Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

De Moscou à Moscou en passant par Paris et Vorkouta

par Alexandre Ougrimov

L’expulsion

Le 25 novembre 1947 un changement brutal se produisit dans ma vie. D’un côté ce qui se passa était le prolongement de mon action pendant et après la guerre et de mon désir ardent de revenir dans ma patrie, mais d’un autre côté c’était totalement inattendu, un virage à 180° dans mon existence.

Vers 10h du soir je faisais ma ronde habituelle. Le moulin fonctionnait normalement. J’aimais beaucoup ces rondes du soir que je faisais à mon retour de la ville. La ronde de ce 25 novembre fut la dernière. Je fus ce jour la séparé de ma famille pour longtemps et de la France définitivement, pour être emporté vers l’Est, le Nord-Est, pour arriver finalement au delà du cercle polaire.
J’étais au dernier étage du moulin. Le gardien, un type costaud, plutôt désagréable, s’approcha :
- Il у a des Messieurs qui vous demandent*.

Je descendis dans la cour. Trois hommes devant une voiture. L’un d’eux s’approcha et relevant le revers de son manteau me montra l’insigne de la «Sûreté Générale »*.

- On voudrait vous parler.
- Je vous en prie, venez dans mon bureau.
Je leur proposais de s’asseoir mais ils restèrent debout, les mains dans les poches.Le plus âgé, particulièrement rebutant, me dit que j’étais arrêté et que je devais les suivre.
Je leur demandais ce qui se passait. La guerre ? Avec l’URSS ? Il marmonna quelque chose et m’ordonna d’ouvrir les tiroirs du bureau.
- Mais j’ai quand même le droit de demander sur quel ordre vous agissez ?
La réponse fut brutale :
- Vous êtes étranger et vous n’avez que le droit de vous taire*.

Une formule parfaitement en accord avec l’arbitraire qui régnait à l’époque. En fait je ne savais même pas à qui j’avais affaire. Le mandat d’arrêt était formel, mais ils ne me l’avaient même pas présenté en raison de considérations « opérationnelles », me dirent-ils.
Après avoir inspecté superficiellement le bureau ils m’emmenèrent dans la rue, me firent monter dans leur voiture et me conduisirent chez moi. A ce moment la j’ignorais que je faisais la route du moulin à mon domicile pour la dernière fois.
Avec son habituelle maîtrise de soi, Irina (mon épouse) les reçut calmement. Taticha (ma fille) apprenait ses leçons dans sa chambre. Les deux jeunes agents de la sûreté étaient corrects mais le plus vieux se conduisait comme un mufle
- Montrez nous votre littérature de propagande … on va tout fouiller.
Ils ouvraient les armoires, feuilletait les livres. Quand il trouva mes papiers de la résistance*** il les repoussa avec mépris. J’aurais aussi bien pu supposer que pendant la guerre il avait travaillé pour Vichy et les Allemands. C’était un flic professionnel, méchant et dur. Son attention fut retenue par une grenade, un souvenir, posé sur la cheminée. Il se mit m’interroger sur les armes que je pouvais posséder. Quelque temps auparavant j’avais caché dans le matelas le colt de gros calibre qu’on m’avait remis en 44 et un fusil allemand -une prise de guerre- était rangé dans la penderie. En fouillant dans un tiroir il trouva les balles du colt. Décidément, il avait du flair.
- Ah! Et où est le colt ? Ça doit être le même que le mien, – dit-il en ouvrant son manteau et en dégainant un colt semblable au mien.
- Sortez le tout de suite ou je fouille tout ! Et ce sera pire pour vous !
- Mais non, je l’ai échangé depuis longtemps contre des chaussures américaines, des chemises, etc.
- Parole d’honneur ?* .

Et puis encore quoi, pensais-je.

– Non, ça suffit comme ça.
Pendant ce temps la Iricha était assise sur le lit, exactement là où le colt était caché. Mais ils sont pressés et de toute façon une fouille en règle ne fait visiblement pas partie de leur programme. Ils ne gardent que mon carnet d’adresse et mes papiers. Je rassemble mes affaires. Un des deux jeunes agents me suit. Irina leur demande ce que je dois emporter. Le chef répond qu’il n’y a rien de particulier à prendre car ils vont me conduire à Lyon pour « un entretien ». Mais le jeune conseille quand même à Irina de me donner des vêtements chauds. C’est l’hiver et il fait froid. Pendant que le chef continue d’inspecter mon bureau, je vais dire adieu à Taticha.
Le jeune agent reste derrière la porte, par discrétion. Taticha est assise, la tête dans un libre, mais il est clair qu’elle n’arrive pas à lire et qu’elle essaie en fait d’entendre ce qui se dit. Elle comprend ce qui se passe. Mais reste calme. Ce n’est pas pour rien une enfant de la Résistance. Je l’embrasse et tente de la rassurer. Et je lui dit aussi :
- Quand nous serons partis, dis à maman qu’elle sorte le revolver et le fusil. Le revolver est dans le matelas, le fusil dans la penderie. Ils peuvent revenir et fouiller pour de bon. Tu as compris ?
- J’ai compris.
- Bon. Au revoir, dis-je en l’embrassant
Je ne devais la revoir que six ans et demi plus tard au camp de Vorkouta lors d’une visite qu’elle fut autorisée à me faire. C’était une adulte, les cheveux à la garçonne ayant terminé brillamment ses études. Et ayant beaucoup souffert.
Je sortis je pris un sac à dos, je dis adieu à Iricha, sans pouvoir imaginer que ce serait pour si longtemps. Je ne pouvais pas y croire : en France, après la guerre, après la libération !

J’ai revu Irichina un an plus tard. Dans un train. Et à nouveau je dus lui dire adieu. Mais j’en parlais plus tard.

Je sortis. Il neigeait. La voiture prit la route d’Annecy. Le chef des agents me dit :
- Vous allez retrouver des compatriotes. Je vous demande de ne pas parler russe et pas un mot sur votre situation ou la politique.
Je n’étais donc pas le seul concerné. Je me demandais qui j’allais retrouver. Je retrouvais Belaiev de Chambery et Rosenberg de Ugine. C’était donc une mesure contre l’Union des citoyens soviétiques***. On se serre la main. On ne laisse pas paraître notre inquiétude. On essaye de sourire. En face de nous un policier, mitraillette en bandoulière.
- Il faut aller casser la croûte quelque part … depuis qu’on cavale… , dit l’un d’entre eux.
Ils s’approchent.

- On va aller manger. Vous restez ici. Mes comme vous êtes trois et qu’il et tout seul on va vous attacher. Mais ne vous inquiétez pas, tout ira bien.
Ils tirent un lit métallique au milieu de la pièce et nous passent une menotte au poignet, l’autre attachée au lit. Ils s’en vont. Nous sommes seuls avec l’agent et nous nous taisons.
- Attention, nous dit-il, ne tirez pas sur les menottes, sinon elle vous se resserrez et vous aurez mal.
J’échange quelques mots avec camarades. Je regarde notre « gardien ». Un jeune homme aux traits réguliers, les cheveux bruns, il a l’air plutôt sympathique. Aucune agressivité, aucune haine, il a l’air plutôt embarrassé. Il croise mon regard, triste et un peu ironique, et remarque le ruban de la croix de guerre que je porte à la boutonnière.
- Vous l’avez eu à la guerre ?
- Oui, dans la Résistance.
- Moi aussi j’étais dans la Résistance.
- Vous voyez ou ça m’a mené.
- Je n’y suis pour rien – c’est politique.
- Vous n’y êtes peut-être pour rien mais ça ne vous empêche de braquer sur nous ce machin, dis-je en montrant son revolver.
Il haussa les épaules, comme s’il s’excusait. On aurait dirait qu’il était aussi honteux que nous étions dégoûtés. Nous nous faisons face : hier nous étions de compagnons de combat, aujourd’hui des ennemis.
Les autres policiers reviennent. D’excellente humeur après leur repas, sans doute bien arrosé. Ils nous enlèvent les menottes. On remonte en voiture et on démarre. Où allons-nous ? Pourquoi ? Que va-t-il se passer ? Beliaev et les policiers sont montés dans une voiture, moi et Rosenbach dans l’autre, également sous escorte.

Rosenbach était un homme renfermé, plutôt sombre; grand, l’allure militaire, les cheveux roux. Il portait toujours un béret. Il m’était peu sympathique, nous ne nous fréquentions guère même nous avions été l’un est l’autre membre des Mladorossi. Il était intelligent et analysait froidement les événements. Il aimait boire et l’alcool le rendait insolent. A l’occasion d’une réunion de l’Union des citoyens soviétiques à Ugine alors que je parlais à ma manière de la réalité soviétique, il pris la parole légèrement éméché, et me porta la contradiction en défendant la position soviétique officielle. Je ne me souviens plus exactement de ce qu’il s’agissait mais je compris que j’avais en face de moi un homme intelligent ce qui ne me le rendis par plus sympathique pour autant.

Nous roulions en silence. Une sombre route de montagne, déserte. Quelques rares villages, des fermes. De la neige, du brouillard. Il me vient des idées d’évasion. J’évalue mes chances. La porte de mon côté n’est pas bloquée. Les policiers semblent insouciants : ils n’ont pris aucune mesure de sécurité particulière même aux arrêts. D’après le nom des villages traversés nous essayons de comprendre où ils nous emmènent.
Je demande à mi-voix à Rosenbach :
- Où allons nous ?
- Vers l’Est, je crois. Apparemment ils veulent nous expulser de France.

Après Belfort, aucun doute n’est permis. Nous avons roulé toute la nuit. Au matin nous nous sommes arrêtés dans un café, puis nous sommes arrivés à Strasbourg. Un pont sur le Rhin, vérifications des papiers. Adieu la France ! Je ne te jette pas la pierre. Tu m’as beaucoup donné et j’ai payé ma dette. De l’autre côté c’est l’Allemagne, la zone française d’occupation, Cologne. Il fait gris et froid. Nous nous approchons d’une maison assez haute gardée par des soldats. On monte au 2e étage. Les policiers nous remettent aux militaires et ce n’est qu’à ce moment là que l’on nous présente l’ordre d’expulsion dans lequel il est précisé que notre présence en France représente un danger pour la IVe république. C’est plutôt comique.

Un de nos accompagnateurs nous propose d’écrire à nos proches. J’écris une courte lettre pour Irina et une note pour notre propriétaire****

. Je lui demande de prendre soin de ma famille. Je l’assure que que ne ne suis en rien coupable. Lui au moins, Il me croira.

J’entre dans une grande salle et je vois tous ceux qui vont être expulsés dont mon père. Nous nous etreignons. Il y a aussi Krivochein, d’autres parisiens, tous les dirigeants de l’Union des citoyens soviétiques. Les portes de la salle se referment sur nous.

A suivre

 

* En français dans le texte

*En français dans le texte

*En français dans le texte

**il s’agit de trois diplômes que A. Ougrimov avaient reçus après la libération. le premier au nom de la république française certifiait que : « M. Ougrimov Alexandre, soldat sans uniforme des unités françaises combattantes a participé sur le territoire occupé par l’ennemi aux glorieux combats pour la libération de la patrie. Le deuxième au nom de Dwight D. Eisenhower, commandant en chef des forces alliées en Europe de l’Ouest exprime sa reconnaissance pour l’aide apportée au sauvetage des soldats des forces alliées. Le troisième au nom des forces aériennes avec la même reconnaissance

*En français dans le texte

*** L’Union des citoyens soviétiques en France a été créée en août 1947 après que le gouvernement soviétique eut , par un décret du 14 juin 1946, donné le droit aux anciens sujets de l’Empire russe exilés en France de revenir en URSS. Cette union avait remplacé « L’Union des patriotes soviétiques », créée après la guerre et qui elle-même avait remplacé « L’Union des patriotes russes », une organisation secrète créée pendant la guerre pour lutter contre l’occupant nazi. Elle comptait plus de 10.000 membres et avait collaboré au rapatriement des anciens émigrés. Selon ses statuts il lui était interdit de se mêler de la vie politique française.

**** Il s’agit du propriétaire de  l’entreprise de minoterie à Annecy, M. Clechet qui a tenté des démarches après l’expulsion de A.A.Ougrimov tout en exprimant son indignation auprès des autorités françaises et qui s’est occupé de sa famille. Tous les amis d’Ougrimov avaient également exprimé leur indignation.

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