Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Ma vie sous la contrainte

En fait ma vie « sous la contrainte » a bel et bien commencé ce 25 novembre. Sous la contrainte tout se décide hors de sa propre volonté. Cela pourrait même donner lieu à un film, celui d’un homme qui tombe dans un système où il est téléguidé depuis un centre de commandement. Un bout de papier y transiterait de bureau en bureau, d’institution en institution. Il naîtrait sous le clavier d’une machine à écrire, on y inscrirait des signatures, des décisions, des résolutions, on y apposerait des tampons. Je ne montrerait pas les visages des fonctionnaires chargés de le faire, mais seulement leurs mains. Ce bout de papier va décider du sort de quelqu’un mais l’intéressé ne le sait pas, il ignore que tout est déjà décidé. Et puis tout se met en branle. C’est kafkaïen.

C’était une assez grande pièce avec des lits, comme un chambre d’hôpital. Tout le monde s’agitait, tout le monde était indigné par l’arbitraire, la brutalité de la police. C’était tout à fait légitime car la situation était révoltante. La lâcheté de l’administration française était méprisable. Je suis tout à fait persuadé qu’aucun d’entre nous n’avait eu une activité « anti-française ». C’était un prétexte qui cachait une manœuvre diplomatique ou politique liée au début de la guerre froide. En ce qui me concerne et en ce qui concernaient aussi quelques uns d’entre nous comme Krivochein et Pkotilov, nous étions jusqu’alors, traité avec respect et l’on ne pouvait nous expulser sans jugement, ni enquête préalable.*

Les gens qui étaient avec moi étaient d’origine et de culture diverses. Il y avait là le très aristocratique Paléologue, au visage tragique et sombre. Je ne l’avais jamais vu sourire ou plaisanter. Un malheur avait, je crois, frappé sa famille. Il n’avait besoin de personne et se tenait toujours à l’écart. Il y avait aussi le général cosaque Pestovski qui s’était illustré pendant la guerre civile. De petite taille, il était très provincial, un peu limité, mais très aimable. Il ne ressemblait ni à un cosaque, ni à un général, ni à une célébrité. Il y avait aussi Lev Dimitrievitch Lioubimov, très corpulent. Un homme très connu dans l’immigration, un très bon journaliste qui au contraire de Paléologue souriait tout le temps et faisait de l’esprit. .Il y avait encore Pokatilov, de haute taille sur des jambes flageolantes, le teint maladif . C’était un officier de marine, d’une rare éducation. On disait de lui qu’il avait fait preuve de courage dans la résistance. Quand on l’expulsa apparurent à ses côtés trois épouses chacune revendiquant le droit de partir avec lui ce qui provoqua un certain embarras au consulat soviétique à Paris et ne correspondait guère à son air maladif. Vladimir Vladimirovitch Tolli est difficile à classer : il n’avait en apparence rien de russe. Il était d’une correction remarquable. Il aurait pu aussi bien être Allemand, Français, Hollandais ou Belge. Un homme très agréable, très bien élevé. Il n’y avait guère que sa façon de penser qui était russe : il était parmi nous par conviction. Il y avait aussi l’écrivain Sirine (rien à voir avec Nabokov), un intellectuel type qui avait un air arménien et qui m’a laissé le souvenir d’un homme cultivé. Avec Beliaiev, membre du PCF, j’avais de bons rapports et nous devînmes amis. C’était un homme intelligent, discret mais cordial et simple. Sa femme, une Française de petite taille, mulâtre, un esprit ouvert et vif* était très belle et très amies avec Irina, avant l’expulsion.

Par la suite, après notre retour en URSS ils se sont désolidarisés de nous et d’une manière très désagréable à Odessa** et sans doute pas par hasard. Je ne peux pas assurer qu’ils nous aient fait du tort en rompant avec nous mais ce dont je n’ai aucun doute c’est qu’ils l’ont fait pour leur bien, conseillés par des « camarades plus haut placés », évidemment.

Parmi les plus jeunes il y avait Rygalov, un type doué, intelligent. Il y avait aussi Montoukhoff, un peu fou, et puis d’autres encore, venus de la province française.

J’étais particulièrement content de retrouver Igor Krivocheine*** avec lequel nous avions eu notre pesant de malheurs.

Une jeune femme était tombée elle aussi dans la rafle. La très grande, très maigre et très laide, Rosenkopf.

Des changements abrupts se produisirent alors dans notre vie. Nous essayons d’oublier tout ce que nous avions d’occidental pour nous couler dans le moule soviétique. Quand nous étions à l’étranger cela nous semblait normal. Mais dès que nous sommes retrouvé dans une ambiance soviétique nous nous sommes sentis isolés et maladroits. Chacun essayait de s’adapter à sa manière. Nous essayons tous d’entrer en communion avec la Mère-Patrie. J’ignorais ce que pensaient les autres « ré-émigrants » – cette appellation nous avait profondément déplu – mais moi j’ai ressenti (pas tout de suite) que j’étais des leurs quand j’ai endossé la vedette en ouate et les pantalons en coton. D’un certain point de vue j’ai eu de la chance, beaucoup d’autres ont continué de porter leur habits d’émigrés qui en URSS ressemblaient à des costumes d’opérette. C’était ridicule**** .

A suivre

 

 

* Dans une lettre à Molotov publiée le 18 décembre 1947, les expulsés ont indiqué que leur « expulsion a eu lieu en aux mépris des droits de ceux que l’on appelle les « étrangers privilégiés ». Selon la loi, il n’est pas possible d’expulser cette catégorie d’étrangers sans leur avoir donné au préalable des garanties pour qu’ils puissent se défendre. Cela concerne tous les étrangers ayant séjourné au moins 10 ans France. Or, ceux qui ont été expulsé avaient séjourné en France au moins 20 ans et tous avaient eu droit à la carte d’ »étranger privilégié ».

* en français dans le texte

** Il s’agit de la rencontre d’Irina Ougrimova avec N.V. Beliaiev au port d’Odessa, lors de l’arrivée des familles des expulsés sur le « Rossia » le 1e mai 1948. contrairement à Ougrimov, Beliaev avait été autorisé à accueillir sa famille. Il a tout simplement refusé de parler à Irina qui au contraire avait été très contente de le revoir. Beliaiev comme d’autres rapatriés privilégiées ont immédiatement quitté Odessa alors que l’essentiel du groupe a été envoyé par camion dans un camp de transit, à Lustdorf, que décrit de manière très pittoresque, N.N. Krivocheina dans son livre « Les quatre tiers de notre vie ».

*** Igor Alexandrovitch Krivocheïne, fils du ministre de Nicolas II, avait participé à la Garde Blanche, membre de la résistance en France, prisonnier des Allemands, président de « L’Amicale des participants russes à la résistance.

**** en français dans le texte

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