Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Transfert en zone soviétique

Que faire de nous ? Nous voulons tous être transférés en zone soviétique. On passe d’abord sous la direction de l’administration de la zone d’occupation française et l’attitude à notre égard change radicalement. Deux ou trois officiers se présentent. Rien à voir avec des policiers. Ils s’intéressent à nous.
Une tentative de nous faire passer en zone américaine échoue. Nous arrivons en train à Karlsruhe. Les Français tentent quelques démarches mais sans grand optimisme et sans sympathie particulière envers les Américains. Le temps passe. Un détachement de MP arrive et nous entoure. C’est inquiétant. Les Français deviennent des amis. Nous le ressentons tous. Ils ne nous livrent pas aux Américains et nous repartons.

Le soir on nous installa dans un club ou un théâtre pour y passer la nuit. Les Français nous fournirent des matelas, des oreillers, des couvertures et de la nourriture. A mon avis ils avaient honte de la décision de leur pays de nous expulser, nous, d’anciens résistants. Le lendemain ils nous emmenèrent dans une cantine. Des Allemandes y travaillaient, habillées en infirmières. Pour elles, dans leur pays vaincu, détruit, écrasé, la guerre n’était pas encore finie. Elles me faisaient pitié. Pendant la guerre je haïssais l’Allemagne et j’étais content qu’elle soit en ruines. Mais ces visages de femmes restèrent gravés dans ma mémoire.

Il semble qu’ensuite un accord soit intervenu avec les Américains à un niveau plus élevé. On repris le train pour aller en zone britannique. Dans le train nous avons discuté avec l’un de nos accompagnateurs. On parla politique. Nous lui avons remis des lettres pour nos familles. Au matin nous sommes arrivés dans une grande gare : Hanovre ou Braunschweig, je ne me souviens plus. Il y avait là des Anglais et des Allemands. Un homme  arriva qui parlait russe très correctement. Il nous demanda ce que nous voulions faire puis s’en alla. Sur le quai désert des Allemands en uniforme faisaient les cent pas comme si de rien n’était. Je me souviens très bien d’un couple. Lui ressemblait à Frédéric le Grand  et parlait à une belle femme à l’air effronté qui de temps en temps éclatait de rire.

Les Français nous annoncèrent qu’aucun représentant des forces alliées ne souhaitait nous accompagner jusqu’en zone soviétique. On nous mettrait dans un wagon fermé de l’extérieur. Quelqu’un ne manqua pas de faire un rapprochement historique. Les Français nous firent leur adieu chaleureusement. C’était le dernier sourire de la France.

Nous allions retrouver les nôtres ! Nous étions émus et joyeux. Nous avions tellement d’espoir …

Le train traverse des champs déserts, sans s’arrêter. On voit des soldats russes. Un jeune sergent en vareuse, un calot sur la tête, court en retenant les médailles qui battent sa poitrine. Il s’accroche au train, ouvre la porte et entre dans notre wagon. « Nous sommes Russes! », lui crions nous en cœur. Il a du mal à comprendre : nous parlons russe mais nous ne ressemblons pas à des Russes. On lui explique. Il faut parler avec les chefs. Le train s’arrête. Il sort en trombe et revient avec un officier supérieur. Deux d’entre nous descendent pour lui parler.

On nous fait entrer dans la gare ou se trouve le commandement de l’unité. Les officiers nous accueillent cordialement mais avec retenu. Ils nous demandent d’attendre le temps pour eux de recevoir des instructions. On sort les produits que les Français nous ont donnés et deux bouteilles d’un alcool fort. On veut absolument fêter avec les soldats de notre pays cet événement mémorable et nous les invitons à boire avec nous.  Nous prononçons des toasts exaltés. Mais les soldats refusent de boire. Les plus jeunes détournent même leur regard. Seul le sergent et un officier acceptent. Ils nous expliquent qu’il leur est interdit de boire pendant leur service. Nous avons du mal à comprendre et nous sommes vexés. De quoi ont-ils peur ? Qu’on les empoisonne ?

A suivre

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