans le sang toute opposition, toute pensée différente. Ah ça, ils savent le faire : intoxiquer, manipuler. Et c’est en lisant leurs livres que je l’ai compris. L’élimination méthodique on peut la lire aussi la dedans, – dit-il en secouant le « Manifeste communiste » de Karl Marx.
Arseniev se tut un moment, puis reprit.
– La Russie est perdue. La population vit dans la peur. Ce régime ne tient que par la peur. Je suis persuadé que les intérêts du peuples russes et les intérêts de bolcheviks sont incompatibles.
– Et la guerre ?
– Oui, pendant la guerre les intérêts ont coïncidé. C’est normal. Pendant la guerre la survie de l’État était en jeu.
Arseniev se leva et se planta devant la fenêtre.
– Maintenant, nous n’aurons plus qu’un sentiment de faute pour le restant de nos jours.
– Mais pourquoi ? – demanda André.
– Pour avoir glorifié un des régimes les plus cruels de l’histoire de l’humanité. Comment avons-nous pu croire aux émissaires de Staline ? Comment avons-nous pu les applaudir, là-bas, à l’ambassade de l’URSS ? Nous étions hypnotisés. Et d’autres nous ont suivi. Ça aussi c’est notre faute.
– Il ne me viendrait jamais à l’idée de reprocher ça à quelqu’un.
– Merci, – murmura Arseniev. – Il va encore en faire des malheurs ce grand leader, il va encore nous en montrer. Même votre ami Pancrate est en prison. Et vous demandez pourquoi ? Pour rien. Tout simplement parce qu’on l’a remarqué. C’est le sort qui attend beaucoup d’entre nous.
– Non, – intervint André en serrant les poings. – Ce n’est pas ça. Vous vous trompez. – Mais André n’en était plus aussi sur. Il voulait se persuader lui-même.
Arseniev était fatigué. André ne voulait rien entendre. On lui avait fait un sacré lavage de cerveau à Briansk. Arseniev avait envie d’un bon verre de vodka et d’aller se coucher. Il ne répondit pas à André. Il ouvrit une valise qui traînait dans un coin.
– Voila ! Ce n’est pas de la vodka mais c’est alcoolisé. Vous en voulez ? Mais je n’ai rien à manger. Un petit bout de pain, peut-être.
Arseniev se releva et regarda la bouteille.
– J’ai essayé de boire toute seul, mais je n’y arrive pas.
Il ouvrit l’armoire et trouva une miche de pain et deux verres.
– A quoi buvons-nous ? – demanda-t-il.
– Au bonheur, sans doute.
– D’accord, au bonheur.
– Alors, – repris Arseniev, – vous croyez que tout ce qu’on raconte sur les arrestations massives n’est qu’une invention des ennemis du pouvoir soviétique ?
– Mais regardez autour de vous ! Tout le monde vit normalement. On travaille, on rit, on discute. On se marie, on divorce. Tout est normal. Personne n’a peur de personne. Nous sommes entourés de gens normaux. On a pu arrêter Pancrate pour une toute autre raison. La politique, l’émigration n’y sont pour rien.
– Biens heureux ceux qui croient, – dit Arseniev. – Vous prenez la fiction pour la réalité. Et vous oubliez que Pancrate n’est pas le seul. Il y a aussi Krivocheine, Ougrimov. Et les autres, que savez vous de leur sort ?
– Mais alors, qu’est-ce qu’on fait ? On attend d’être arrêté ?
– Parlez plus bas. Oui, on attend d’être arrêté. Je me suis fait à cette idée. Et vous savez quoi ? Parfois j’ai même envie qu’ils viennent m’arrêter.
– Non, mais c’est de la folie ! Je n’y crois pas.
Arseniev ne répondit pas. Il se rappelait avoir applaudi à tout rompre l’ambassadeur d’URSS à Paris, Bogomolov. Il en avait honte et se demanda si Bogomolov savait ce qu’il adviendrait à ceux qui avaient répondu à l’appel de rentrer en Russie. Il le savait, sans doute. Il éprouva alors une haine féroce contre ce régime qui avait pris au piège, comme lui, des centaines de naïfs.
– Dites moi, – lui demanda tout à coup André. – Si l’on ne vous avait pas expulsé, vous seriez venu en Russie ?
Arseniev réfléchit. Il aurait du partir avec la troisième vague en 1947. Mais elle avait été annulée. Il serait donc resté en France.
– Je ne sais pas, – dit-il. – Je ne peux pas répondre avec certitude. Vous pouvez me le reprocher.
– Mais, non, bien sur que non. Ca ne me viendrait pas à l’idée. Chacun a pris sa décision. Je vous dirais franchement que je ne regrette rien. Je n’ai rien laissé de bon à Paris. Et le plus important c’est que ma fille grandisse comme une Russe.
– Oui, pour vous c’est plus simple, c’est différent. Vous avez une famille, un métier. Vous pouvez fréquenter des gens. Vous n’êtes pas isolé. Ariane va grandir. Elle sera Soviétique. Elle est douée, elle ira à l’Université. – « si elle n’est pas arrêtée avant », – pensa Arseniev, sans oser le dire.

A suivre

This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.