Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

L’arrestation

Je me réveille. Quelqu’un a arraché ma couverture. Je suis en caleçon devant les policiers. « Levez-vous. Habillez-vous« , me dit le chef, plutôt petit, au visage de fonctionnaire impassible. Derrière lui deux policiers plus jeunes. L’un est roux et très costaud  – au cas ou il me prendrais l’envie de résister. Je n’ai ressenti aucun choc particulier.  Dans l’entrée  -  ma logeuse, sa fille et quelques témoins. On me présente le mandat d’arrêt. La fouille commence. Je n’avais que très peu d’affaires. J’avais récemment rangé tous mes papiers : mis ce dont je n’avais pas besoin dans mon sac à dos et le reste dans un porte-document. Ils ne font pas attention au sac à dos mais passent en revue les papiers dans le porte-document et je dois signer chaque page.  Ils sont à la fois scrupuleux et négligents, ce qui me surprends. Je mets quelques affaires dans un valise et prend mon manteau. Nous sortons. Il est 2H du matin. Une « Pobeda » attend dans la rue. Je m’assois entre deux policiers. Nous arrivons rapidement devant la « grande maison » au centre de Saratov, le bâtiment essentiel de la ville. On entre dans la salle de  réception où les formalités sont longues. Je regarde le policier roux. Il me fixe et déclare : « Je peux soutenir n’importe quel regard, même celui de De Gaulle!« . Cette remarque stupide me fait sourire mais je ne répond pas. Arrive un gradé au regard d’acier.  Je me dis que les choses sérieuses vont commencer. On prend mes affaires, ma montre et mon alliance. Je signe un reçu. On me fait descendre dans la cave. Encore un contrôle. Un nouveau gardien,  mal réveillé celui-là. Il m’emmène à la douche, pose un seau d’eau froide devant moi, un bout de savon et me dit : « Lavez-vous!« .

Voici ma cellule. Plutôt grande – un lit, un tabouret, une table avec une cruche, une assiette, une cuiller. La porte se referme, le verrou claque : bonjour, la prison ! Je m’assois sur le lit. J’ai comme un sentiment de soulagement. C’est arrivé. Je me sens comme quelqu’un qui aurait fait une chute dans un précipice, qui aurait essayé de se rattraper au branches pour finalement tomber au fond, blessé mais soulagé que ça s’arrête. Je me déshabille, me couche et m’endors aussitôt. Au matin j’aperçois par la fenêtre grillagée, un petit morceau de soleil. Le guichet s’ouvre : je reçois ma ration – un morceau de sucre, et une sorte de lavasse tiède. On entend des voix, le cliquetis des machines à écrire : la journée commence. Le verrou claque, la porte s’ouvre : « Sortez !« . Le couloir, l’escalier, une porte, une petite pièce. On me rase la tête. C’est mauvais signe. Cela veut dire que tout est  déjà décidé. On redescend dans la cave. En passant devant une cellule j’entends une femme crier. Elle réclame quelque chose et cogne contre la porte. Le gardien l’engueule. Je suis de nouveau seul dans ma cellule. On apporte une soupe chaude, noire, un peu de kacha. Je mange tout, même les arrêtes de poissons. Mais c’est comme si je n’avais rien mangé du tout.

Un jour passe, puis un autre et toujours rien. Je tourne comme un lion en cage. L’incertitude me pèse. Je dois savoir pourquoi je suis ici. Je veux voir quelqu’un pour m’expliquer. Je ne comprend pas pourquoi on m’a arrêté. J’ai sans doute été calomnié, je me persuade que tout ceci n’est qu’un malentendu, une bêtise des autorités de Saratov. Il faut protester, exiger. Je vais écrire à Staline lui-même. Je frappe à la porte. Le gardien arrive  : « Qu’est-ce-qu’il y a ?« . Je demande à voir un responsable, je demande du papier et un crayon pour écrire une réclamation. Le temps passe. Rien. Je cogne à nouveau contre la porte. Finalement la porte s’ouvre sur un homme d’âge moyen, en civil, les mains dans les poches. « Vous avez appelé ? Qu’est-ce-que vous voulez ? « . Je débite les phrases que j’ai préparées. « On vous dira en temps utile pourquoi vous avez été arrêté« , -répond-il sèchement.

wagon "stolypine"

Deuxième jour. Combien y en a-t-il eu de ces premiers jours à la prison de Saratov ? J’ai oublié. Trois, peut-être quatre, pas plus. Finalement on m’appelle, on me rend ma valise et on me donne une ration sèche : du pain, du poisson séché, du sucre. On me fait signer des tas de papiers. On me met dans un fourgon. On arrive à une gare. L’officier m’enfonce une casquette jusqu’aux yeux, me prend fermement par le bras. Nous traversons les voies. Je ne vois que les rails et les traverses. On me fait entrer dans un wagon « stolypine » (spécialement prévu pour les prisonniers) et on m’enferme dans un compartiment. Un gardien se met en faction devant la porte grillagée, le fusil à la main. Il est jeune, petit, on dirait un gamin.
Le train démarre. Je suis désespéré. Mais je garde l’espoir que tout ceci n’est qu’un malentendu. Ou m’emmène-t-on ? Directement en Sibérie ? A la mort ? Si au moins on allait à Moscou. La-bas ils comprendront. Je n’ai rien fait. Pendant la guerre et l’occupation je me suis bien comporté. Mon passé ? Mais je ne vois rien puisse maintenant m’être incriminé et encore moins après les pompeuses déclarations sur les « ré-émigrés » qui seront accueilli comme les fils prodigues. Si au moins on me laissait m’expliquer. Mais en même temps je ressens au fond de moi un sentiment de culpabilité. Un sentiment confus mais qui existe bel et bien. Mon dieu, sauve-moi, aide-moi !

Le train roule. Il fait chaud. La fenêtre sur le couloir est restée ouverte. Je sens le vent chaud de la steppe. Je demande de l’eau. L’officier qui m’accompagne entre avec un verre d’eau et une bouilloire. Il est en maillot de corps. Une cicatrice lui barre le bras de l’épaule au coude.  » Vous avez eu ça à la guerre ? ». « -Oui« . Il se tait, mais ne semble pas hostile. « Vous vous battiez contre un ennemi extérieur et maintenant vous lutter contre des ennemis de l’intérieur … «  Il me coupe la parole : « Si vous avez besoin de quelque chose demandez-le au gardien, mais n’essayez pas de faire la conversation. ». Il s’en va. Mais un changement s’opère et jusqu’à la fin du voyage on s’adresse à moi nettement moins brutalement.

On arrive dans une grande gare. Des gens courent sur le quai, j’entends des voix. Brusquement le haut-parleur annonce : » L’embarquement dans le train N° tant continue… Saratov-Moscou !  » Nous allons donc à Moscou ! Cela me comble de joie.

A suivre

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