Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Sedov et consorts

L’instruction suivait une courbe ascendante, atteignait un point culminant et redescendait.Il devint rapidement clair que l’on suivait un plan préparé à l’avance avec un but précis  : relier notre cas – le mien et celui d’Irène – à l’enquête, toujours en cours à Lefortovo, sur l’affaire Andreiev (1).

(…)
Mes relations avec Sedov se sont dégradées dès le premier interrogatoire. Il travaillait de la façon suivante. On m’amenait à l’interrogatoire, le plus souvent de nuit. Je m’asseyais sur la chaise près de la table. Au bout d’un certain temps des punaises commençaient à me piquer aux mains, aux pieds et dans le cou. Il me posait des questions, de plus en plus insistantes. Puis il se mettait à écrire, des pages et des pages, comme si c’était un exercice de calligraphie. Il écrivait lentement, trempant de temps en temps son stylo dans un encrier, se renversant sur sa chaise, regardant par la fenêtre, se curant le nez, les dents ou les oreilles. A la fin du premier interrogatoire il posa sur la table une pile de feuillets en disant : « Lisez et signez chaque page« . Je me mis à lire et me rendit compte immédiatement que tout ce que j’avais dit avait été déformé. Tandis que Sedov fait les cents pas, j’empoigne le stylo :  je raye et je corrige sans soupçonner le moins du monde pourra être sa réaction. Il voit ce que je suis en train de faire et se met à m’injurier grossièrement. Apparemment il n’en revient pas d’une telle « insolence ». Mais ce qui l’embête le plus c’est qu’il faudra tout recommencer car le procès verbal doit être net, sans aucune rature. Je suis stupéfait. C’est la première fois que l’on me traite ainsi, plus bas que terre. Il m’abreuve de menaces et me renvoie. On m’emmène. Je retourne dans ma cellule et toutes mes illusions sur un éventuel « malentendu » s’effondrent. Désormais je vais aux interrogatoires avec dégoût : la lutte a commencé.
Je m’attendais à rencontrer un juge d’instruction intelligent et j’avais devant moi un abruti. Je ne devais même pas « prouver que je n’étais pas un chameau » mais raconter comment « j’étais devenu un chameau » (2).
je n’avais rien à cacher. Ni sur mon activité auprès de Mladorossi ni dans la résistance. Mais la résistance ne les intéressait pas ou alors seulement du point de vue d’éventuels contacts avec les services secrets étrangers. Mais la lutte contre l’occupant nazi les laissait indifférents. Si bien que mon activité dans la Résistance ne me servit à rien. Ce fut même plutôt un handicap supplémentaire. Maintenant tout cela m’apparait clairement mais, à l’époque, bercé d’illusions sovieto-patriotiques, j’avais du mal à comprendre. Je comprenais seulement que je devais m’efforcer de ne pas impliquer de tierces personnes. Rétrospectivement je pense y être parvenu.
(…)
On m’emmène tous les jours à l’interrogatoire. A quelques détails près, c’est toujours le même scenario. Parfois on reste assis face à face sans rien dire. Sedov griffonne quelque chose — un graphique sur les matchs de football, semble-t-il — et moi je somnole. Quand mes yeux se ferment et que je m’endors, il hurle : « debout ! » et se met à m’injurier le plus grossièrement possible. Parfois on entend des cris, des soupirs, des pleurs, venant des bureaux voisins et une agitation inhabituelle dans les couloirs. Parfois d’autres juges d’instruction viennent voir Sedov. Ils sont tous différents. Certains ressemblent à des intellectuels, d’autres à des moujiks. Il y a des Russes, des Caucasiens, des asiates, des juifs.
Un beau jour un juge est entré chez Sedov et s’est assis sur le canapé. Sedov s’est alors mis à m’interroger sur un ton particulièrement vif et après une de mes réponses ou parce que j’avais refusé de signer son procès verbal falsifié, il s’est levé et m’a frappé au visage. Je n’ai rien dit. Mais je me demande ce que j’aurais fait si je n’avais pas pensé aussitôt : « On a frappé le Christ et il a supporté : tu dois faire pareil ». On m’a raconté que dans des cas semblables certains n’avaient pas hésité à répliquer, avaient lancé l’encrier à la tête du juge, cassé les fenêtres à coups de chaise … J’ai du mal à croire à ce genre d’exploit. J’ai du mal à y croire parce qu’il n’y aurait eu rien de plus simple que de menotter le récalcitrant et le frapper sans retenue.
Après m’avoir frappé, Sedov sortit de son bureau. Le second juge s’approcha de moi et me dit : « Votre cas est grave, Ougrimov. Nous avons rarement recours à ce genre de méthode, uniquement dans des cas extrêmes. Ça risque d’être encore pire. Pensez-y ». Je n’ai rien répondu.
Quelques jours plus tard lors d’un nouveau face à face, Sedov me dit : « Ça va mal, Ougrimov, ça va très mal. Le ministre va venir et il va falloir te briser les os ». « Écoutez – moi, répondis-je, pour moi c’est très simple : ce qui a eu lieu, a eu lieu et ce qui n’a pas eu lieu, n’a pas eu lieu. Un point c’est tout. Faites ce que vous voulez ». Il se mit à nouveau en colère mais se contenta cette fois de m’injurier. Ce soir la, à la fin de l’interrogatoire, il entrouvrit son tiroir et en sortit une matraque avec laquelle il tapota sur la table. « C’est avec ça qu’il faudra discuter. Nos ennemis n’ont pas pris de gants avec nous – on fera pareil ». J’étais prévenu et je me préparais au pire.

Abakoumov

Je n’ai pas eu longtemps à attendre. Mais je n’étais pas particulièrement inquiet. J’étais prêt à tout, même à la mort. J’espérais seulement avoir la force de supporter dignement la torture. Avais-je peur ? Oui, sans doute. Mais je restais calme. D’une certaine manière je leur rendais la monnaie de leur pièce : ils ne me considéraient pas comme un être humain et pour moi ils avaient cessé d’être des hommes. Lors d’un énième interrogatoire Sedov se précipita sur moi, la matraque à la main. « Allonge-toi ! » hurla-t-il. Deux soldats entrèrent dans la pièce et je me retrouvais par terre.
De retour dans ma cellule je me couchais sur le ventre. Je ne pouvais plus me mettre sur le dos. Mort de fatigue, je m’endormis aussitôt. Le lendemain en faisant ma toilette j’essayais de voir mon dos. Il n’y avait pas de sang mais j’avais le dos noir, couvert d’hématomes. Je ne pouvais pas m’asseoir. Je restai debout, m’appuyant au mur pour me reposer. Cette nuit la on m’emmena à un nouvel interrogatoire — d’abord, chez Sedov, puis chez Leonov. Dans son bureau il y avait à droite un divan recouvert d’un drap blanc qui retint mon attention. On aurait dit une table d’opération. Leonov était petit, il avait une grosse tête et un accent du sud, l’accent d’Odessa ou l’accent juif bien qu’il n’eut pas l’air d’un juif, ni d’un Russe, d’ailleurs. Un fauteuil profond trônait au milieu de la pièce. Un homme trapu, au cheveux très noir, peignés en arrière, y été assis de trois quart, me tournant le dos. J’appris plus tard que c’était Abakoumov (3).
– Asseyez-vous, me dit Leonov en m’indiquant la chaise réservée aux détenus.
– Je préfère rester debout », dis-je.
En fait j’avais trop mal et ne pouvais m’asseoir.
– Qu’est-ce que vous avez tous à regarder ce divan ? demanda Leonov, croisant mon regard, pour donner lui-même la réponse en souriant :
– Je comprends. C’est après ce qui s’est passé hier. Nous sommes humains, très humains, mais il y a des limites à tout. Et nous serons obligés de prendre des mesures sévères si vous n’avouez pas.
Il fit cette déclaration avec une certaine emphase. A quoi je répondis que la torture était une chose évident terrible mais qu’il y avait des épreuves qui l’étaient encore plus.
- Par exemple ? demanda Leonov non sans une certaine dose d’avidité.
- J’aimerais savoir ce qui va se passer avec ma famille; ma femme, ma fille ? – dis-je naïvement.
- Pour le moment votre famille est en liberté, – mentit Leonov – mais on l’arrêtera aussi, s’il le faut.
Puis Leonov monta sur une sorte d’estrade et se mit à me poser les mêmes questions que Sedov.
- Vous répondrez bien sur de votre Kazem-Bek (Le chef du mouvement des Mladorossi.), mais ne croyez pas que c’est à cause de lui que nous vous avons fait venir de Saratov. Nous savons tout : vous êtes un espion, et nous connaissons vos liens avec les Andreiev, et vos liens criminels pendant et après la Résistance, etc.
- Si vous avez des accusations précises contre moi, dites-les, je les réfuterai.
- Nous savons tout, mais nous ne vous dirons rien. C’est vous qui allez parler. Chez nous la peine de mort a été abolie. Mais vous aller pourrir pendant 20 ans au bagne. C’est encore pire!
L’autre, dans son fauteuil, restait immobile et ne disait mot. Sedov était appuyé au rebord de la fenêtre et se taisait lui aussi.
Puis on me laissa sortir et je retournai chez Sedov. Je remarquai que Sedov n’était pas comme d’habitude. Il était un peu comme le professeur qui accompagne son élève à un examen important.
- Mais pourquoi vous êtes-vous embarqué dans ces explications à n’en plus finir sur la Résistance ! Il fallait dire « non », un point c’est tout!
Visiblement, il n’était pas content. Mais pas trop, comme si j’avais eu 12/20 à mon examen. J’étais un peu surpris que Sedov ait pris mon parti à propos de la Résistance. En tout état de cause il avait peur des ses supérieurs. Beaucoup plus que moi. Ca me réjouissait et m’encourageait.

Lors de l’interrogatoire suivant nous eûmes une conversation inhabituelle. Il essayait de m’expliquer quelque chose, de me convaincre.
- Je peux comprendre, répondis-je. Il est possible, vu le climat politique, que l’on essaye d’envoyer des espions en URSS. Votre tache est de les arrêter. Vous pouvez soupçonner qu’on m’a envoyé ici et en raison des intérêts supérieurs de la nation rien ne vous arrêtera: vous utiliserez à mon égard, tous les moyens.
- C’est la première discussion intelligente, dit Sedov comme s’il s’adressait à un élève très peu doué.
- Mais qu’est-ce que je dois faire si vos suppositions sont fausses ? Défendre ma position. C’est ce que je fais.
Nous étions à nouveau dans une impasse. Je proposai à nouveau à Sedov qu’il me présente ses preuves pour que je puisse les réfuter. Il me répondit par ses injures habituelles .
- Si vous voulez que je vous raconte des sornettes, dites-le tout de suite.
- Ne dites pas n’importe quoi, répondit Sedov et la conversation s’arrêta.

Par la suite Sedov me fit écrire une sorte de confession sur les Mladorossi. C’était beaucoup moins pénible que les interrogatoire. Mais je n’y arrivais. Ce que j’écrivais était confus, embrouillé. Et de toute façon cela ne servit à rien. Sedov transforma le tout en questions et réponses.

Puis, un beau jour, on m’emmena à nouveau dans le bureau de Sedov. Il était la avec un autre officier, un blondinet au gros nez. Une sténo, blondasse et frisée, était assise derrière sa machine à écrire.
– Je suis le procureur, déclara le blondinet qui pris soin de m’expliquer en quoi consistait son travail. Cette mise en scène sinistre était cousue de fil blanc et ses explications me laissèrent totalement indifférent.
– Avez-vous des plaintes ?
– Aucune, répondis-je.
Il me demanda ensuite si j’avais des souhaits. Je lui répondis que je souhaitais savoir ce qu’il était advenu de ma femme et de ma fille.
– Votre femme est en liberté, affirma-t-il, en riant ouvertement de ce mensonge, imitée par la sténo et par Sedov.

Après cette rencontre les interrogatoires prirent rapidement fin. Sedov me présenta un gros dossier contenant tous les procès-verbaux.
– Signez chaque page, — ordonna-t-il. Puis se mit à me presser à chaque page : « plus vite! plus vite! ». Il était peut-être pressé de partir en vacances.
Je lisais ces pages avec dégoût. Tout y était déformé, tout y était faux. Je signais et je regrette de l’avoir fait même si dans le fond ça n’avait aucune importance. Je refusais toutefois de signer une page où une personne était impliquée à tort. Sedov était fou furieux. Il me menaça avec un objet. Mais je ne cédais pas et il dut corriger la page. Je remarquai qu’il y avait des blancs de temps en temps dans le texte. J’en demandais la signification. A contrecœur, Sedov me répondit, qu’éventuellement on y ajouterait le nom de Staline.
C’est ainsi que prirent fin mes rencontres avec Sedov. Je ne devais plus jamais le revoir.

A suivre

(1) Il s’agit de Daniel Andreiev, le fils de Leonid Andreïev, un auteur russe éminent du début du siècle. Daniel Andreïev fut arrêté par les autorités soviétiques en avril 1947. Accusé de faire de la propagande antisoviétique et de préparer un assassinat contre Staline, il fut condamné à vingt-cinq ans de camp.

(2) Allusion à une anecdote soviétique des années 30 : Un lapin file à toute allure et croise un loup qui lui demande « Où cours-tu si vite ? ». « Je cours parce qu’on nous attrape et qu’on nous met des fers ». « Mais c’est aux chameaux qu’on met des fers, pas aux lapins ! ». «Je sais bien, mais si on t’attrape et te met des fers, essaie de prouver que tu n’es pas un chameau ! »). (…)

(3) Victor Semionovitch Abakoumov, ministre de la Sécurité de l’Etat (MGB) de 1946 à 1951. Particulièrement brutal, il était connu pour torturer des prisonniers de ses propres mains.

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