Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

La porte s’ouvre sur l’URSS

Et nous voila à la frontière de l’URSS. Le train est arrêté. De chaque côté une rangée de poteaux tendus de barbelés. Des miradors où sont postés des garde-frontières.

Des soldats passent à la queue leu leu en manteaux blancs. Puis le train avance et tout doucement nous entrons dans notre immense pays par un portail en bois comme si nous entrions dans une cour. Tout cela semble très antique. Et dire que cette cour se termine à l’est sur l’océan Pacifique ! Nous sommes très émus et nous gardons le silence.

Après avoir traversé la Pologne déserte, nous sommes surpris par l’animation inhabituelle près de Grodno*. Des wagons couverts de d’inscriptions, d’affiches, de slogans, de tableaux, de graphiques. Des drapeaux qui flottent. Certains travaillent d’autres ne font rien. On dirait un jour de fête. Le train s’arrête. Des douaniers entrent. « Si vous avez des armes – montrez-les! Après ce sera trop tard! » dit l’un d’eux sévèrement. « Si vous avez des journaux étrangers en russe, soyez gentils, donnez les nous« , dit un autre d’un ton doucereux. J’ai à nouveau l’impression qu’au moment de l’appel, on bute sur mon nom. L’officier qui nous a accompagné nous fait ses adieux de manière très officielle. Puis nous montons dans des camions avec des soldats et traversons la ville. Les rues sont sales et défoncées. C’est le dégel. La glace fond sur les toits.
On arrive dans un camp avec des baraques qui ressemblent à des gourbis. On nous reçoit  dignement comme des hôtes de marque. Le chef, qui ne paye pas de mine, veut nous installer du mieux qu’il peut. On nous attribue un local à part qui devait servir de club ou d’infirmerie. Les lits en bois qui ressemblent à des lits d’enfants, sont faits. Le camp est presque vide Une femme âgée, s’approche, la cigarette au bec s’approche. Elle vient de Paris. Elle faisait partie du précédent contingent de rapatriés. Elle veut absolument aller à Leningrad chez sa sœur et nulle part ailleurs. Mais justement on veut l’envoyer dans une autre ville, au diable vauvert. Elle a refusé et cela fait trois mois qu’elle attend. « Eh mais, ils vous ont installés comme des rois! Venez donc voir où je vis ! ». Et elle nous emmène chez elle au grand dam des chefs.
Le lendemain des officiers en casquettes bleues nous font remplir des formulaires. Je mentionne mon appartenance passée au Mladorossi, ce qui laisse les officiers perplexes, du genre : « les chefs verront bien« .
Puis un responsable du service migratoire interroge chacun tour à tour. Mon père et moi avons l’honneur inattendu de partir les premiers et en plus à Moscou chez l’oncle Ossip.Les autres iront dans différentes villes de l’URSS. Le jour suivant on nous donne une ration sèche : du pain, du poisson séché, du sucre … A travers les barbelés des femmes nous échangent ce dont nous n’avons pas besoin contre des produits locaux. Personne ne nous en empêche.
Nous allons à la gare où nous avons un premier aperçu de la Russie authentique. On se bouscule aux caisses devant lesquelles il y a trois files d’attente : celle des intelligents, celle des idiots et celle des culottés. On crie, on se bouscule. les caissières émettent les billets avec une incroyable lenteur.
Pour aller aux toilettes il faut se mettre sur la pointe des pieds. En fait il vaudrait mieux avoir des échasses. On fait la queue devant les trous. Les gens font leurs besoins côte à côte devant ceux qui attendent. Ça ne gène personne. L’ammoniaque, le chlore et une épaisse fumée de cigarette, piquent les yeux.
Des gens se précipitent on ne sait où, d’autres restent prostrés, indifférents ou fatalistes. Dans la foule, un milicien fait posément les cent pas, pour « faire respecter l’ordre » dans ce chaos  et « empêcher qu’un malfaisant ne tente d’abuser du bon peuple« . Je te reconnais bien là mon cher pays ! Finalement tu n’as pas tellement changé tu t’es juste mécanisé un peu. Les militaires et autres catégories privilégiées se frayent un passage. Le soldat qui nous accompagne nous donne des billets. Mon père et moi avons droit à un compartiment. Mais avant de monter dans le train il faut passer par « un traitement prophylactique« . Je rentre dans la pièce réservée aux hommes. Des femmes en blouses blanches m’inspectent pour voir si je n’ai pas de poux. Je dois soulever ma chemise, baisser un peu mon pantalon. On m’asperge de DDT, sous le col et dans mon pantalon, devant et derrière.
Une fois inspecté, on fonce vers le train. L’objectif : trouver une place assise. C’est un combat pour la survie. L’étranger est surpris par les odeurs. Le fumet qui sort des toilettes vient se briser sur l’odeur d’eau de Cologne bon marché qui émane de chez le coiffeur, le tout mélangé au parfum de pirojkis en train de cuire. Dans la salle d’attente les odeurs de sueur l’emportent largement. On entend du russe, du biélorusse, du polonais. Cette Russie-la je l’accueillait alors avec joie et tendresse.
Nous arrivons sur le quai et là, miracle, l’ordre règne. Le train vert de Moscou est en gare, la cheminée fume légèrement devant chaque wagon des femmes en uniformes. Ce sont les « provodniki », les cheffes de wagon. Tout le monde prend place en bon ordre. Notre compartiment me semble même confortable. Sauf qu’il y fait chaud comme dans un sauna. Le système de ventilation ne marche pas.

A suivre

* à 15 km de la frontière polonaise

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