Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Un nouveau juge et une cellule pour trois

Un beau jour on m’emmena chez Sedov mais à sa place était assis un nouveau juge. Il s’appelait Morozov. Le soir même on vint me chercher dans ma cellule. « Prenez vos affaires« . Je ne demandai pas pourquoi, j’avais perdu l’habitude de poser des questions. On m’emmena tout en haut, au dernier étage et on me fourra dans une cellule où il y avait déjà deux prisonniers. On amena un 3e matelas et nous nous installâmes tant bien que mal. C’était une cellule identique à la 113. Mais tout à fait impersonnelle et j’ai même oublié son numéro. Me retrouver avec des gens m’a semblé bizarre, voire cocasse. Ce n’est qu’à ce moment-la que je me suis rendu compte à quel point les rapports avec les gardiens et les juges  étaient inhumains et à quel point j’étais devenu sauvage. J’étais surpris d’entendre une conversation, surpris d’entendre ma voix, surpris des mots que je prononçais comme si je n’avais parlé avec personne durant des années. Mes compagnons de cellule m’ont dit par la suite que lorsque je les ai rejoint j’avais vraiment « l‘air bizarre« . Je l’avais moi même ressenti. Ils me posèrent de nombreuses questions  et je répondais de façon incohérente. J’avais du mal à revenir sur le passé, tout réexpliquer, alors qu’au fond de moi j’avais tourné la page sans arriver toutefois à l’expliquer aux autres.
L’un de mes compagnons de cellule s’appelait Artsychevsky. Il était maigre mais très musclé. Il était d’origine polonaise. Un autre, très grand, était juif avec un nom ukrainien que j’ai oublié, Chapoval, ou quelque chose comme ça. Quand le gardian nous appelait il ne disait que la première lettre du nom pour que les détenus dans les cellules voisines ne puissent connaitre le nom de famille entier.
« A » était beaucoup plus sympathique que « Ch » et je me liais un peu plus avec lui, quoique superficiellement.  Ni l’un ni l’autre ne m’expliquèrent pourquoi ils avaient été emprisonnés et je ne leur expliquai rien moi non plus. J’appris plus tard que « A » avait eu l’intention de faire défection lors d’un voyage à l’étranger avec une délégation.
« Ch » se comportait normalement mais il était très réservé. Il avait le droit de recevoir des produits de la boutique de la prison et, — comble du privilège — il avait le droit de lire les œuvres de Lénine et Staline, ce qui nous était interdit. Quand il recevait ces livres ils les rangeait loin de nous et quand il les lisait il prenait un air sévère, concentré et … triomphal. Nous ne lui envions guère ce genre de lectures. (…)
La première nuit, dévoré par les punaise, je n’arrivais pas à fermer l’œil. A la lumière de la lampe je les voyais courir sur le lit, les oreillers, les draps et sur mes compagnons. C’étaient comme si, malgré la lumière, elles avaient attendu le signal du coucher pour sortir de leur trou. Je m’étonnai de l’indifférence de  mes camarades de cellule qui refusèrent de me croire quand je leur racontai ce que j’avais vu. Je leur dis de regarder dans leurs affaires et ils furent  estomaqués de constater le nombre incroyable d’insectes qu’ils nourrissaient chaque nuit.   Mais ils préféraient supporter leurs attaques plutôt que de demander une désinsectisation qui, d’après eux, entraineraient encore plus de désagréments. J’insistai toutefois pour qu’on engage une lutte décisive contre les insectes qui furent vaincus lors d’une contre-attaque à l’eau bouillante. (…)
Morozov faisait traîner l’enquête. Il était nettement mieux que Sedov qui était détestable, a tous points de vue. Lors des changements de juges d’instruction, un tel contraste n’est pas inhabituel. (« good cop, bad coop »). Si la méthode « dure » n’a pas donné de résultat on espère que la « douce » en donnera.  (…)
Finalement le dernier jour de l’enquête arriva. J’entrai dans le bureau de Morozov sans rien soupçonner. Morozov m’indiqua que l’enquête était terminée et que j’étais condamné en vertu de l’article 58, alinéa 4. Je lui demandai le sens de cet alinéa et il m’expliqua qu’il s’agissait de « liens avec la bourgeoisie internationale », ce qui ne voulait pas dire grand chose.
– Il ne reste plus rien de l’espionnage, terrorisme, etc. ? — dis-je avec un sourire triomphant.
– Non, il ne reste plus rien. Mais si par la suite ces accusations sont confirmées, ça ira très mal pour vous.
– Vous allez être envoyé dans un camp de travail forcé. Ne vous désespérez pas. Au début  vous travaillerez comme simple prisonnier puis on vous donnera un travail en accord avec votre spécialité. Un conseil : ne parlez jamais de l’affaire Andreiev.  N’y faites pas allusion.
Je n’ai pas compris alors ce qu’il voulait dire et aujourd’hui encore cela reste mystérieux.
– Je vais vous faire lire les conclusions de l’enquête sur vous et sur votre femme. Lisez les attentivement.
– Ma femme a été arrêtée ? Elle est ici ? , — je n’arrivais pas à le croire. C’était comme s’il m’avait donné un grand coup de matraque sur la tête.
– Oui.
– Mais vous me disiez tout le temps qu’elle était libre !
– C’était indispensable, dans l’intérêt de l’enquête.
– C’est Sedov qui l’a interrogée ?
– Oui. Mais ni lui, ni moi, ne lui avons rien fait de mal.
– Elle est beaucoup plus forte que vous, — ajouta Morozov. Et votre belle-mère aussi, est très forte. C’est une dangereuse terroriste, mais son affaire ne vous concerne pas.
Ma belle-mère, une dangereuse terroriste – quelle idiotie !
– Et mes parents, ma sœur ?
– Ils sont libres.
– Mais où est ma fille ?
L’angoisse se lisait sans doute sur mon visage car Morozov me dit :
– Pourquoi êtes vous si inquiet ? Elle est dans un orphelinat. Elle va étudier. On en fera une femme, une vraie Soviétique.
La cruauté de ces gens était vraiment sans aucune limite. Ils ne s’en rendaient même pas compte !
Ensuite, pendant des heures, je lus les deux gros dossiers  — l’un sur mon affaire, l’autre sur celle de ma femme — que Morozov m’avait mis sous le nez. Enfin, il me tendit une feuille que je signai.
– Ma femme aussi a été arrêtée et ma fille est dans un orphelinat, — dis-je à mes compagnons à mon retour dans la cellule.
Je ne savais pas quoi faire. Pendant longtemps je fis le poirier, comme « A » qui nous faisait faire de la gymnastique tous les matins, nous l’avait appris. Ensuite je me couchais sans parvenir à m’endormir.
Le lendemain j’avais oublié ce que j’avais lu la veille, surtout la feuille que j’avais fini par signer. je me souviens m’être dit la veille : « concentre toi, lis attentivement ». Mais je n’avais rien retenu. Mon esprit n’avait rien absorbé. Tout avait été effacé comme sur une bande magnétique.
Quelques jours plus tard je fus convoqué chez Morozov et en profitai pour lui demander de relire la feuille que j’avais signée. Il la sortit de son tiroir et me la tendit. C’était simplement un document annonçant la fin de l’enquête. Cela me rassura.
Comme moi, mes compagnons de cellule attendaient de connaître le sort : à combien d’années de camp allions-nous être condamnés ?
Enfin on m’emmena dans un grand bureau, celui d’un des responsables de la prison.
– Tenez, lisez — me dit un homme entre deux âges.
Je lus le décret OCO*52 article 58 du code pénal, alinéa 4 : 10 de camp de travail forcé, confiscation de tous les biens Cela ne me fit aucun effet.
– C’est clair ?
– C’est clair, — répondis-je, indifférent.
Puis l’on m’installa dans une autre cellule ou je retrouvais « A » et autre détenu qui me fit l’effet d’un juste et pour lequel j’éprouvai d’emblée une grande amitié. C’était un Allemand qui s’appelait Zommer. C’était un ancien fonctionnaire du ministère allemand des Affaires étrangères. On le jugeait pour crime de guerre mais cela ne m’importait guère dans la mesure où j’avais reconnu en lui un « frère ».
Dans cette nouvelle cellule tout était différent. On pouvait dormir pendant la journée, autant qu’on voulait. Les gardiens ne regardaient que très rarement à travers l’œilleton. Nous n’étions même plus obligés de dormir avec les mains sur la couverture. (…)
Ici nous n’intéressions plus personne. Nous n’étions plus que des déchets de leur production destinés à un autre traitement. Et ce désintérêt avait quelque chose d’inquiétant.
Enfin, on vient me chercher.
Je sors du bâtiment principal de la prison et me retrouve dans le bâtiment réservé aux nouveaux venus par où j’étais passé il y a six mois. Une grande pièce ou il y a déjà du monde. Je m’assoies sur un banc à côté d’un homme âgé. Il se présente comme Nikolaï Fedorovitch Sinitsyn. Toute sa famille a été arrêtée : lui, sa femme, son fils et sa fille de 17 ans. Je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me regarde en hochant la tête d’un air mécontent comme s’il me reprochait d’avoir quitté la France pour venir ici.
On remplit les formalités. Puis nous sortons dans la cour et montons dans un fourgon. « Allez les vieux, plus vite ! » — nous presse un jeune soldat. Pour lui nous ne sommes que des roublards qui n’ont eu que ce qu’ils méritaient.
Au revoir Lefortovo. Au revoir parce que depuis que j’ai été libéré des camps j’y retourne une fois par an. Elle n’a pas changé. Pourquoi j’y retourne ? Il y a deux raisons. D’abord parce qu’en quelque sorte c’est mon Alma mater, mon Université de prisonnier avec à la clef 10 ans de GOULAG. Et ensuite parce que Lefortovo c’est comme une image de marque. « Ou êtiez vous détenu », me demande-t-on et quand je réponds « à Lefortovo« , je sens du respect chez mon interlocuteur. Pourquoi le cacher ? J’en suis fier même si cela n’a aucun sens.
A suivre


* « OCO, Особое Совещание » ou  Conseil Spécial du NKVD avait l’autorisation d’imposer des sanctions administratives, sans intervention d’une cour de justice. Cela pourrait être le bannissement, le camp de travail (pour un maximum de 5 ans) ou la déportation . A partir de 1936 le Conseil Spécial pourrait décider  des peines 25 ans de camp de travail ou même la peine de mort.).

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