Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Brandebourg

Après une longue attente on nous envoie à Brandebourg dans un centre de rapatriement. Nous montons dans le train. Un jeune capitaine nous accompagne. On essaie de lui expliquer qui nous sommes, mais visiblement il ne comprend rien. Il sourit et ne dit rien.

Nous débarquons à Brandebourg, complètement détruit. La ville est en ruine. Oui, l’Allemagne a souffert mais elle n’aurait pas du nous attaquer.

On nous accueille cordialement. Un commandant prononce un grand discours sur la Patrie. C’est un spécialiste : il parle bien, sans note. Mais quand des gens à moitié éduqué font un discours, inévitablement cela me rappelle le sermon frustre d’un curé de campagne. Un discours trop mièvre, préparé d’avance et qui se veut édifiant. Le commandant en fait un peu trop. Il parle de la terre russe et, sans doute à bout d’argument, affirme que « même le goût de notre terre est particulier, plus sucré… ». Je croise le regard d’Igor …

On nous attribue le premier étage du bâtiment. Un long couloir avec des chambres de chaque côté. Un réfectoire pour nous seuls et trois repas par jour. Le lendemain le chef du camp 226, le colonel Trounine nous reçoit. C’était la première fois que j’entre dans le bureau type d’un officier soviétique. Deux tables disposées en T, au mur, derrière le bureau, un portrait de Staline, des chaises le long des autres murs. Lors des réunions on rapproche les chaises de la table, posée perpendiculairement au bureau du chef. Quand le chef donne ses ordres et ses instructions, les subordonnés sont debout ou s’assoient sur les chaises le long des murs. Quelques plantes et le plancher recouvert d’un tapis.

Cette fois les chaises sont disposées autour de la table. Le colonel nous fit une très bonne impression. Il a fait toute la guerre mais on n’ignore où et comment. Il s’intéresse à notre sort et essaie de faire de son mieux pour que notre séjour « chez lui » soit agréable. Nous sommes libres de sortir de la zone et des visites seront organisées à Potsdam et Berlin. Nous n’avons pas l’impression d’être surveillés, personne ne nous convoque, ni nous interroge.

Nous n’étions pas des personnes ordinaires et notre situation ne l’était pas non plus. Puis un général arriva et devant lui le colonel ressemblait à un soldat devant un officier. Le général ordonna que l’on nous donne des nouveaux vêtements et un peu d’argent.

Et l’attente à Brandebourg commença. Nous devions faire bonne mine à mauvais jeu1 . Notre situation n’était pas claire et nous mêmes nous étions mal à l’aise. Le mot « ré-émigré » résumait à lui seul la situation. Pourquoi cette qualification ? N’avions-nous pas des passeports soviétiques ?

Tout était organisé selon le système soviétique. Il devait y avoir quelque part un agent des services spéciaux mais nous ne le connaissions pas. Des commissions nous rendaient visitent. L’une d’entre elles décida qu’il ne convenait pas de faire sécher des biscuits sur les radiateurs ce qui indigna mon père. Un « kapo » choisi parmi les « ré-émigrés » était chargé de faire régner l’ordre. On s’en méfiait. Mis à part quelques contacts officiels nous n’en n’avions aucun avec les militaires ou les civils soviétiques, à quelques exceptions près, si rares que je ne les pas oubliées. L’un d’entre nous du aller chez le dentiste et réussit à bavarder avec nous. Le dentiste s’intéressait beaucoup à nous. Mais uniquement quand il soignait. Un beau jour lors d’une promenade avec Tolli nous arrivâmes jusqu’à un village ou les officiers vivaient dans des maisons allemandes. A un croisement nous rencontrâmes trois personnes : un soldat, un jeune homme en civil, et une femme. Après avoir appris que nous étions « ceux-la même » dont tout le monde parlait, le militaire, sans doute éméché, engagea la conversation. Nous apprîmes qu’il était parachutiste et qu’il avait été parachuté derrière les lignes allemandes. Le jeune homme se taisait tandis que la femme du militaire le tirait par la manche : « Allons-nous-en Kolia, allons-nous-en ». « Fiche-moi la paix, répondait-il, c’est intéressant de parler avec des gens comme ça!« . Nous étions ravis. Je me souviens d’une de ses questions. « Il y a quelque chose qui m’étonne. Nous avons beaucoup d’écrivains et ils écrivent beaucoup mais ils n’arrivent jamais à écrire comme écrivaient, disons, Tolstoï et Tchekhov. Ça ne me touche pas ! C’est comme si on mangeait du foin ! Vous savez pourquoi?« . Bien entendu nous ne lui avons pas répondu.

Une autre fois, j’étais dans un camion qui m’emmenait chercher le ravitaillement ( j’étais le préposé au ravitaillement) à Potsdam. Une jeune et jolie femme était assise à côté de moi, la femme d’un officier sans doute. Il y avait quelqu’un d’autre avec nous mais avec le bruit du moteur il ne pouvait entendre ce que nous disions. Et, à cette occasion j’ai entendu de paroles sincères, et même des mises en garde.

Et puis une autre rencontre, à un autre niveau. Quelque temps après notre arrivée à Brandebourg, un groupe de cinéastes est venu nous voir. Ils nous ont filmé sur tous les côtés. Le chef opérateur devait être quelqu’un de connu, en tout cas il avait beaucoup de médailles. Il y avait parmi eux un officier qui devait appartenir à la crème de l’intelligentsia moscovite. J’ai oublié son nom. Je ne crois pas qu’il nous l’ai dit. Notre conversation n’a rien eu de particulier, mais sa façon de parler m’a frappé. Nous faisions alors étalage de notre patriotisme. J’ai compris plus tard que cela sonnait faux et que c’était même un manque de tact. Notre interlocuteur se débarrassa de notre logorrhée patriotique comme d’une mouche un peu trop insistante. L’inconnu comprit tout de suite que nous étions arrivé la comme si nous étions tombé de la lune et que nous ne comprenions rien à rien, comme de jeunes chiots qui fourrent leur nez partout. Il comprenait ce que nous ressentions mais il comprenait aussi qu’il ne pouvait rien nous expliquer. Il faisait preuve d’une grande sympathie envers nous et ne cachait nullement qu’il nous plaignait beaucoup ce qu’à ce moment là nous n’avons pas compris. En fait, ses pensées étaient aux antipodes des nôtres. « Toute ma vie j’ai rêvé d’être à Paris. J’adore la France et je n’irai sans doute jamais !», nous dit-il. «Vous comprenez, ajouta-t-il, nous sommes quand même des adultes et tout ce qu’on lit dans nos journaux, c’est pour les enfants, pas pour nous …». En s’en allant il nous dit, pensif : «Rappelez vous de ça : l’homme s’habitue à tout. Souvenez vous en et rappelez vous de moi». A ce moment là je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire. Mais je n’ai pas oublié cette phrase et je m’en suis souvenue bien des fois. Quant au film que les cinéastes devaient tourner, il ne fut jamais projeté.

Aux alentours de Brandebourg où « nos » soldats étaient stationnés, il restait de nombreuses traces des fêtes pour la révolution d’octobre. Des banderoles, des slogans, des portraits des dirigeants, disposés selon l’ordre hiérarchique stalinien. On pouvait le comprendre mais ce qui me frappa ce fut la laideur de la présentation. Cela jurait tellement dans ce cadre allemand majestueux que cela en devenait pitoyable. La Russie victorieuse me faisait pitié.

On nous conseilla d’écrire un lettre collective au gouvernement et d’ailleurs nous avions nous-même eu l’idée de le faire. On pensait qu’il fallait écrire à Staline lui-même mais finalement ce fut une lettre à Molotov car nous ne pouvions avoir accès au Saint des saints. Nous avons tous discuté et finalement Sirine et Paléologue l’ont écrite. Relire ce texte ne m’apporte plus aucune satisfaction. Mais nous l’avions écrire de manière très sincère. Évidemment nos accusations d’alors contre la brutalité de la police française me font désormais sourire.

Des réponses commencèrent à arriver aux lettres que nous avions écrites à nos proches. J’étais le seul à ne pas en recevoir. Cela me tracassait. Finalement je reçu une carte postale. Mais je n’y trouvai pas ce que j’espérais. Mais dans les lettres suivantes Irina ne confirmait pas qu’elle avait compris ce que j’avais voulu, à mots couverts, lui faire savoir. Elle n’arrivait pas à se décider et c’est ce qui expliquait sa retenue dans ses lettres. Je voulais qu’elle vienne aussi vite que possible me retrouver. Les lettres de ma fille Taticha me comblaient de joie. Elle voulait vraiment venir. J’ai du mal à l’écrire car désormais je sais ce qui les attendait.

On s’ennuyait beaucoup et l’on décida de faire un journal qu’on appela « Le brochet ». C’était très drôle. Mais il déplu au colonel Trounine. Nous lui offrîmes le 1er et dernier exemplaire et cette publication. On organisa aussi une soirée mais elle eut aucun succès auprès des autorités qui y mirent fin sans ménagement.

On nous emmena à Potsdam et à Berlin. A Berlin on pouvait encore passer d’une zone d’occupation à l’autre sans trop de problème. Mais on nous recommanda de ne pas le faire. Et nous ne l’avons pas fait. La ville n’était plus qu’un squelette. Les rues, les maisons étaient encore la mais quand on s’en approchait on se rendait compte qu’elles étaient vides. Mais les gens ne les avaient pas abandonnés. Ils y circulaient en tous sens, comme des fourmis. Nos soldats étaient partout et quelques Allemands les croisaient, furtifs comme des ombres. Sur l’avenue Unter den Linden près du bunker sous-terrain d’Hitler parmi de nombreux graffitis en russe j’en ai retenu un : « Il y avait ici un tas de saleté et de merde – on l’a déterré ». Le Reichstag incendié dressait sa silhouette noire. La Porte de Brandebourg – symbole de la gloire, de la puissance et de l’orgueil prussien – à moitié détruite, symbolise désormais le châtiment. Le char qui la surmonte est lui aussi à moitié détruit. Partout des traces de combats sanglants. Horrible vision. C’est le visage terrible de la guerre. Pourtant, mon âme russe se réjouit de la victoire. Mais j’ai du mal à imaginer que j’ai déjà vu ces mêmes rues, ces maisons, ces magasins, ces palais. Je me suis beaucoup promené ici car j’ai vécu dans cette ville et mon passé y reste attaché. J’étais surpris que le même homme puisse voir en un temps si court un grande ville, une capitale en plein essor … complètement détruite ! Même alors, la vie reprenait le dessus. Devant le monument à Guillaume toujours assis victorieux sur son cheval, au milieu des ruines – quelle ironie!- un groupe de soldats fait du tourisme. Un vieil Allemand propose de servir de guide et explique la symbolique des lions.

J’ai été plusieurs fois à Potsdam. Une fois je suis monté dans un tramway. La conductrice était une jeune femme, très jolie, très pâle. On n’avait l’impression que son visage ne connaissait pas le sourire. J’imagine ce que les femmes allemandes ont du souffrir quand les soldats sont entrés dans la ville. Maintenant l’ordre a été rétabli et les soldats se conduisent mieux.

Nous avions accès a deux magasins spéciaux. L’un n’était pas très bien achalandé. L’autre était une sorte de « gastronome« 2 avec du personnel russe. On y trouvait de tout : de la vodka, du vin mousseux, des saucissons, du caviar. Mais on nous prenait souvent pour des étrangers et nous devions présenter nos papiers d’identité et expliquer pour la énième fois que nous étions des « ré-émigrés« . Des Allemandes en uniforme de la police faisaient la circulation. Certaines avaient un air sévère d’autres ressemblaient à des prostituées. L’une d’entre elles nous déversa, avec le sourire, un flot d’injures russes qui nous mit mal à l’aise.

Il y avait un atelier dans notre camp où travaillait des Allemands. Pour un peu de tabac ils nous faisaient de très jolies valises avec des coins en aluminium.

En février on nous annonça que l’arrivée de nos familles était retardée et que nous allions partir sans eux. On prit nos passeports. Quelqu’un me dit que mon passeport n’était pas tout à fait en régle. Ce fut en quelque sorte la première alerte.

Finalement un train vint nous prendre devant le camp. Il était composé de wagons à bestiaux dans lesquels on avait installé des lits de planches. Nous étions en hiver. Il faisait froid. Ce genre de transport nous refroidit quelque peu. On nous distribua des vestes allemandes, des couvertures, des matelas, des oreillers et des draps. On prit une réserve de vodka et saucissons pour fêter dignement notre arrivée dans la Patrie.

Il n’y eut aucune cérémonie particulière pour notre départ. On monta dans le train et on s’en alla. Les parois du wagons gelaient. Mais nous avions un poêle et nous approvisionnions dès que l’occasion se présentait en bois et en charbon. Un officier accompagnateur et une infirmière voyageaient avec nous. Pendant que nous traversions l’Allemagne il n’y avait aucune mesure de sécurité particulière. Mais dès que nous sommes entrés en Pologne des soldats en armes prenaient position sur les wagons plates-formes. Nous aperçûmes Varsovie en ruines. Puis nous traversâmes des pleines enneigées, nous passions devant des villages déserts. Aux arrêts des femmes s’approchaient pour nous vendre du lard ou du lait. Elles nous demandaient souvent qui nous étions. Des Russes répondions-nous ce qui les faisait bien rire car d’après elles nous n’avions vraiment pas l’aire de Russes. « Les Russes ne sont pas du tout comme ça », disaient-elles.

Le 23 février, jour de l’Armée Rouge, nous arrivâmes à la frontière soviétique. Nous décidâmes de fêter l’événement et de boire une partie de notre vodka. On organisa une réunion et on invita notre officier accompagnateur. On prononça des toasts à son intention. L’officier, d’age moyen, nous avait rarement adressé la parole. Selon des rumeurs, lui et l’infirmière buvaient beaucoup. On eut l’impression que ce jour la aussi il était pas mal éméché. Il fit en réponse un toast, très chaleureux et très simple qui m’est resté en mémoire : « Merci pour vos paroles chaleureuses. Vous avez quitté la Patrie il y a longtemps, et dans votre mémoire elle est restée telle qu’elle était alors – arriérée. Les années ont passé. La Russie est différente, complètement différente. Vous ne la reconnaîtrez pas. Après la guerre, elle est détruite. Vous allez voir des choses terribles. Ne nous faites pas trop de reproches. Ne nous jugez pas trop vite. Je vous souhaite beaucoup de bonheur« . Il vida son verre de vodka, s’approcha de mon père qui était le plus âgé du groupe et lui baisa la main. Très ému, il s’en alla en essuyant une larme. C’était très sincère et très inhabituel.

A suivre

1 En français dans le texte

2 Magasin d’alimentation soviétique

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