Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

La Loubianka

La Loubianka

Nous arrivons à Moscou très tard, à la gare Paveletski. On me fait sortir sur le quai quand il n’y a plus personne. L’officier me tient par le bras, moins brutalement, cette fois. « Enfoncez votre casquette, baissez les yeux, ne vous retournez pas« . C’est plus un conseil qu’un ordre. Un fourgon nous attend à la sortie. On démarre. Je sais ou l’on va : à  la « Grande Maison« , la Loubianka. On me fait descendre dans la cour intérieure. C’est ici que prend fin mon existence d’homme. Je passe dans un autre monde : je deviens un objet dans un monde de robots. Ce processus a déjà été décrit de main de maître par Alexandre Soljenitsyne dans « Le Premier Cercle« . Le processus technique a été minutieusement  mis au point, le mécanisme est tellement bien rodé, tellement bien huilé, tellement bien réglé que tout  se passe toujours de la même manière et que l’on ressent toujours la même chose. Le système s’introduit dans l’esprit comme dans du beurre. « Les mains derrière le dos – avancez !« . On me conduit dans un box. Quelque temps plus tard la porte s’ouvre. « Les mains derrière le dos – avancez !« . On me conduit dans une cellule. Une table, une chaise. « Déshabillez -vous ! ». Je me déshabille. On m’examine. « Ouvrez la bouche, faites aah, enlevez votre dentier, fermez la bouche ; levez les bras, baissez, tournez vous, penchez vous, écartez, baissez-vous« , etc. « Asseyez-vous« . Tous mes vêtements sont examinés à la loupe. On défait les coutures là où j’aurais pu cacher quelque chose, on enlève les boutons, tous les objets métalliques, les crayons, la cravate, les lacets, on examine les chaussures à l’intérieur, à l’extérieur.
On frappe à la porte: une très belle femme entre, en blouse blanche : « je suis le médecin« . Ma nudité me gène devant elle. Pour moi c’est inhabituel, mais pour c’est la routine et elle reste indifférente. Pour elle je ne suis plus un homme. « Qu’est-ce qui ne va pas ? ». « Tout va bien ». « Quelles maladies avez-vous eu ? « . « Rien de particulier ». « Maladies vénériennes ? ». « Non ». Elle a la  voix endormie  de la belle au bois dormant. Puis elle met un serviette sur ma poitrine puis sur mon dos et fait semblant d’écouter. Sa tête arrive sous mon nez, ses cheveux me chatouillent, je sens son parfum, un parfum français sans doute. Je me rends compte que pour elle je ne suis rien et que je suis asexué. La belle endormie finit son examen et s’en va. « Rhabillez vous ! ». « Les mains derrière le dos! Avancez ! ». « Entrez ! » J’entre dans un autre box. Un type arrive : « Déshabillez vous ! Mettez ça ». Il me tend une sorte de culotte en soie qui semblerait plutôt destinée à une femme et une vareuse militaire pas très propre, au liseré rouge et ramasse mes affaires. Je me dis que c’est peut-être la tenue qu’on vous donne avant de vous fusiller.  J’attends. Ne rien savoir de ce que l’on me réserve, m’angoisse.  J’attends. J’entends un bourdonnement au dessus de ma tête. Ils ont peut-être décidé de me gazer ? J’ai le cœur qui bat. Mais rien ne se passe. Je souris, comprenant que mes craintes n’étaient pas fondées. Je n’ai plus peur.
Finalement on m’a mis dans une cellule « temporaire ». Très propre avec un lit très étroit. J’ai pu alors goûter aux charmes de la « Grande Maison« . Des « garçons » en blouse blanche apportent de la nourriture somme toute acceptable dans des écuelles étincelantes (c’est bien la première fois que je vois ça en URSS !). Il y a du papier hygiénique dans les toilettes, des tapis dans les couloirs, des ascenseurs silencieux, des geôliers impassibles marchent sans bruit sur leurs chaussures à semelles en caoutchouc, la visière sur les yeux. Le bureau du photographe est particulièrement soigné. Lui-même, très zélé, porte une chemise brodée.
Je garde encore l’espoir que je pourrais m’expliquer et dissiper ce malentendu. Pendant deux jours rien ne se passe. Puis on m’emmène dans un fourgon où la chaleur est insupportable. Je n’ai jamais autant transpiré de ma vie. Je suis littéralement trempé en arrivant. Rien n’est fait par hasard. Tout est fait à dessein.

A suivre

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